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dimanche, 12 août 2007

ELLE - Escort Girl (2)

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LE CLIENT

Madame X m'appelle sur mon téléphone portable. Je n'avais pas eu le choix, il m’avait fallu donner un numéro de téléphone pour être joignable à tout moment. Evidemment, hors de question de communiquer le numéro de mon domicile qui lui aurait permis de me retrouver, sauf à me mettre en urgence sur liste rouge. Et puis, qui sait de quoi sont capables ces gens là. Et si mon ami avait raison ! La mafia suisse (ça existe, ça ?) est peut-être derrière tout cela avec des moyens techniques insoupçonnés. ''Etes-vous libre mercredi soir prochain ?'' Sa demande me prend par surprise. Jusqu'à ce stade tout m'avait paru virtuel, comme une plaisanterie, une histoire irréelle, comme un conte que l'on raconte. Rien ne m'engageait vraiment, et pourtant. Ce contrat, je l'ai bel et bien signé et pour trois mois je suis liée par ses termes à cette société. En un éclair mon cerveau me fait valoir ma bêtise. Blonde décérébrée et non pas brune la tête sur les épaules, voilà ce que je suis ! Que faire, aucune excuse ne sera assez bonne vu l'argumentaire que je lui ai fait pour me vendre. ''Cela dépend à quelle heure'' Je gagne quelques secondes espérant que mon cerveau plein de ressources fera jaillir, là, tout de suite une raison pour dire non ! ''Il faudrait que vous soyez à La Réserve à 20h00 pour un diner. Il y aura huit personnes dont quatre hommes et vous serez la quatrième femme. Il faut que vous passiez me voir pour que je vous donne plus de détails et directives. Soyez à mon bureau lundi soir à 19h00 !''

C'est sans appel, je ne peux que confirmer. Sous ses dehors bonhomme, elle est autoritaire et sa voix est tranchante comme la lame du couteau que je manie nerveusement et qui débite sans pitié en coups vengeurs un pauvre poulet sans défense. Invraisemblable situation où la future Messaline prépare simplement un poulet caramélisé aux épices pour un groupe d'amis alors que, coincé entre son menton et son épaule repose en équilibre précaire le téléphone annonciateur de sa chute...

Nous sommes vendredi. Il me reste le week-end pour digérer la nouvelle. Je suis vraiment engagée, dans tous les sens du terme. Ils n'ont apparemment pas vérifié mon adresse. Ils auraient vu tout de suite que je n'y habite pas. Troublant mais tant mieux. A moins que...

Il y quinze jours, Florent le photographe m'avait contactée. La séance de photos tant appréhendée devait avoir lieu. Je m'y étais rendue comme Blandine avait dû entrer dans l'arène. Pas de fauves à l'horizon mais des lumières violentes aux rais acérés, des ombres traitresses qui égratignent le moindre relief disgracieux ou, en tout cas, imparfait, un œil noir dardant ses airs critiques comme des griffes affilées. J'allais sûrement faire vomir cet homme habitué aux rondeurs sans tâches de chairs adolescentes, aux grains de peau si lisse que la lumière se liquéfie dessus et glisse sans encombre. En fait rien de tout cela ne se passa. Il m'accueillit avec gentillesse et me remit immédiatement dans les mains d'une maquilleuse. Mon Dieu quel fou rire nous avons eu. Quand je pense à la tricherie qui entoure tout cela. Pauvres hommes, vous ne savez pas à quel point un fond de teint, un filtre, une retouche par ordinateur peut faire de la plus médiocre des femmes une déesse sculpturale à faire pâlir Rodin. Je me suis amusée, je dois bien l'avouer, inconsciente je crois de ce qu'il y avait à la clé. Une fois maquillée, peignée, glissée dans des dentelles rembourrées des stilettos meurtriers, je me suis retrouvée devant l'objectif le plus flatteur qui soit. Je devais flirter avec un fauteuil rouge incarnat et me vautrer en des poses lascives pour un public muet, voyeur caché dans le noir au fond du studio. C'est ce que j'ai fait ! Et sous son objectif bienveillant mes petits seins n'ont jamais été aussi pommelés, mes fesses aussi cambrées, mon profil aussi mystérieux et mes yeux noirs de princesse orientale aussi fascinants !

