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mardi, 13 novembre 2007
ELLE - L'attente
Il est des mots qui m'émeuvent au-delà des mots.Des évocations si éloquentes que juste les penser me fait monter aux yeux des larmes bouleversantes. Comme cela, sans raison, alors que la seconde d'avant un grand sourire illuminait mon visage. Emotions félines planquées sous les frondaisons qui me prennent avec violence à la gorge et la noue à m'étouffer. Puissance du sens véhiculé par les mots d'un autre, d'un autre siècle, sous d'autre latitude, d'un autre sexe et pourtant mélancolie immédiate me saisissant et me laissant pantelante. J'ai souvent cherché à comprendre cette emprise des mots sur moi, pour m'en défendre, pour m'en prémunir car toujours ils me prennent par surprise.
De toujours il me semble j'ai été sous leur joug me débattant parfois, les repoussant avec emportement tant ils me bousculaient et me bousculent encore ! Est-ce le fait d'une trop grande imagination, d'une sensibilité à fleur de peau, d'une capacité d'empathie universelle ? Serait-ce de la sensiblerie à bannir à grand coup de sermons violents dans le miroir ? Je ne sais, mais cela fait partie de moi et plutôt que de lutter, j'ai appris avec l'âge à l'accepter et donc à m'accepter. Faiblesse notoire, conspuée lors de colères véhémentes de me voir si piètre. Faiblesse fragilisante que je chasse comme un taon énervant jusqu'au sang. Faiblesse pourtant que je chéris car elle fait de moi celle que je suis, différente de l'autre, unique même lorsqu'elle se trouve pathétique.
Il est des textes comme cela que je voudrais écrire. Vous laissez à votre tour pantelant mais je ne sais pas. Alors je vais vous confier ici un poème qui me chavire, non pas comme la bouche d'un amant posée, brûlante, sur ma peau, non, comme le navire chahuté par la mer démontée, en perdition. Lorsque je lis ces mots et surtout lorsque tout bas je les dis, c'est imparable, mes yeux s'inondent. Et la mer submerge mes pupilles et les pique et les trouble de son eau salée obligeant mon visage à se contracter en grimaces de désespoir. Incontrôlable cette marée d'équinoxe qui vandalise instantanément mes joues devenues plages dévastées.
Serait-ce parce que l'attente fait partie de moi, comme l'attente de son Dieu fait toute la substance de la nonne qui prie ? Je ne sais pas. Je n'attends pas et pourtant si, je sais que j'attends. Quoi ? Une révélation, un miracle ? Peu importe. Les mots ricochent dans mes tripes comme si j'étais celle à qui ils sont destinés alors qu'aucun homme ne m'a jamais chanté une telle prière.
Ô, comme je voudrais, et sans grandiloquence, vous susurrer ces mots slaves de ma voix douce, de ma voix suave. Vous faire ressentir tout l'espoir désespéré de cet homme qui sait qu'il ne rentrera jamais et conjure le sort en les disant. Faire entendre par mon souffle son vœu de revenir à un cœur qui l'attendra malgré tout, malgré les vents, les froids, les doutes et la mort. Articuler cette langue, magnifique à mes oreilles, vibrante à mon cœur, comme si elle avait été mienne dans une vie antérieure.
Mais je ne le ferai pas car alors vous entendriez les sanglots qui étranglent ma voix comme celle de l'homme qui un jour rédigea pour sa femme ce poème, supplique à l'amour, à la vie. Et quel dommage, car je vous assure que dans ma bouche devenue russe par ces mots qui roulent sur ma langue, vous mesureriez la puissance du poème et de cet idiome que j'adore.
Alors je vous livre la première strophe en VO et sa traduction. Espérant que ses sons résonneront en vous et vous donneront goût à ce texte qu'alors, ensemble, nous partagerons comme un secret commun.
Константин Симонов - Constantin Simonov
Жди меня
Жди меня, и я вернусь,
Только очень жди.
Жди, когда наводят грусть
Желтые дожди,
Жди, когда снега метут,
Жди, когда жара,
Жди, когда других не ждут,
Позабыв вчера.
Жди, когда из дальних мест
Писем не придет,
Жди, когда уж надоест
Всем, кто вместе ждет...
Attends-moi
Si tu m'attends, je reviendrai,
Mais attends-moi très fort.
Attends, quand la pluie jaune
Apporte la tristesse,
Attends quand la neige tournoie,
Attends quand triomphe l'été
Attends quand le passé s'oublie
Et qu'on attend plus les autres.
Attends quand des pays lointains
Il ne viendra plus de courrier,
Attends, lorsque seront lassés
Ceux qui avec toi attendaient...
La suite ici.
J'espère que vous aimerez et regrette tant ne pas pouvoir vous bercer de ces belles sonorités !
07:35 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
Gicerilla jamais avec vos "mots" vous m'avez bouleversé comme avec ce texte ! Pas celui de constantin mais bien les vôtres ! Je suis fondu depuis la lecture !
Ecrit par : losslaid | mardi, 13 novembre 2007
Mots sublimes, je rejoins losslaid pour dire que sans les vôtres en introduction, l'impact aurait été moindre, et c'est déjà avec l'émotion à fleur de coeur qu'on poursuit la lecture de "la suite ici" mais avec l'envie de revenir là très vite, en regrettant à peine de ne pouvoir y trouver vos belles sonorités, en espérant qu'un jour vous trouverez le moyen de les enregistrer pour nous.
