02 août 2007
ELLE - Le camionneur au lilas (3)
''Il quitte la cabine et le bruit sec de la portière qui claque retentit lugubrement comme le marteau du juge qui s’abat… ...et l’appel d’air ainsi déclenché fait virevolter dans l’habitacle un parfum de lilas se mourant...''
LA DOUCHE
Je suis allongée sur la couchette. Le son sinistre résonne encore à mes tympans, lacérant mon cerveau. Il est parti. Il a fait fi de tout ce que nous avons partagé durant cette nuit que j'aurais voulu infinie. Me fondre pour toujours dans la nuit étoilée de sa cabine de Scania, dans sa peau, dans son sang, y circuler pour toujours.
La porte claquée violemment m'éclabousse comme l'eau souillée de l'éponge qui efface sans laisser de trace le tableau noir. Les jolies lettres calligraphiées de nos émotions partagées, disparues, diluées d'un mouvement sec du poignet. Je repasse en un film rapide sur mes paupières fermées les événements récents et m'interroge subitement sur l'incroyable élan qui m'a poussée vers cet homme que rien ne prédisposait à seulement me regarder.
L'accident et le flirt avec la mort m'avaient-ils fait perdre la notion des choses ou au contraire avaient-ils en un éclair mis dans la clarté l'essentiel de ma vie ? Alors que je décide de tout bazarder, des larmes sinuent aux coins de mes yeux et serpentent, corrosives, le long de mes joues, piquent ma peau si irritée déjà par les larmes précédemment versées ! Le bon sens me saisit, me secoue comme la main de l'infirmier secoue l'hystérique. La peur de la mort a dû cristalliser toutes mes névroses. Je n'aime pas cet homme. Il n'est pas l'Homme. Il n'est rien. Il n'est même pas beau ou brillant. Les heures écoulées ne sont que la traduction d'un délire que je dissèque maintenant sous le microscope glacial de la raison revenue.
Il me faut mes clés. Je me lève, me rajuste et d'un passage brutal de mes mains sur le visage, j'assèche, impérieuse, ces larmes ridicules. Je vois sa veste sur le siège conducteur. Tant pis, je fouille, je lui fais les poches telle une femme trahie. Pas de clés, nulle part. En revanche je trouve son portefeuille dans la poche poitrine intérieure. Je ne résiste pas. Puis je me retiens, ''souviens-toi curiosity kill the cat. Veux-tu vraiment découvrir ce que tu ne veux pas savoir ?". La curiosité l'emporte encore une fois sur ma raison. Je ne suis que faiblesse. Mais où est donc passée cette femme maitresse qu'hier encore je croyais être ? Depuis hier je me suis perdue...
J'ouvre, fébrile, le portefeuille et découvre dans ses papiers son nom, son prénom. Il s'appelle Serge. Il a quarante-six ans. Oui, il les fait mais il les porte plutôt bien. Je constate alors que nous ne nous sommes même pas présentés, la veille, au café ! N'est-ce pas là une aventure bien étonnante. Des heures d'intimité intense passées avec un parfait inconnu, moi d'habitude si méfiante, je ne me reconnais pas. Serge, je déteste ce prénom. Je m'accroche à ces cinq lettres désespérément comme on s'accroche à une bouée pour ne pas couler. Tout m'est bois pour alimenter le feu de ma colère, de ma frustration, car au fond je le sais, je me mens. Je tente de prendre de la distance, les papiers étalés sur mes genoux tremblants. Mon cœur se calme un peu, s'endurcit. Je le sens se raidir au creux de ma poitrine. Je fouille toujours, sans un soupçon de honte maintenant. En fait, tel un Sherlock je me suis prise au jeu. Qui est-il vraiment cet homme mystérieux ? Cet homme inattendu qui m'a cajolée, consolée puis repoussée. Il est du signe du Lion, tiens donc, il n'en a pourtant ni la force, ni la crinière, ni la prestance... Là je souris, je me fais rire. J'exagère un peu car racé il est, félin certainement dans la démarche et seul le dépit me le fait dépeindre si peu avantageusement. Et même si ses bras ne sont pas aussi sculptés que ceux que j'aurais aimés, ils ont su sans faiblir me soutenir, me réchauffer.