Sur ordinateur 24 pouces nous avons en direct choisi les clichés les plus jolis. Le résultat n'était pas si vilain. Je ne serai sûrement pas dans les photos albums qui accueillent le chaland à l'ouverture du site et tant mieux, mais mon pseudo docilement révèlera au premier clic des images de moi plutôt appétissantes !

Mais voilà lundi qui arrive. Toute la journée je stresse au moindre coup de fil. J'ai les nerfs en pelote, les muscles des deltoïdes tendus comme les amures d'un voilier. A 19h00 exactement je suis face à Madame X. Toujours professionnelle elle sourit à peine lorsqu'elle m'accueille avec sa main à la poigne franche. ''Le diner auquel vous allez participer est une surprise faite à un homme connu dans le monde de la voile. Ses amis lui font une surprise. Un diner en bonne compagnie et vous pour dessert, s'il est toujours affamé. Nous avons déjà réservé une chambre à La Réserve. Le diner aura lieu au Loti. Soyez élégante avec discrétion car l'homme que l'on honore est un homme réservé qui n'aime que le raffinement. Vous avez été choisie car il n'aime que les femmes mûres mais d'allure juvénile à la féminité tamisée. L'occasion pour vous de faire vos preuves. J'espère qu'il est inutile de vous rappeler que la satisfaction du client est tout ce que nous recherchons. Un client satisfait est un client qui revient.'' Je déglutis avec peine, j'essaie de conserver un visage impénétrable, sans émotions alors qu'au creux de mes tripes j'ai un troupeau de gnous qui me piétinent au galop. Je m'accroche inutilement à ses métaphores culinaires, histoire de prendre du recul, mais rien n'y fait. Des visions de lèvres baveuses me dévorant viennent assaillir mon cerveau passablement troublé. ''Vous n'aurez que des compliments, soyez en assurée. Je serai à 20h00 au restaurant que je connais déjà.'' Impossible de rajouter un trait d'humour et c'est peut-être mieux comme cela. Mercredi c'est quasiment demain. Comment se prépare-t-on à une expérience pareille. Il faut que j'en parle absolument à mon amie au cas où. Et les paroles qui sortent de sa bouche sont l'expression de l'enfer en termes crus et directs. En gros, je vais y perdre mon âme. Pour un peu, elle me déshériterait si elle le pouvait. Elle me fait valoir ses raisons, les raisons que la raison dicte. Mais c'est trop tard. Elle le sait, je le sais. Les dés sont jetés et je ne suis pas Sharon Stone. Nous mettons en place une stratégie échappatoire au cas où vraiment les choses tourneraient mâle. Car je ne veux à aucun prix laisser des mains inconnues souiller mon corps par des caresses monnayées. Je ne veux pas donner des baisers ni en recevoir d'un homme aussi réputé soit-il. Ah oui, il est bien temps d'y penser. Je suis coincée...

Je passe des sous-vêtements en coton. Rien de racoleur. Un string d'une sobriété virginal au blanc aveuglant. Un soutien-gorge push up tout juste bordé d'un croquet. Point de dentelles sulfureuses, point d'artifices excitants. Non, la sobriété d'une nonne. Si j'avais eu des Petit Bateau je les aurais passés avec empressement. J'enfile une robe des robes KMillen, magnifique, qui dégages les épaules sur un décolleté carré qui met en valeur le renflement léger de la naissance de mes seins. Le push-up fait son effet et sans être Eva Herzigova je pourrais presque déclamer ''Regardez-moi dans les yeux, j'ai dit, les yeux ...''. L'ourlet caresse mes genoux et mes mollets, d'un doré croustillant, sont ravissants. Les pieds encagés dans des stilettos gracieux aux talons aiguisés, arme létale si nécessaire pour celui qui s'y frotterait. Je me maquille légèrement et le hâle de l'été est à lui seul suffisant pour mettre en évidence la noirceur de mon regard de houri khôlée. Un peu de gloss framboise pour souligner la ligne savoureuse de mes lèvres et le tour est joué. Je me regarde de haut en bas et je me dis que je suis crédible dans mon rôle d'Escort woman ! Un taxi passe me prendre qui m'emmene bien trop rapidement à La Réserve. Les gens sont partis en congé et Genève est vide, un peu comme Paris au mois d'août mais tellement moins attrayante.

