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mardi, 02 octobre 2007
ELLE - Tango Loco
Le noir envahit enfin la salle.
Le silence se fait dans la foule pourtant indisciplinée il y a quelques minutes encore. Comment décrire objectivement ce qui vient de se passer sans tomber dans la caricature.
Nous approchons, fringants. Le spectacle a une excellente critique, la compagnie de ballet aussi et je ne suis pas de celles qui prennent systématiquement le contre-pied même si une certaine critique élitiste sévit sur Paris. Seul le titre de la critique avait été nécessaire pour emporter mon suffrage et mon enthousiasme sans rien en savoir finalement. ''Tango Loco''. Deux petits mots, allitération en "o", promesse de frissons dans le dos. Que de "o" en perspective. Oser les corps emmêlés, orchestrer le désir aux sons du bandonéon, horrifier les puritains par l'audace des passes et plus encore que je ne savais imaginer mais que mon goût pour les belles et provocantes choses anticipait avec excitation.
Alors que nous arrivons, nos sourires prennent la tendance inverse. Une foule digne d'une grève RATP se presse dans le hall du théâtre. Toute la splendeur de la France concentrée sur quarante mètres carrés. L'indiscipline et l'individualisme érigés en art par mes compatriotes. Aucun sens des queues, aucun respect de l'autre, le ''moi-je'' roi. Trente minutes pour récupérer à coups de coudes, de mains aux fesses (où il y a de la gêne...) et de sourires crispés, nos places tant convoitées. Et les Hermès aux faubourgs mélangés n'élèvent pas le niveau et mauvais élèves eux aussi ils sont ! Ouf, nous voilà sortis de cette foule qui nous poisse de parfums mélangés, eau de Cologne bon marché flirtant avec des jus de luxe rendant nauséabond le foyer que nous fuyons.
Nous voilà dans le noir. Les rideaux s'ouvrent. Décor épuré : une scène noire, une table rectangulaire de métal noir. Des lumières bleutées installent une ambiance propice aux songes. Il entre. Majestueux, vêtu de noir. T-shirt et pantalon noir. Cheveux corbeau frisés tombant sur ses épaules en anglaises denses. La gomina les plaque en arrière dégageant son visage anguleux, racé presque martial. Il a l'ascétisme des danseurs et les lumières font naitre sur son visage des ombres pittoresques. Nul besoin de maquillage, ses yeux charbons dardent l'assemblée et la défie alors qu'altier il entame son ballet. Et le voilà qui virevolte et valse avec la table. Plus que support elle devient sa partenaire immobile et tout son corps la fait danser sur place. Félin, il la frôle, il la flatte de ses mains. Il s'enroule sur elle comme il le ferait d'une amante et je me surprends à vouloir devenir table et que de son corps il me caresse les pieds et les flancs.
Lorsqu'il l'a assez aimée entrent en scène sept autres danseurs dont trois couples déjà formés. Le septième rejoint le danseur à la table et ensemble ils commencent un tango incroyable. Couples d'hommes se défiant, s'affrontant dans un face à face où corps contre corps ils se meuvent au rythme d'une chorégraphie haletante. L'homme empoigne la ''femme'' et la pousse en de savants entrechats dans ses retranchements. Alors, luttant, de femme à son tour il redevient homme pour soumettre à sa volonté l'homme dans ses bras qui cède et se plie à ses caprices. Tous de noir vêtus, ils tournoient en des volutes harmonieuses, suintant la force mâle, violente mais pourtant contrôlée. Les corps se plaquent, s'emboitent et ces couples improbables dérangent car ils troublent nos sens surpris. Les mains sont fermes sur les reins, les ventres scellés, les regards rivés comme cadenassés, sexes contre sexes, jambes entremêlées dans des jeux dangereux défiants les lois de l'équilibre. Ils ne font qu'un, ils se fondent l'un dans l'autre, le port de tête fier. Leur ballet est une joute permanente, exaltante. Dieu seul sait comment elle finira !
Mon souffle est suspendu au moindre de leurs mouvements. Je sens mon sang pétrifié dans mes veines tant est puissante mon envie de les rejoindre. Arracher des bras de ce simulacre de femme ce danseur mythique et le laisser me guider jusqu'à atteindre la perfection du geste. Qu'à mon tour il m'enlace pour fusionner nos chairs dans une brûlure qui dévore et qui scelle de sa douleur indélébile. Mon corps et tous mes sens sont tendus vers la scène. Je suis crispée sur mon siège et sens la tension de tous mes muscles au comble, prête à me propulser sur la piste et, les yeux fermés, un instant je deviens eux !
