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mercredi, 30 janvier 2008
ELLE - Petite leçon d'anatomie
Je suis assise sur le rameur.Celui du centre de la rangée, celui qui me sert de belvédère, celui, bien sûr, le mieux placé.
Je trône telle la reine incontestée au milieu des grands singes (*), mon poste préféré. Je suis assise bien droite, les reins à peine cambrés, le carré des lombes bandé et les abdominaux en acier. Il s'agit d'avoir le geste académique pour ne pas bousiller les lombaires ou les dorsales et causer des dégâts irréversibles à mon dos dans l'exécution d'un exercice parfait pour sculpter le corps entier, s'il est bien fait, l'exercice bien sûr, pas le corps...
Les jambes sont souples et le mouvement fluide. Les bras sont tendus sans tension, les poignets fixés dans l'alignement exact des bras. Ramener les coudes latéralement en serrant les omoplates pour renfoncer les trapèzes et les grands dorsaux, bombant légèrement les pectoraux, et ce suffisamment rapidement pour que la pliure des jambes arrive en dernier. Revenir en avant en respectant le rythme inverse et recommencer.
Comme tout ce que je fais, je le fais bien jusqu'au bout des pieds. Il s'agit d'être efficace, précise tout en créant un mouvement parfait, agréable à regarder. Je vais et je viens, voluptueusement grâce aux roulettes bien lubrifiées qui coulissent précisément sur la barre centrale. Je m'active avec énergie et douceur pourtant, véritable métronome glissant. Avant, arrière, avant, arrière et les notes angoureuses de Serge subitement s'immiscent dans mon cervelet et viennent bercer mes glissades et les paroles de la chanson me font réprimer un sourire florissant tant elles sont ici décalées. "Je vais et je viens, entre tes reins et je me ..."
Et comme une niaise je souris aux cieux, pensant qu'avec Birkin j'ai beaucoup de choses en commun ou plutôt j'en ai aussi peu qu'elle, si ce n'est la voix. La mienne est forte et bien placée, stimulée par un souffle qui vient du ventre qui enfle et qui désenfle comme un biniou, mes ascendances bretonnes peut-être ? En tout cas du coffre, j'en ai, à défaut d'autre chose qu'elle aussi n'a pas !
Bref, reprenons.
J'aime la sensation de maitriser mon corps. En un millième de seconde, mon cerveau envoie une impulsion électrique qui contracte mes quadriceps et mes fessiers. Mes triceps et mes biceps se relaient tour à tour pour activer mes bras qui tirent énergiquement sur le câble qui provoque la rotation de la roue simulant la résistance de l'eau. Je n'ai pas besoin de haranguer mon corps bien longtemps pour qu'il accepte de se plier aux injonctions de ma volonté. Tire, il tire ! Pousse, il pousse ! Plie, il plie ! Porte, il porte. Et doucement mon cerveau glisse dans l'éther de la réflexion passive, alors que mes muscles seuls, autonomes, s'activent comme mus par un papier perforé dont la musique bien connue s'élève au rythme de mes mouvements graciles. Et je me prends à rêver que si tout dans la vie était une question de volonté et d'impulsions électriques, tout serait alors beaucoup plus simple, et surtout à notre portée.
Tout deviendrait si aisé qu'il suffirait de penser pour qu'alors les choses nous obéissent. Pas la peine d'articuler un seul ordre puisque la décharge électrique nécessaire nait tout aussi bien d'une volonté silencieuse que d'une décision tapageuse. Je me concentre et sens vivre mon corps tout entier à chaque seconde qui passe. Je perçois mes poumons qui se dilatent, gonflent, dégonflent et recommencent.
L'envie d'un jeu me saisit "vérifions si tout réagit à la moindre sommation !" Je m'amuse à contracter mes fessiers, à tendre mes mollets, à bander mes ischio-jambiers. Tout est si simple. Je suis une enfant joueuse et je me donne des instructions silencieuses. Je tends une jambe, puis l'autre en mouvement dissocié faisant tordre mon corps en une vrille impossible. Je plie un bras et tire avec l'autre. Je ferme une paupière, la rouvre et baisse l'autre. Je fais des clins d'yeux incontrôlés qui, s'ils étaient vus pas un gorille passant, seraient sûrement pris pour un tic des plus disgracieux. Sans lâcher la poignée, je tends l'index. Ca marche ! Le majeur ? Aussi ! Zut, mais c'est un doigt d'honneur ! Je ravale un autre sourire qui veut absolument fendre mon visage en deux, car franchement, je fais n'importe quoi et d'académique mon style devient free-lance. Cela dure quelque minutes, quelques centaines de secondes de récréation, de retour dans la cour d'école et d'expérimentation.
Jusqu'à ce que pourtant une réalité m'assaille de son évidence. Mon âme subitement s'assombrit couverte par un nuage noir et dense de tristesse. Je peux tout contrôler, me dis-je, chaque muscle de mon corps, et pourtant un d'eux me résiste et c'est le seul qui par sa résistance me fragilise tant.
Quoi, mon cœur ne saurait aimer ? Aucune commande, même impérieuse, de ma volonté ne saurait le faire palpiter, secoué par des contractions d'amour ? Quoi, il serait indépendant et contrairement aux autres, réagirait à tout sauf à la raison, sauf sur commande ? Comme il serait simple pourtant de décider "là, maintenant, mon cœur, contracte-toi d'amour ! Ne résiste pas. Il est là devant toi, il t'aime, tu lui plais, vas-y, palpite nom de dieu, palpite te dis-je ! Aime en te convulsant dans des battements effrénés, emballe-toi, pompe le sang vers mon âme pour la noyer de sentiments amoureux irrésistibles..."