Il est 19h35, je suis bien trop en avance et je ne veux pas me faire voir avant l'heure. D'ailleurs les gnous sont revenus en force et tel que se dessine le futur je crains d'être plus souvent à me repoudrer le nez qu'à agrémenter de mon rire argentin les conversations sûrement très plates de ces Messieurs, marins tatoués sans doute, loups de mer à l'humour de fond de cale. Car je n'ai pas d'illusion. Ce n'est pas ma culture qui ce soir me fera briller, mais mes mimiques de poupée lorsque ces messieurs articuleront peut-être une plaisanterie d'une finesse relative. Nous ne rejouerons pas ce soir "Ridicule" je le crains et je le déplore car rien n'est plus stimulant pour moi que des hommes d'esprit à l'érudition discrète et au sens de l'humour affuté. Mais les Escort girls doivent et, du coup, savent s'adapter et je le ferai aussi bien qu'une autre.

Je me dirige d'un pas décidé vers le bar. Quoi de mieux qu'un shot de vodka Absolute pour me détendre sans laisser de trace. Je m'assieds à une table basse. Le bar est quasiment vide. Le serveur est prompt à me servir, je suis sa seule cliente. Ah non, un homme est aussi assis à quelques tables de là. Il sirote une bière les yeux perdus dans le vague. Je l'observe à la dérobée, les yeux revenant constamment à ma montre. Il a remarqué mon manège et me regarde à son tour. Il n'y a rien de remarquable dans sa physionomie. Les cheveux mi-longs grisonnant aux tempes, frisant sur la nuque. Il semble avoir les yeux clairs mais avec la distance je ne sais distinguer s'ils sont verts ou bleus. Le fait est qu'il n'est pas farouche et qu'il me renvoie mes regards sans ciller. Ou bien serait-ce qu'il regarde au-delà de moi et ne me voit pas ? Non, il soulève à peine son verre dans ma direction comme s'il célébrait silencieusement notre présence, seuls dans ce bar branché. Je détourne le regard. On ne sait jamais, s'il lui prenait la mauvaise idée de s'inviter à ma table alors que mes hôtes arrivent. Il est 20h00. Je me lève avec précaution pour que rien d'autres que mes genoux ne soient dégagés par l'étoffe qui remonte gaillardement dans l'élan qui me propulse vers le restaurant. Tiens, il a disparu...

Je me dirige vers la salle à manger. Son décor est à la mode, prévisible, du Stark à la sauce coloniale. J'aime bien cette sauce là car, lorsqu'elle est préparée d'ingrédients légers, elle est digeste et jolie à regarder. La salle est bassinée par des lumières chaudes. Les fauteuils en osier ont une assise agréable, pas comme ces meubles à la ligne ultra-moderne crées pour satisfaire non pas une paire de fesses qui rêve de confort mais l'ego créateur d'un designer prétentieux. Les tables sont dressées de vaisselle rutilante et l'éclat que renvoient les cristaux donne à l'ensemble un côté féérique. Si la cuisine est à la hauteur du décor, alors mes papilles gourmandes jouiront quand mon corps ne le pourra !

Le maître d'hôtel m'accueille et, à ma demande, m'indique la table qui m'attend. Ils sont tous là. J'avance à pas feutrés sur un parquet qui résonne. Mes talons saccagent à chaque pas le beau vernis et ce sont autant de traces de la trouille qui m'anime. Il y a trois femmes, la quarantaine, pas vilaines mais pas remarquables non plus. Elles ont l'air authentique de Madame épouse de... Les quatre hommes se lèvent comme un seul homme. Mon regard découvre avec étonnement que dans l'équipage il y a mon inconnu du bar. Prévisible scénario du destin, pire qu'une série B. Lorsque l'on dit que la réalité dépasse la fiction, cela n'a jamais été aussi vrai. Un homme grand, charpenté, avec une bedaine de buveur flamand me tend la main le premier en se présentant. Il semble le meneur qui présente fort galamment, une par une, les femmes attablées. Je suis surprise de noter que ce sont bien des ''légitimes'' qui accompagnent leurs maris. Il va falloir jouer serrer. Savent-elles que je suis recrutée ? Oui sans doute, elles sont dans la confidence. Puis les hommes de la table sont passés en revue comme sur le pont du navire pour finir par Bruno H. leur invité d'honneur, l'homme par qui tout va arriver ! Ses yeux ne sont ni verts ni bleus mais couleur d'huitre. Etonnantes pupilles couleur vert pâle mâtiné de ton gris-bleu et ourlées d'un cercle gris sombre rappelant véritablement la couleur du coquillage. Il n'est pas très beau mais pas repoussant non plus et quelque chose de triste dans son regard me saisit et me donne envie de le prendre dans mes bras et de le bercer... Il est plus grand que moi en dépit de mes talons et je constate, observatrice invétérée amoureuse des hommes, qu'il a une cambrure à damner une sainte.