Ecrit par : Bougrenette | mardi, 13 novembre 2007
C'est mignon. Moi, vous me touchez. Mais ne jamais douter de soi, faire de l'auto-critique en bien ou en mal, les autres s'en chargent si promptement, surtout en mal. Non, faut jeter comme ça vient du ventre, pas de la tête, mais des tripes, et à Dieu vat ... Qu'importe le reste.
Ecrit par : Boris | mardi, 13 novembre 2007
La recherche de l’inaccessible n’est elle pas un renoncement à la recherche ?
Ecrit par : waid | mardi, 13 novembre 2007
Magnifique...
Ta plume aussi...
CDL en passant...
Ecrit par : ClairdeLune | mardi, 13 novembre 2007
Votre texte fait preuve d'une grande maitrise. Ue fois encore on perçoit votre maitrise de la phrase et du verbe. C'est touchant.
J'ai eu longtemps ce besoin d'aller dans le mot et la vibration de la phrase. Une incursion dans et par delà la ligne. Mes lectures nombreuses à une époque m'ont pris et m'ont amené fort loin dans les ressentis.
J'ai revé de faire danser dans le rythme d'Appolinaire, hurler dans celui de Rimbaud, pleurer dans celui de Verlaine, aujourd'hui j'en suis juste à jeter sans delicatesse des paquets de phrases.
Continuez Gicerilla à nous combler de vos notes riches et sensuelles.
Quant à ce que vous sussuriez en slave des poèmes, voilà un programme qui vaut la peine d'être vécu.
Ecrit par : X-Addict | mercredi, 14 novembre 2007
Et pourtant, il me semble sentir votre voix vibrer. Par delà les mots. Par delà...
Très touchée par cette harmonie.
Un jour, on m'a murmuré quelques textes, rien que pour moi. Quel beau cadeau.
Ecrit par : Fée d'hiver | mercredi, 14 novembre 2007
@ X-Addict : j'aime lorsque vous dites avoir voulu vous exprimer de multiples façons à la manière de... Comme je vous comprends !Certains écrivains savent si bien déclencher en nous des envies ressenties, vécues au niveau physique et pas mental ! Ceux que vous citez évidemment... Sussurez en russe, si vous saviez quel bonheur cela m'est... alors en écho à ce qu'a dit Fée, entendre sussurer rien que pour soi des textes qui nous touchent, quoi de plus émouvant ?
@ Clair de lune : bienvenu(e). Un clair de lune lumineux, un ciel pur, une nuit douce et une voix qui murmure à l'oreille de l'aimé(e)... Merci d'être
passé(e).
@ Bougrenette : un jour c'est sûr, ma voix vous entendrez :-)
@ Losslaid : un vieux loup bouleversé ? Vous me comblez !
Ecrit par : Gicerilla | mercredi, 14 novembre 2007
Se dire le jour
"Il faut oublier l'attente",
Penser la nuit
"Il faut attendre l'oubli",
Paradoxe pénible,
Source de souffrance,
Même si,
A l'autre rive,
Elle partage ce rêve,
Avec le soupir,
Elle aussi.
Ecrit par : Ex-mot | mercredi, 14 novembre 2007
J'arrive tjs trop tard. Tout est dit. Tes amis sont si fins !! Cette sphère virtuelle est décidément bien fréquentée
Ecrit par : ZORG | jeudi, 15 novembre 2007
@ Ex-mot : mais où trouvez-vous ces formules qui frappent l'esprit tant elles sont justes ? C'est ça, rien à ajouter...
@ Zorg : c'est vrai que je me flatte (sans y être pour rien) d'avoir des lecteurs de qualité. Mais finalement n'en fais-tu pas partie ?
Ecrit par : Gicerilla | vendredi, 16 novembre 2007
Je n'ai pas l'habitude de poster plus d'un commentaire par note mais puisque vous venez de me poser une question, je vous dois la réponse:
Je ne sais pas, cela dépend. Cette fois-ci, pour m'inspirer, je me suis rendu à un hamman, tout près d'ici...
Ecrit par : Ex-mot pour Gicerilla | vendredi, 16 novembre 2007
Большой спасибо
C'est un poème très puissant, très émouvant.
Il m'a immédiatement procuré beaucoup d'émotion.
Ecrit par : Alex | dimanche, 18 novembre 2007
@ Alex : Я вижу что вы тоже говарите по русски ! очень приятна, я так даволна. Мне так много нравитца русский язык...
Ecrit par : Gicerilla | dimanche, 18 novembre 2007
Hélas, ma chère, ce serait très éxagéré de penser que je parle le russe, car bien que je l'ai entendu parler dans mon enfance par mon père, mes oncles et ma grand-mère, je n'y comprenais pas grand chose !
Mon vocabulaire se limite à quelques mots...
Cela dit, je trouve qu'un des plus beaux termes qui existe est justement "merci", ce qui explique sans doute que je parvienne à le dire et à l'écrire en quelques langues.
Votre très dévoué
Sacha Gueorguievitch B.
Ecrit par : Alex | dimanche, 18 novembre 2007
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