"Allez ne sois pas bête, il ne veut pas de toi mais ce n'est pas un monstre pour autant. Il t'a plu, ne crache pas dans la soupe maintenant. Ce serait trop facile. Dézinguer pour mieux survivre. Mais cela est tellement petit, pas toi ma vieille, tu vaux mieux que ces sentiments là. Ces sentiments là sont bons pour la piétaille, toi tu appartiens à la cavalerie.'' Voilà comment je me tance tout en continuant mon enquête soignée. Cachée derrière sa carte d'identité, une photo de femme. Mon cœur pétrifié se remet à battre brusquement. Un grand coup qui brûle comme une estafilade dans le ventre. Elle est blonde, les yeux verts. Ce doit être Josette ! Celle du tatouage à la rose emberlificoté et si suranné. Je retourne le cliché car au dos des photos souvent sont ajoutés des petits mots, une date, un signe. ''Malika'' en lettres allongées est écrit à la main avec accolée la date 1998. Malika ? Voilà un autre mystère. Mon cœur s'emballe toujours plus. Josette ? Malika ? Toutes ces femmes l'auraient-elles malmené au point de lui faire courir les routes sans fin pour les oublier. L'une gravée dans sa chair, l'autre toujours sur son cœur ! Je suis intriguée et blessée. L'envie de me battre, de le conquérir me reprend de plus belle. Oubliée l'humiliation claquée par le bruit sec de la portière, oubliées mes peurs de ne pas y arriver. Je veux savoir, je veux son histoire dans mon cerveau imprégnée pour mieux le cerner, le comprendre, l'enjôler, le réconforter et enfin devenir pour lui l'Evidence comme pour moi ce soir il l'a été.
Je range tout dans le désordre, de toute façon il le saura. Le lilas sur le tableau de bord semble me faire un clin d'œil. Il semble frémir sous la chaleur des premiers rayons concentrés par le pare-brise. Si j'étais folle je dirais que je vois ces inflorescences palpiter et stimulées par la lumière il me parait que leurs parfums à nouveau embaument la cabine. J'y vois un signe. Un rai de lumière vient flatter la couverture papier glacé d'un des ouvrages aperçus dans le noir sur le siège passager. Je tourne le bouquin pour lire son titre. ‘‘Le Prophète'' de Khalil Gibran. Une fente dans l'épaisseur de l'ouvrage semble indiquer un marque-page. Je le prends dans les mains et comme par magie les feuilles se séparent telle la Mer Rouge pour me livrer un message par lui au crayon souligné ''Fiez-vous aux rêves car en eux est cachée la porte de l'éternité''. Tout est dit. C'est lui...
Je suis fiévreuse, mes joues ont repris des couleurs. Je me précipite dehors et manque de tomber. Les marches sont vertigineuses pour qui ne connait pas ces engins là. Je me rattrape au vol mais un bruit sec m'indique que la jupe quelque part a craqué. Zut, c'est dans le dos... Au diable mon image, je m'en fous, de toute manière la station est toujours déserte. Je fonce en courant à travers le parking. C'est fou ce que les stations-services d'autoroutes sont de nos jours immenses. Je scrute tel un radar le panorama. Mes yeux sont aiguisés comme ceux d'un pilote de ligne. Rien, je cours toujours vers le magasin, je déboule devant la caissière qui sursaute. En plus c'est la même employée qu'hier soir, ma parole, ils les exploitent. Il faudra que je m'en inquiète. En attendant, cela m'importe peu, ils peuvent bien tous faire les 3 huit en une même journée, cela m'est bien égal. ''Vous n'avez pas vu l'homme d'hier soir, vous savez celui qui voulait m'aider ?''. ''Si bien sûr, il m'a demandé la clé de la douche il y a quelques minutes.'' Tiens, il y a des douches dans les stations-service. Je ne suis pas camionneuse mais cela m'intéresse immédiatement. Je suis complètement cinglée c'est sûr vu l'idée folle qui illumine mon visage tout chiffonné.
Je me dirige vers la douche unique et tambourine la porte. ''Vous êtes là, j'ai besoin de mes clés, répondez s'il vous plait''. J'entends l'eau qui ruisselle et une envie démente de sentir sur moi l'eau bouillante monte en moi. Il n'entend rien, j'ai parlé trop doucement. Je tambourine encore. L'eau de s'écouler cesse. La porte s'entrouvre et je revois avec un bonheur inespéré son visage dégoulinant.