Nous nous asseyons tous, et je me retrouve coincée entre le capitaine et mon premier client. La commande est passée par le capitaine habitué à donner des ordres. Le vin arrive. Un Bordeaux Cheval Blanc 89. Et tous de regarder avec envie la bouteille de vin comme si le miracle paraissait. Les yeux pétillent de convoitise, et je ne comprends pas pourquoi. Y Verraient-elles la promesse d'un bonheur palatal, y verraient-ils la projection d'une virilité égrillarde qu'ils leur offriraient volontiers ? Le sommelier verse parcimonieusement de ce breuvage couleur cassis aux reflets transparents de framboise. Une conversation légère se met en place et je ne trouve toujours pas la mienne dans cette assemblée où je me sens détonner. Je ne communie même pas avec eux autour de cette apparition divine !

Il semblerait que l'hôte d'honneur soit l'enfant improdigue qui rentre au pays. Les questions fusent et du bout des lèvres Bruno répond. C'est un taiseux. Peu de mots, bien choisis, élégamment tournés, clairs et ciblés. Sa voix est grave et rocaille des galets comme celle de celui qui ne parle jamais, si ce n'est à la mer quand elle le provoque. Je le regarde en lousdé. Pas facile de l'observer de biais et pourtant il a un beau profil et ses lèvres charnues articulent avec grâce le moindre de ses mots. Je me surprends encore à penser des choses décalées. Il parle d'escale, de vents mauvais, de tempête, de foc brisé, de voiles déchirées, de roulis, de tangage et moi je pense mains musclées de charpentier ou bien serait-ce de kiné, avant-bras hâlés de paysan aux tendons saillants et à peine velus, habitués à manier avec force l'araire ou serait-ce la chair ? Rationalisation rassurante de la femme qui sait que le diner n'est que le prélude à l'inévitable qu'elle redoute.

Je porte le verre à mes lèvres, guettant le moment opportun d'intervenir dans cette conversation de retrouvailles. Le vin inonde mon palais et une sensation de velours me saisit, me prend au dépourvu. Le vin glisse sur mes papilles comme les rondeurs d'une bulle d'huile dans une émulsion d'eau. Il roule et imprègne chaque cellule de mon palais. Discrètement je le fais circuler dans ma bouche toute entière pour en savourer la texture soyeuse et toutes ses saveurs. Je ferme involontairement les yeux, comme quand le plaisir me happe, et me concentre sur cet élixir divin. Lorsque je les rouvre je réalise que tous se sont tus et me regardent. Confuse, je sens monter le rouge à mes joues. Bruno alors, pour la première fois, vient à ma rescousse sous forme de question ''Dites moi, ne serait-ce pas votre première fois ?'' Ambigüité des propos qui dévoilent son esprit malicieux. ''Oui'' je réponds en le fixant de mes yeux noirs d'andalouse rageuse. Car c'était bien la première fois que je dégustais un tel vin et rien que pour ces sensations célestes je ne regrettais pas d'être là.