Sans m'en rendre compte le décor a changé. Quelques chaises de bistrot sont comme par magie apparues sur la scène. Isolés maintenant, les danseurs esquissent quelques pas comme perdus dans leurs songes lorsque subitement une danseuse surgit de nulle part. Sa beauté irradie. Brune sombre, cheveux ramenés en un chignon strict sur la nuque, visage magnifique bien dégagé. Yeux dessinés de khôl, bouche vermillon de cendrillon méridionale et teint pâle réverbérant la lumière telle une opale pure. Apparition divine bleu turquoise tranchant, intolérable, sur tout ce noir mâle. Petite veste cintrée suivant la courbe de ses seins provocants. Jupe moulée sur ses reins dégageant d'une fente immorale une cuisse gauche gainée dans un bas résille. Cous-de-pied cambrés par des escarpins vernis noirs de fille des rues qui donnent à ses jambes des longueurs infinies.
Il la saisit autoritaire. Ils s’emboitent, elle résiste. Le repousse mais en vain. Il l'attire à nouveau, péremptoire. Il est plus fort, elle cède. C'est dans l'ordre des choses. Le turquoise et le noir se marient et, en une danse érotique, l'homme impose à la femme des passes à la chavirer. Elle résiste toujours mais la tête lui tourne. Une faiblesse passagère l'abandonne dans ses bras. Poupée rebelle pourtant elle se reprend, s'arrache de son étreinte. Il s'agrippe et dans un geste désespéré arrache en une nuée bleutée l'ensemble de la femme qui s'élève en spirale turquoise avant de tacher de sang bleu la scène immaculée. Elle se retrouve devant un public subjugué en sous-vêtements de dentelle noire, porte-jarretelles ceignant sa taille de guêpe et soulignant la cambrure de sa croupe de pouliche, balconnet projettant des seins ronds à damner le Démon.
Je ne respire plus. Je voudrais être elle, là, à défier l'homme, car maintenant elle lui fait face, campée sur ses jambes interminables. Elle fait un pas en avant, déclaration de guerre certaine. Les notes de Piazzolla sinuent, s'immiscent entre eux, les saoulent, ils perdent pied. Il la happe, suant de désir. Son corps arqué bande en sa direction et il la plaque contre lui. Elle lutte, le rejette, attise son désir, se laisse aller. La voilà qui se frotte, indécente, contre son sexe et jambes imbriquées en un chassé-croisé impossible ils virent, ils tournent, se cherchent et se repoussent.
Je suis tétanisée par la beauté et la violence de cet échange. Haine ou désir, qui va l'emporter ? Ses mains sur ses reins, ses seins contre son torse, les poitrines qui se soulèvent au rythme du violon fou et.... dans un ultime entrechat, la voilà entre ses jambes, basculée, pantin désarticulé, sexe contre sexe, métaphore de l'orgasme qu'il lui a donné !
C'est sûr, demain je me mets au tango !
Cliquer sur l'onglet video et régalez vous : http://www.casinodeparis.fr/bocca-tango-46.html
Si seulement je vous ai donné envie, un peu : http://www.grupomaipo.com.ar/bocca_tango/index.html
Un extrait du ballet : http://fr.youtube.com/watch?v=6tXImY274R8&mode=relate...=
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Commentaires
Bravissimo!
(Con fuego)
Ecrit par : Ex-mot | mardi, 02 octobre 2007
Je crois que sur la fin de la note je ne respirais plus non plus, je vais me faire taper sur les doigts mais quel talent pour trouver des mots collants parfaitement à un moment que j'aimerais vivre maintenant aussi, si le but était de donner envie, pour moi c'est réussi. et a défaut d'être une femme dans les bras du danseur j'accepterais même d'être simplement une table ...
Ecrit par : Bougrenette | mardi, 02 octobre 2007
Excellent, j'ai littéralement été plongée dans la scène, comme si je la vivais moi-même au fil de la lecture.....je ne pouvais fermer les yeux pour mettre en image ce que je lisais (et pour cause) mais mon imagination a très bien su le faire.....
Ecrit par : Puce | mardi, 02 octobre 2007
Mais comment danser le tango avec quelqu'un qui n'est pas son partenaire sexuel ? C'est si fort !!
Ecrit par : ZORG | vendredi, 05 octobre 2007
@ Zorg : je ne sais pas, je l'imagine et je vous suis... Je me prends encore à rêver ! Ce n'est pas d'un calife dont j'ai besoin mais d'un danseur argentin ! Hum, encore une note à élaborer...
Ecrit par : Gicerilla | vendredi, 05 octobre 2007
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