''Désolée mais je dois me changer, où sont mes clés de ma voiture s'il vous plait ?''. ''Dans la boite à gants du camion'' me répond-il spontanément. ''En avez vous pour longtemps car je meurs d'envie d'une douche ?''. ''En fait oui, j’ai besoin de me détendre, d'oublier...!'' Je le regarde incrédule. Le goujat ''d'oublier'' ! Quoi, moi ? La porte est déjà refermée, pas le temps d'épiloguer. Quoiqu'il arrive, je suis décidée. Je repars frénétique vers le Scania qui trône majestueux sur le parking, seul, rutilant, unique. Je trouve mes clés, cours vers ma voiture et attrape à la volée mon vanity case, il porte bien son nom celui-là, et quelques affaires propres dans ma valise. J'ai chaud, le soleil darde ses rayons matinaux sur moi et décuple la sensation de chaleur qui m'envahit. Est-ce la course, est-ce l'excitation de mon projet fou, l'inconscience du danger qui me guette. Je ne sais pas, je souris à nouveau. Je suis une enfant. Une femme-enfant qui prépare un bon coup, qui prépare peut-être aussi, sans le réaliser, sa déchéance.
Et hop, c'est reparti dans l'autre sens, direction la boutique, section douche. A peine 5 minutes se sont écoulées depuis que j'ai laissé le camionneur. J'écoute un cours instant. L'eau dégouline toujours en gros bouillon derrière cette porte. Le son cristallin qui ricoche dans la cabine de douche me met à l'agonie. Vais-je oser y aller ? S'il me renvoie, je crèverai ses pneus, déchiquetterai sa photo fétiche en mille morceaux et les étalerai aux quatre coins de la cabine. .. En fait je dis cela comme on conjure un sort. Je tremble de la tête au pied alors que, la main levée, je m'apprête à cogner sur la porte. Mes phalanges serrées cognent enfin le contre-plaqué. Si je n'y prends garde mon poing va la traverser ! Chaque coup porté semble remonter le long de mon bras droit en ricochets jusque dans mon cœur qui éclate.
L'eau s'est tue. J'ai peur pour de vrai. Une vraie peur qui tricote mes tripes, crochète ma gorge, spirale mon cerveau. La porte s'entrouvre sur un visage agacé. ''Que voulez-vous encore ?''. Je ne réponds rien et m'efforce de ne pas m'effondrer. Je le regarde intensément dans les yeux. Il lit mon trouble. Ses traits se radoucissent. Comme une jument quémandeuse avec son nez, je pousse doucement de mon épaule droite la porte pour lui faire comprendre sans mots que je souhaite rentrer. Un froncement de sourcil amusé vient creuser la ride du Lion qu'il a fortement marquée. Tiens, la ride du Lion... Il mérite bien son signe. Ses yeux sont incrédules. Il m'a devinée mais ne veut pas m'aider. Je crois qu'il s'amuse de moi. Je recommence mes simagrées. Je ne vais tout de même pas hennir pour solliciter l'ouverture de la porte. Nos yeux jouent à cache-cache, au boomerang, au frisbee. Chaque regard lancé est renvoyé par l'autre. Un sourire imperceptible vient orner ses lèvres, et je sens les miennes succomber au même sourire gamin. Il ouvre un peu plus la porte et rapidement retourne dans la douche à la porte vitrée, prestement refermée. Je n'ai vu qu'un éclair de dos et de fesses rebondies. J'ai les jambes qui flageolent. Si je vous dis encore une fois que le désir me liquéfie et que prochainement dans la bonde de la douche j'irai me perdre, vous me croirez...
Je suis dans une sorte d'antichambre ou vestiaire. J'aime l'idée de l'antichambre qui s'impose à moi en entrant dans ce sas de toutes les espérances. Je ne peux m'empêcher de me réprimander. Je suis obnubilée par lui, par ses bras, ses lèvres... une vraie bête ! Vraiment je ne me reconnais plus.