J'en profite alors pour faire une référence littéraire et leur parle sans trop y croire du livre ''Aphrodita'' d'Isabel Allende. Que n'avais-je pas dit là ! Personne à la table à part Bruno ne le connaissait et nul besoin dès lors de leur expliquer. Nous voilà tous les deux partis en un dialogue, parlant de littérature sud-américaine et de fil en aiguille de cinéma, d'Almodovar et moi de constater avec un vrai bonheur qu'il parle espagnol, qu'il raffole de Gabriel Garcia Marquez et que ''La Reina del Sur'' l'a tenu en haleine... Finalement, mes à priori Breliens sur les marins tombent à l'eau et je dois admettre qu'ils savent savourer la simplicité d'une bière en mer et d'un bon livre en escale. Des liens subtils se tissent et je finis par me dire que se faire honorer par un homme lettré est nettement plus léger que de se faire trousser par un marin aviné.

Les plats défilent, succulents, éclaboussant mes papilles, les noyant dans des sucs si savoureux que l'Olympe n'est pas loin. Le vin coule sans frein, libations de sang brûlant mes veines et se mêlant au mien, autel de volupté il va me transformer. Chaque gorgée me rapproche de mon supplice mais je me sens sans volonté. Advienne que pourra. J'accepte mon sacrifice dans les vapeurs éthérées du Cheval Blanc et je prie pour conserver indemnes tous mes souvenirs afin de raconter sur mon blog cette aventure unique, car unique elle sera, je m'en fais la promesse ! Le repas se termine, mon heure est arrivée. Les copains se séparent avec forces poignées de mains et accolades. Les femmes se font des bises roses et rouges et me saluent avec, il me semble, une lumière grivoise dans le regard comme celui de la marâtre qui envoie dans le lit du mari imposé, la belle-fille forcée ! Je suis mal à l'aise sur mes stilettos qui tanguent. Oui je tangue, tant par la douceur du vin que par la peur qui m'étreint. Et les gnous qui s'étaient calmés un court instant pour se désaltérer à l'instar de ma bouche, reprennent leur galop effréné. Je vais être malade. Voilà bien une Escort première classe !

Nous sommes dans le hall, moment équivoque où Bruno et moi nous retrouvons seuls devant la réception. Il me regarde évidemment amusé. Je dois avoir les yeux écarquillés de la biche avant l'hallali. ''Voulez-vous monter ?'' me demande-t-il, laconique. Quelle drôle d'idée, bien sûr que non ! Si je m'écoutais je dirais ''non, bonsoir !'' et je percerais en cadence avec jubilation le tapis iranien de mes talons aigus direction la sortie et chaque coup porté serait symboliquement une revanche pour les femmes opprimées.

Mais ma jubilation ne sera que virtuelle car me reviennent instantanément en mémoire les injonctions glaciales de la gérante ''... un client satisfait est un client qui revient !'' Alors je réponds ''oui, bien sûr, si vous le souhaitez !'' avec autant de désinvolture que possible.

L'ascension des étages ne prend que quelques secondes et quand les portes coulissent sur le long couloir aux lumières dorées, je sens mes jambes se dérober. Ne croyez pas qu'il est aussi facile que cela, même accompagnée par Bacchus, de décider ''ce soir, je vais me faire baiser''. Mais je l'ai voulu, je ne mérite pas mieux.

Bruno glisse la carte dans la serrure de la porte en bois blanc mouluré qui ouvre sur une suite somptueuse. Des lampes sur pied discrètement disposées illuminent la pièce d'un soleil de fin de journée. Le petit salon donne sur les jardins et au travers des vitres à la transparence irréprochable j'aperçois dans les feuillages vert foncé des centaines de lampions qui tremblent comme la flamme des bougies sur l'autel de Sainte Rita. Serait-ce un signe ?