Mais non, rien n'y fait. Ni les commandements violents, ni les suggestions doucereuses. Rien. Il reste autonome, ne m'écoute pas et bat à son rythme, celui de la vie des cellules mais pas celui de l'engouement puissant qui rend dingo !
Alors, dépitée, je dois pourtant reconnaitre que tout muscle ne se commande pas et abandonner l'idée que mon cœur un jour à ma demande palpitera. Et c'est avec un peu moins enthousiaste que je continue à ramer !
(*) à lire pour les non-initiés
06:30 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
le coeur a ses raisons, que la raison ignore.
et il n'est pas le seul...
quoique, si je veux le calmer, je m'isole mentalement, je me pose
si je veux l'exciter, je me lève, cours.. je rame, aussi... :(
bon.. bonne journée...
ah ou, G. c'est un joli texte çà..:)
Ecrit par : Gilgamesh | mercredi, 30 janvier 2008
Heureusement qu'il n'y a pas de bouton de commande pour le cœur.
La vie serait alors terriblement terne, monotone, sans surprise, sans haut et bas, un cauchemar !
Ecrit par : Staner | mercredi, 30 janvier 2008
Je me suis demandé si vous faisiez cela en toutes circonstances. Etre à l'écoute de vos muscles, jusqu'au plus intime ...
Heureusement que notre coeur nous échappe la plupart du temps. Imaginez que l'on oublie de le faire battre ou respirer !
Un moment d'égarement et ... couic !!
Quand je bande, je veux dire ma corde, au tir à l'arc, je dois ressentir et contrôler chaque muscle et sensation pour obtenir un bon résultat.
Je suis bien moins savant que vous en matière d'anatomie, mais je me rends bien compte du nombre de muscles que je peux torturer lors d'une scéance !
Belle leçon que celle-ci et bonne journée Gi.
Ecrit par : Philo | mercredi, 30 janvier 2008
Je n'arrive même plus à me concentrer sur les muscles de mes pôvres petits doigts qui ont laissé passer quelques coquilles qui ne vous échapperons pas j'en suis certain ...
Mille excuses.
Ecrit par : Philo | mercredi, 30 janvier 2008
Je me suis surprise à m'essayer à quelques contractions musculaires, amusée, fascinée, cherchant à vous suivre. Le coeur est un muscle très indépendant et il est très visiblement hors de contrôle et comme l'ont dit avant moi ces Messieurs c'est sûrement mieux ainsi. Commander l'émotion c'est très certainement moins "tripant" que de se faire surprendre brusquement par un battement hors du commun.
Ecrit par : Bougrenette | mercredi, 30 janvier 2008
Moi :"Dis, c'est loin le coeur ? des yeux ?"
Gicerilla : "Tais-toi et rame "
Bon, bon , ok je rame ... Après tout,...
On est quelques milliards d'humains à faire idem,
pas de quoi se sentir seul(e)!!
Je comprends qu'il y ait de quoi prendre ça à coeur,
tâter son anatomie pour savoir si on vit toujours,
J'suis comme vous, parfois le rameur ...
Plutôt l'impression ke je fais de la brasse coulée ;-)))
P.s. pour cette fois, on a évité le nauffrage,...ouf!
Ecrit par : MarieM | jeudi, 31 janvier 2008
Effets secondaires ?
A force d'aller et venir, de ressentir intimement mon anatomie, d'écouter la chanson sucenommée,
je commence à avoir chaud, le coeur qui bat plus vite, étrange le rameur ...
Ecrit par : MarieM | jeudi, 31 janvier 2008
ramer n' est rien,
pour survivre, rien ne vaut le respect de la cadence...
Ecrit par : Gilgamesh | vendredi, 01 février 2008
@ Gilgamesh : et bien, vous en faites, vous, des choses avec votre coeur ! Le mien semble sourd, imperturbable et même les confrontations au bureau n'ont pas la vertu de l'ébranler... Que faire ?
@ Staner : évidemment, mais comment faites-vous lorsqu'il n'y a jamais de hauts, que des bas ? Pour ma part, dans ces périodes là, j'aimerais bien l'avoir ce bouton qui dirait "vazy, bat, ne résiste pas, laisse toi aller, frémis, emballe toi !..."
@ Philo : Oh non, ce serait faux de répondre oui même si le contrôle, hélas, est une de mes manies ! Cela dit, même si le coeur me résiste, j'aime assez ressentir comme vous le racontez, mon corps vivre encore après l'effort et les courbatures me sont d'agréables douleurs !
@ Bougrenette : j'aime bien quand vous me suivez chère B. surtout lorsque je fais des bêtises.
@ MarieM : vous ai-je déjà dit que j'aime la pertinence impertinente de vos interventions :-)
Ecrit par : Gicerilla | vendredi, 01 février 2008
Tiens faudrait que je m'y remette à ce truc là (le rameur, pas l'amour, c'est moins risqué :-D)
Ecrit par : Alex | vendredi, 01 février 2008
Vive les bêtises !!!!! Quoi ? Comment ça c'est plus le sujet ... Tant pis je signe, je suis juste derrière vous Gi, pour vous suivre encore et toujours.
Ecrit par : Bougrenette | samedi, 02 février 2008
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