Ses affaires sont en vrac, sur le lavabo ses affaires de toilettes. Tiens, un flacon de parfum. Je lis sur l'atomiseur ''Déclaration'' ! Décidément tout ne m'est que signe, tout ne m'est que message et présage. Femme irrationnelle dans un monde cartésien, vivant des événements inédits, déboussolant... Le bruit de l'eau éclaboussant les parois de milliers de gouttes sonores étouffe mes gestes. Je pensais me faufiler sous la douche avec lui, rêvant déjà de ses mains savonneuses parcourant chaque courbe de mon corps, de sa main se glissant, délicate, entre mes cuisses dont je connais la douceur 'damnatrice'. Je sentais mes lèvres dans le creux de son cou, mes seins plaqués contre son torse... Mais je change d'avis. Bête, je ne serai pas. Je ne vais pas laisser mes sens me commander au risque de saper toute chance de succès avec l'Homme. J'ôte prestement ma jupe, la fermeture éclair est fusillée. J'enfile le jeans que j'avais apporté et je m'apprête à repartir sur la pointe des escarpins quand je décide de sentir un peu de son parfum. Je pulvérise un voile de son eau de toilette sur mon poignet comme une promesse et y plonge le nez. M'assaillent des visions de la nuit précédente lorsque dans le noir, je lui volais des lambeaux de peau, des caresses interdites. Perdue dans ces songes prégnants, je n'ai pas entendu que l'eau ne coulait plus. Je me retourne d'un coup et me trouve face à face avec le camionneur. Il est là, à un pas, drapé dans une serviette blanche. Il me regarde en esquissant son sourire de Joconde. Il m'a vu faire. Je suis extrêmement gênée. "Mais que faites-vous donc ? Vous me dérangez, vous forcez ma porte et je vous surprends à renifler mon parfum... ne seriez-vous pas une perverse, une névrosée doublée d'une obsédée sexuelle ?'' Je scrute son visage à mon tour cherchant désespérément une trace d'humour dans ses traits impénétrables. Aurait-il du sang asiatique qui ne se montre pas ? Je prends le parti de dire la vérité et tant pis s'il me juge. De toute façon s'il me juge c'est qu'il n'est pas pour moi.
''En forçant votre douche, j'avais l'intention de vous soudoyer. Oui, avec vous je me sens obsédée sexuelle. Je suis obnubilée par vous depuis que j'ai senti votre chaleur contre ma peau cette nuit. Mais vous voyez, je décampais, je résistais à l'appel bestial qui semble s'être emparé de moi. Pourtant je vous assure, la première nuit, je ne couche pas !'' Il sourit maintenant. Je me sens soulagée. Je tends la main vers la poignée de la porte pensant quitter sans trop de honte et la tête haute sa présence qui me tenaille les tripes. Il m'attrape la main, il pousse le verrou. Il me regarde droit dans les yeux d'où tout sourire à disparu. Il a retrouvé l'air grave qui m'inquiète tant. L'air de celui que la vie a tant maltraité qu'il ne peut plus rien vivre. Mes deux bras pendent lamentablement le long de mes côtes. Je suis décérébrée et je ne sais que faire. Pour une fois ne rien faire, ne rien décider, laisser faire, ne plus contrôler ! Ses deux mains se posent sur mes épaules et leur poids me parait insoutenable tant mes jambes ramollissent comme du beurre fondant. Son regard m'hypnotise à l'instar des arabesques que je redécouvre à la lumière blafarde du plafonnier. Sinuosités bleutées sur son avant-bras droit et là, qui palpite au rythme de sa respiration, la rose écarlate vibrante de vie. Si seulement je pouvais gommer le prénom qui s'y accroche !
Je dois être aussi attirante qu'une souillon de sous-pente avec les cheveux mal coiffés, le maquillage passé, les yeux décorés de cernes violacés. Je déglutis avec peine. Ses deux yeux gris vert ou serait-ce noisette-vert me transpercent l'âme, m'outragent le cortex, me brûlent la rétine. Tel Kaa qui murmure ''ait confiance'' ses yeux me tétanisent. Il est beau. Son grand front lui donne un air intelligent, sa barbe de trois jours (mais comment fait-il pour la tailler ?) masculinise son visage aux traits fins et son long nez m'est un auspice idiot de volupté. Ses lèvres plutôt fines mais joliment arquées me donnent envie de me jeter comme une cinglée sur elles pour les baiser. Je suis submergée par toutes ces pensées alors qu'il m'observe. Cela dure-t-il sûrement seulement quinze seconde ? Mais tout ne peut-il pas être dit, être vécu en si peu de temps.