La suite est magnifique, ses amis ont mis le paquet. J'avance doucement au milieu de la pièce. Le petit salon est meublé de fauteuils crapaud recouvert de jolie toile de Jouy rose et fricotent bizarrement avec une table basse en verre dépoli des pieds à la tête. La moquette est épaisse et très claire, presque virginale. Que de contradiction, la toile de Jouy qui côtoie une moquette d'un blanc chaste. Voilà bien le fait d'un décorateur malicieux ! Une grosse commode Louis XV, dodue à taille fine, s'est faufilée entre les deux portes-fenêtres et affiche comme une matrone ses tiroirs bombés. Sur le dessus en marbre trône un immense bouquet de lys royaux aux cœurs roses palpitants comme une vulve sous la rosée. De belles tentures au tissu lourd drapent les fenêtres et donnent à l'ensemble une ambiance de boudoir. Je me dirige vers la chambre attenante et sur le seuil que je n'ose passer je vois qu'un lit majestueux est préparé, déjà ouvert et offert, recouvert de draps de lin blanc immaculé et noyé sous des coussins dans la même toile rosée. On voudrait s'y vautrer. Face au lit, un immense miroir renvoie le reflet des tables de chevet Louis XV et la lumière des lampes aux reflets saumonés. Je retourne au salon. Bruno est installé sur une des banquettes. ''Venez près de moi s'il vous plait'' me dit-il en faisant un signe de m'asseoir à sa droite. ''Voulez-vous boire quelque chose ?'' Quelle bonne idée, tout pour gagner du temps, tout pour m'enivrer, me faire perdre le nord et me noyer d'alcool pour supporter les futurs assauts de ce marin musclé. ''Du champagne ou du Cheval Blanc ?''. ''Va pour le Cheval Blanc il était merveilleux !'' Car quitte à me saouler que ce soit avec ce nectar. Comme par miracle en un battement de cil, le serveur est là qui nous sert puis se volatilise. Bruno se tourne alors vers moi, plante ses yeux dans les miens et porte un toast à notre soirée. J'ai la gorge nouée et j'essaie tant bien que mal de sourire. Je bois une goulée comme une assoiffée. Les gnous sont là, bien présents. C'est fou cette faune que je peux héberger !

Il commence à me raconter sa vie, ne semble pas pressé de me sauter. Il revient de plusieurs mois à l'étranger. Etranger à son propre pays maintenant, il rentre en quête de racines improbables. Ses amis ont accueilli la nouvelle de son retour avec enthousiasme. Enfin, peut-être réintègrera-t-il leur petite équipe de joyeux drilles, amateurs dilettantes de régates sur le lac, marins d'eau douce se frottant aux douces duretés des eaux jamais démontées de ce lac mal nommé. Mais son retour n'est-il pas motivé par un échec ? Il reste évasif sur celui-ci. Alors ses amis lui ont concocté cette soirée de détente pensant qu'une jolie sirène saurait le ramener dans leur monde de terriens. Rien de telle que les mains douces d'une femme contractuellement docile pour calmer la brûlure de l'abandon qui vous rongent l'âme et la peau de l'intérieur. Voilà en gros ce qu'il me dit, subitement bavard. Et plus il se livre, plus je suis prête à capituler sans bataille car cet homme me trouble.

Le vin est déjà bu. Il s'approche de moi et penche son visage dans mon cou. Il ne me touche pas mais me hume fortement et le souffle chaud qui frôle ma peau m’est une caresse intolérable. A mon corps défendant je sens les gnous s'enfuir et des nœuds de volupté dans le ventre les remplacer. Il soulève d'une main délicate les cheveux de mon cou et poursuit sur ma nuque son investigation olfactive. Des frissons en rigole descendent le long de mon dos pour mourir sur mes reins qui trémulent. Je cesse de respirer un instant pensant bloquer ces sensations dérangeantes. Y prendre du plaisir, mon Dieu, quelle honte ce serait. Je suis une professionnelle qui fait cela pour de l'argent. Le plaisir n'y a pas sa place. Seul le sacrifice vaudra quelque chose. Eprouver un élan pour un inconnu dont le souffle m'agace la peau est inacceptable. Je me tance, vitupère mais je sens au fond de moi que ma chair est charmée. Je suis excitée par l'inconnu, par la nouveauté et j'en ai honte, reste importun d'éducation judéo-chrétienne !

Il se recule et me regarde. Mes yeux sont nébuleux et ils lui dévoilent l'emprise du vin et mes sens en émoi. Sa main droite attrape doucement ma main gauche repliée en un poing crispé sur mes genoux, rigidité hiératique élevée comme une muraille. Imprenable je suis. Lui montrer de la froideur quand tout mon corps frémit et de peur et d'envie. Il la porte à ses lèvres et la picore de baisers si romanesques. Mon bras s'abandonne et il retient ma main dans la sienne pour l'empêcher de glisser.

Il se lève et m'attire à lui. Comme une chienne en laisse je me laisse guider vers la chambre. Il me plante debout au pied du lit, le dos face aux coussins, mon reflet dans la glace. Je me vois, je me hais. Je me plais, je m'écœure. Il se retourne et me contemple dans le miroir. Nous sommes côte à côte. Lentement, comme au ralenti, il écarte mon bras gauche de mon flanc et théâtralement descend le zip de ma robe planqué dans la couture. La robe se laisse faire, mon corps rigidifié. Mon cœur bat à tout rompre. Mon souffle est court, j'ai peur de haleter. Lestement il fait glisser la robe à mes pieds. Elle ne résiste pas, docile quand moi je veux me rebeller. Dans la glace subitement me voilà perchée sur mes stilettos les jambes mal assurées et sur ma peau mate le blanc des sous-vêtements tranche comme ma culpabilité jetée en pleine face. Je sais que je suis belle, désirable. Il se campe devant moi. Un mètre nous sépare. Il me jauge, il me toise. Il scrute mon visage. Je ne sais pas sourire, je suis bouleversée alors je ferme les yeux. Je le sens qui approche. Doucement il prend mon visage dans ses mains et je sens un baiser léger se poser sur mes lèvres jointes. La pointe de sa langue vient lécher le goût de mes lèvres, dessine leur pourtour et sous cette langue chaude je sens mes lèvres palpiter. Irrésistiblement il les apprivoise et mes lèvres se descellent comme mues par leur propre volonté. Mon sang inondent mes veines d'un flot précipité et bouillonnant. Il me donne un baiser ou nos langues se rencontrent sans honte, se mélangent avec volupté. Je résiste mentalement mais mon corps me dément. Il a saisi ma taille et me plaque contre lui avec force. Rien n'est précipité mais je sens son envie impérieuse. Elle est là, brandie contre mon ventre. Ses mains circulent sur ma peau et y dessinent des arabesques qui me consument. Je fonds entre ses mains savantes.

Il me fait basculer sur le lit et dans le mouvement nos bouches s'abandonnent. ''Remonte sur les draps, que je te vois allongée toute entière, ta peau contre ce blanc qui m'inspire !'' Je m'exécute et me voilà sur le dos allongée entièrement sur les draps. Il vire les coussins qui encombre la vision et telle une vierge immolée je gis immobile les bras et les jambes écartées. Agile comme un acrobate il m'enjambe et vient se poser sur moi me couvrant du poids chaud de son corps toujours habillé. Vient se planter au creux de mes cuisses sa virilité tendue et majestueuse comme un dolmen breton. Il s'appuie sur ses coudes et me regarde à nouveaux. Ces yeux sont merveilleux. Il m'embrasse et je lui rends son baiser. Je suis à lui, perdue. Il m'a domptée.

Il roule sur le côté et libère sa main gauche. Tiens un gaucher ! Il entame une caresse qui commence sur ma joue, descend le long du cou, glisse entre les deux seins s'attardant à peine sur leur renflement modeste et continue sa course jusqu'à mon ventre qui trésaille. Je sens mon sexe se mouiller comme la terre inondée lors de la mousson. Je ruisselle de désir et veut qu'il le découvre sans pourtant le lui dire. Sa caresse enivrante s'attarde sur mon ventre et entame la remontée dans l'autre sens pour libérer mes seins emprisonnés. Tour de main magistrale qui, sans arracher le coton, fait sauter l'agrafe et glisser le soutien-gorge qui atterrit au loin. Mes deux tout petits seins révèlent leur mensonge. Il sourit et les observe comme s'il voulait de mémoire les dessiner et sa main gauche s'empare d'un de mes tétons et le pince gentiment, le titille. Une déflagration me fait panteler. Mes yeux se ferment sous la sensation violente qui irradie jusque dans mon sexe comme un éclair fulgurant.