Il penche son visage vers le mien sans ciller un instant. Je n'ose croire ce qui va se passer. Il pose alors délicatement ses lèvres sur les miennes. Son contact m'électrise et instantanément je sens sourdre telle une source au milieu de mes cuisses un désir volcanique. Je suis en chiffon et ses mains le sentent bien qui me retiennent et m'empêchent de couler. Il m'attire à lui et me plaque contre son corps encore humide. Nos lèvres sont scellées dans un baiser pudique d'enfant qu'il décide de violer. Sa langue fraiche s'immisce entre mes lèvres qui ne demandent que cela. Librement elles se séparent pour que nos langues se repèrent, se goûtent et se lèchent avec sensualité. Je suis au septième ciel, je suis de nouveau dans la cabine et des émois de vierge m'assaillent. Cela fait si longtemps que je n'ai pas ressenti ces émotions-là. Emotions qu'on appelle amour mais qui m'ont quittée voilà des mois. De mes épaules ses mains glissent vers ma taille, puis vers mes hanches. Il semble s'imprégner du relief de mon corps et comme un topographe en relève les moindres détails. Chaque val et mont est répertorié et chaque passage de ses mains chaudes déclenche des salves de frissons au cœur de mon sexe. Mes mains ont rejoint son cou et je l'enlace quasi pâmée. Ses mains glissent toujours plus bas et se saisissent de mes fesses qu'il attrape violemment. Je suis propulsée contre son sexe érigé tel un obélisque et irrésistiblement je me presse contre lui. J'ondule maintenant à mon corps défendant et un rythme langoureux s'impose à mes hanches qui se frottent indécemment. Mon sexe nu sous le coton du jeans ressent intensément le moindre frôlement, la moindre pression et je suis au bord de la jouissance. Lui reste maitre de lui-même, même si son souffle plus court entrecoupant notre baiser trahit son trouble.
Alors que commencent à monter en moi des vagues brutales de plaisir un bruit assourdissant retentit. Il me faut une seconde pour réaliser que quelqu'un cogne à la porte. Le camionneur interrompt contrarié notre baiser. Il se racle la gorge avant d'interroger l'importun. ''Voilà une heure que vous êtes dans la douche, et on la réclame. Tout va bien ?'' répond une voix de femme, la caissière? ''Tout va bien, j'ai fini.'' Mon plaisir s'est figé entre mes cuisses, mon ventre palpitant brûle comme la peau par la glace agrippée. Il me regarde à nouveau ''Désolé'' me dit-il, l'air vraiment ennuyé, ''mais avant de partir...'' Il me retourne doucement et je fais face au miroir, lui debout derrière moi. Avec une lenteur calculée il fait descendre le zip de mon pantalon, il en décale un peu les bords et sa main délicate glisse entre mes cuisses et recueillent les sucs de mon désir qu'il n'a pas pu goûter. Je suis hypnotisée par le jeu de sa main que je sens sur mon sexe, que je vois dans le miroir, et mes yeux se ferment involontairement. La tête basculée en arrière sur son épaule je me laisse bercer au rythme de ses caresses et doucement la chaleur revient inonder mon ventre et fait fondre le gel qui le glaçait. Il est fin connaisseur et chaque caresse porte ses fruits en ondes de plaisir démultipliées. Mais avant qu'un orgasme prometteur ne s'empare de mon être, j'ôte sa main et respire précipitamment comme une accouchée pour que s'évanouisse mon envie. Ne pas galvauder mon plaisir avec lui, le vivre intensément, pas comme cela. Il est surpris mais ne dit rien. Je me retourne et fixant de mes yeux sombres son beau regard triste, je porte à mes narines sa main de mon miel imprégnée et en hume toutes les fragrances. Puis, provocatrice je lèche ses doigts tout en le transperçant toujours du regard. Brusquement, il me reprend sa main, la respire à son tour et vient enfin goûter sur mes lèvres mon désir de lui. Mais décidément cela doit cesser. Mon téléphone portable se met à sonner. Hâtivement je remonte la fermeture éclair de mon jeans. Attrape mon sac à main et en extrais le téléphone importun. Je sors en catimini de la douche et laisse mon camionneur le désir tendu comme le mât improvisé de la tente de coton blanc qui enserre sa taille !