Il cesse, inquiet ''je vous ai fait mal ?'' et dans un souffle les yeux à peine ouverts ''non, continuez, encore, plus fort... '' Et le voilà qui joue de ses lèvres, de ses doigts, avec mes tétons dressés en une prière. Le plaisir est galvanisant ! J'attrape son visage, plaque ma bouche contre la sienne cherche sa langue. Je le baise furieusement. Je vacille, je tombe, je me raccroche à son torse musclé. ''Laisse-moi te lécher'' et le voilà qui glisse doucement sa langue de mes lèvres à mon menton. De mon menton à mes seins. De mes seins à mon nombril. Il enfouit son visage entre mes cuisses et me hume. Il sent le coton trempé de mon désir. De ses lèvres il écarte le string sur le côté et telle une banderille il vient planter sa langue dans mon intimité. Il est gourmand, il fourrage, il goûte, il laboure mon sexe sans ménagement. Il écarte brusquement mes jambes, je suis écartelée. Il cerne de légers coups de langue mon clitoris impudique, exhibé et je gémis, je supplie ''continuez, arrêtez ! '' Il continue. ''Ton sexe est délicieux. J'aime le goûter...'' Je me redresse, je n'en peux plus. Mon sexe pleure des milliers de saveurs. Des senteurs musquées envahissent nos narines et nous excitent encore plus.

Il s'interrompt, les yeux égarés. ''Retourne-toi, je veux te faire jouir maintenant'' m'intime-t-il et je n'ai plus de volonté. Sur le ventre je suis. Il attrape un coussin et le passe sous mon bassin. ''Offre-moi ta croupe, cambre-toi.'' Il reprend la dégustation de mon sexe et s'aventure le long la raie. Ses lèvres me pincent, ses dents doucement me mordillent. Je suis à l'agonie. Il remonte toujours plus haut et sa course s'arrête là où jamais encore personne n'a pénétré. Je sursaute car sa langue violente l'entrée interdite et déchaine des frémissements impossibles. Mon ventre crie, mon sexe coule des rivières marines. Je me cambre encore plus, je veux sa langue en moi. Je n'ai plus de tabous. Je ne suis que chairs roses palpitantes, fluides bouillants qui sourdent entre mes cuisses. Il darde sa langue et le mouvement lent de va et vient qu'il entame m'amène au bord du gouffre. Je râle. ''Cessez je vous en prie, je vais jouir !'' Mais il continue, sourd à mes suppliques. Mon sexe est volcanique, sa bouche est de braise et laisse à chaque passage une brûlure de plaisir. Je me trémousse, propulse mon cul vers sa bouche. Il agrippe alors mes hanches, et d'un coup de langue impérieux il déclenche ma jouissance en vagues déferlantes. Je crie, je chante. Je pleure aussi car jamais auparavant on ne m'avait donné autant de plaisir. Il me retourne, rampe sur moi pour s'emboiter tel mon contre-moule. Ses lèvres sont baignées de mes senteurs. Il les pose doucement sur ma bouche et dans un baiser il souffle ''merci...''

http://www.lareserve.ch/pages/restaurants_loti.htm

* premier épisode Le Contrat : http://gicerilla.hautetfort.com/archive/2007/07/31/elle-escort-girl.html

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Commentaires

A la lecture j'ai eu envie ... Bordeaux Cheval Blanc 89 je note ;)

Ecrit par : Bougrenette | dimanche, 12 août 2007

Je suis heureuse que vous ayez eu envie.
Un Cheval Blanc 89 vaut tous les plaisirs du monde, enfin... presque !
Et que ma plume ait donné envie d'y goûter à une femme m'est un grand compliment car par pudeur, souvent, les femmes n'osent même pas se l'avouer !

Ecrit par : Gicerilla | dimanche, 12 août 2007

mais Bougrenette est-elle une femme ?

Ecrit par : passeakevin | lundi, 13 août 2007

Il faut parfois savoir oublier la pudeur pour s'avouer un plaisir et le dire.
Ceci dit, prise d'un horrible doute j'ai vérifié, il me semble bien que femme je suis ... ouf !

Ecrit par : Bougrenette | lundi, 13 août 2007

Quel pied !!!! Ah non, vraiment, quel pied !!!
J'en reste scotché de plaisir ...
Un ordinateur 24 pouces !!!
Non mais quel pied !

Ecrit par : Boris | lundi, 13 août 2007

Votre enthousiasme fait plaisir à lire même si je sais que vous en rajoutez un peu pour me faire plaisir ! Cela me change de certains mauvais coucheurs...

Ecrit par : Gicerilla | lundi, 13 août 2007

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