Je reprends mes esprits mais mon sexe inondé me rappelle combien j'aurais aimé me laisser aimer par cet homme. Je réponds au téléphone qui s'énerve en sonneries aigües. C'est mon assurance qui s'active pour moi. ''Le dépanneur sera là dans trente minutes''. Et voilà, l'aventure va se terminer. Il me reste trente petites minutes pour infléchir le cours de nos vies. Vais-je y arriver ? L'insistance de l'assurance porte ses fruits. Le dépanneur est là. J'en viens à regretter sa diligence. Il vérifie l'état de la roue de secours car, j'ai beau lui dire qu'elle est hors d'usage, il ne me croit pas et de toute évidence voit en moi une blonde. Il décide tout de même de changer la roue qui traine ses lambeaux de caoutchouc comme un corbeau écartelé. En trente minutes tout est réglé. Je m'apprête à dire au revoir à mon camionneur qui a dû sortir de sa douche. Je retourne vers le parking des camions et là mon cœur se fige. Plus de Scania, plus de chauffeur, plus rien, le parking est désert. Je retiens un crie avec ma main mais un gémissement de biche à l'agonie sinue entre mes lèvres. Pourquoi, voilà tout ce que j'arrive à articuler. Des larmes en flots torrentueux dégoulinent sur mes joues et pire que de l'acide creusent des sillons douloureux. Je me précipite vers ma voiture et mets le contact. Je fonce comme une dératée dont la vie se jouerait là, sur un coup de pédale. J'accélère comme une folle, oubliée la frayeur de la veille, seule vissée dans mon ventre la peur de ne plus le voir, jamais. Depuis combien de temps est-il parti, je ne le vois nulle part. Un camion de ce poids ne peut disparaitre comme cela.
Après 10 kilomètres avalés pied au plancher, j'aperçois au lointain des feux rouges qui clignotent. Toute une caravane de voitures qui roule au pas et sur le bas côté, fumant comme le Vésuve, un camion renversé. Sont-ce les flamboyances de la peinture rouge au soleil levant ou sont-ce vraiment les flammes de l'enfer qui rougeoient si haut ? J'étais une loque, je me transforme en bouillie. Tout mon être crie ''non'' mais mon cœur me dit ''si !''. J'approche de la zone, chevauche la bande d'arrêt d'urgence et tant pis si l'on me verbalise et rejoins un groupe de voitures déjà arrêtées. Des gens inconscients du danger essaient de voir s'ils peuvent intervenir, aider. Hélas les flammes dégagent déjà une température volcanique et de Vésuve le camion s'est changé en forge à la braise incandescente. Je ne sais où est mon camionneur. ''Mon Dieu, faites qu'il soit vivant'' mais ma prière vibrante retombe lorsque sur le visage des gens je lis l'effroi et la tristesse.... Je sais alors qu'il est dedans et que le feu est en train de lécher son corps, de le grignoter à grands coups de flammes voraces et de se repaitre de sa chair si douce, sa chair que jamais je ne connaitrai...
Mes jambes ne me portent plus, je m'assieds sur le macadam, et le visage dans mes mains je pleure toutes les douleurs du monde, celles de tous ceux qui voient mourir un être aimé...
* * *
''Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.''
** pour ceux qui auraient manqué les 2 premiers épisodes :
Chapitre (1)
Chapitre (2)
07:00 Ecrit par Gicerilla dans Eros | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

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Commentaires
si un simple pseudo vous inspire ainsi...je n'ose pas imaginer que pourrait vous inspirer un Vrai Homme...
Ecrit par : passeakevin | 02 août 2007
Peut-être rien !
Peut-être suis-je totalement frigide, et sans mes propres textes, pas le moindre frisson ne viendrait bouleverser ma chair !
Ecrit par : Gicerilla | 02 août 2007
Que ne donnerait-on pas, pour la douceur damnatrice entre vos cuisses ?
Mmmmm ...
Ecrit par : Boris | 05 août 2007
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