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mardi, 19 février 2008
ELLE - L'inélégance de la chair
Je me suis installée dans le salon attenant au lobby.
La lumière y est un peu crue, qui dessine en ombres verdâtres les moindres défauts des visages. Je suis assise confortablement dans un fauteuil tout au fond pour avoir une vue panoramique. Comme à mon habitude j'ai décidé d'observer pour quelques longues minutes la foule qui va et vient et de me remplir d'images d'humains. Mon carnet à spirale aux pages blanches et lisses clignent en ma direction, curieuses de la note que sur la chair je vais graver.
La décoration n'a rien de remarquable et je soupçonne le même décorateur sans goût de démultiplier ses talents dans tous les Hilton du monde. Des colonnes néo-classiques en porphyre vert foncé tout droit sorties d'un péplum de Cinettà cassent la monotonie de ce salon rigide, moquetté de vert fleuri, reste vraisemblable d'une manufacture anglaise de tapis des années soixante-dix. Je souris à l'idée d'Elizabeth II en train de barguigner avec son copain Beaudoin des kilomètres de moquettes avariées en dégustant goulûment quelques moules qui laissent sur ses doigts un fumet rabelaisien ! Je souris en imaginant le groupe Hilton se voyant imposer dans le cahier des charges l'acquisition de ces tapis. Bref !
Les lumières rutilent de toutes parts et me font presque froncer les yeux. Quelques personnes paraissent sur des canapés profonds et le rire d'un businessman, fier de son trait d'esprit, fuse et vient se ficher dans mes tympans. Il est le seul à rire et nul doute que L'abbé de Vilecourt lui aurait fait savoir de la plus caustique des manières le manque de subtilité dont ici il fait montre. Et, de temps en temps, sa montre en or Rolex darde sur mes pupilles des éclats plus aveuglants qu'un morceau de miroir dans la main du naufragé.
Je regarde à droite et repère deux hôtesses vêtues de noir. Une petite et une perche, toutes deux filiformes, badge sur le sein gauche, petit doigt sur la couture de la jupe, bas fumés, talons hauts. Elles font le pied de grue, ce qu'elles ne sont pas même si, de prime abord, un chaland affamé pourrait s'équivoquer de les voir piétiner. Pourtant le chaland elles attendent, non pas pour le plumer mais bien pour le guider. Il y a une réception organisée ce soir. Soirée de gala si j'en juge par la mine de ceux qui en groupe arrivent. En journaliste en herbe, je me tuyaute, la société Essent reçoit. A voir arriver les couples on pourrait se méprendre.
S'agit-il de l'élection de Miss Ronde ou d'un séminaire Fleury-Michon ? Je regarde passer, incrédule, des femmes saucissonnées dans de jolis chiffons. La faille de soie, le satin, les shantungs les plus luxueux défilent sous mes yeux. Hélas, hélas, ce ne sont pas Gisèle, Kate ou Karen qui les mettent en valeur, mais de grosses jeunes femmes bien charnues, à la peau blanche bien tendue, bien plus plantureuses que les belles de Rubens, et c'est peu dire !
Les seins débordent des bustiers bien trop échancrés qui laissent deviner des mamelles plus généreuses que celles des Holstein. Les ventres bourrelés font onduler en mille anneaux disgracieux les tissus onéreux, honteux du modèle qui les porte. Des bras informes aux reliefs ramollis arborent des bijoux dont les mailles opulentes cisaillent les chairs comme le filet, la charcutaille. La chair blanche et molle dégouline de toute part. Les robes se révoltent en plis mal placés qui godaillent. Les drapés crient "au viol" qui sentent le fil des coutures les écarteler à en déchirer leur pucelage.
Et plus je les regarde et plus je m'apitoie. L'esthète en moi s'insurge. L'amoureuse des proportions s'étonne et s'afflige. Comment peut-on se mettre ainsi en "dévaleur" ? Comment ne pas voir la laideur d'une mise qui, au lieu de glorifier les formes, les cloue au pilori sur la place publique ? Car enfin quoi, l'abondance n'est pas vilaine lorsqu'elle est joliment présentée et nombre de femmes très charnues savent valoriser un capital généreux si difficile à gérer. Comment vouloir sacrifier à la mode et au prêt-à-porter péremptoire, au détriment de la joliesse qui est pourtant le seul but recherché ? Et au lieu de célébrer par leurs mensurations de statue callipyge la Féminité, elles se ridiculisent.
Serait-ce encore une fois une question de culture ? Et les Flamands seraient-ils amateurs de ces lignes congestionnées dans des carcans de toile qui exaltent l'imperfection des corps et mettent en évidence l'abondance des chairs, prélude silencieux à des hivers plus chaud ?
Ou ne serait-ce pas plutôt comme je le crains, que les diktats de la mode sont si pregnants au cerveau des femmes qu'elles se croient obliger de porter des vêtements dont les lignes ont été clairement tracées pour les anoréxiques qui peuplent les podiums ? Intoxication à l'échelon mondial des femmes qui font fi de leur conformation pour rentrer à toute force dans le 38 tant convoité, dernier chiffre acceptable sur l'échelle du prêt-à-porter ? Seraient-elles à ce point intoxiquées que le recul leur est impossible et que coûte que coûte il leur faut se conformer à une tendance même si celle-ci les crucifie ?
Je ne sais pas mais je reste perplexe car si la beauté est une chose subjective, je voulais croire que l'idée de l'élégance ne l'était pas.
Apparement, si !
* * *
"L'élégance n'est pas la beauté." Jean-Claude Pirotte
"C'est l'élégance simple qui nous charme." Ovide
PS : Que les jolies dodues me pardonnent. Cette note n'est pas dirigée contre elles mais plutôt contre l'aveuglement qui fait préférer la mode à l'esthétique et à l'élégance.
06:30 Publié dans Billet d'humeur | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
Cela ne donne pas très envie en effet ...
Votre note m'entraîne vers une autre constatation, celle de notre jeunesse qui s'arrondit de plus en plus et nous dévoile nombrils et poitrines qui ne sont pas toujours à la hauteur de nos espérances !
Il y a comme du Fleury-Michon dans l'air effectivement ...
L'élégance ou plutôt l'idée qu'une tenue vestimentaire peut mettre en valeur un corps, ne semble plus d'actualité ...
Et pourtant, la rondeur n'est pas un défaut et quand elle est bien traitée, elle devient très séduisante.
Baiser matinal Gi.
Ecrit par : Philo | mardi, 19 février 2008
Note pertinente, acide et lucide, j'aime bien ce coté journalistique sur le vif. Je suis une dodue ;-) pour sûr que le 38, j'en rêve mais il faut bien se faire une raison, quand ça rentre pas, ça rentre pas. De là à se rendre ridicule, il est certain que certaines ont des limites un peu flou.
Ecrit par : Bougrenette | mardi, 19 février 2008
Tiens ! Tu es dodue Bougrenette ?
Je n'avais même pas remarqué !
Ce doit être ton charisme associé à ton sourire qui doivent amincir ta silhouette ...
Ecrit par : Philo | mardi, 19 février 2008
Ah, les Flandres !... Rubens...
Bien vu la description de l'hôtel. La moquette "vert fleuri". Ça ne s'invente pas.
Ecrit par : imago | mardi, 19 février 2008
C'est moche de juger le poids des gens , bon aller pardonnée, j'ai aussi confessé une certaine réticence à cet égard dans mes aveux de tag.
Tag qui a dit tag, au un lieu qui semble en être préservé.
Ecrit par : waid | mardi, 19 février 2008
Et si, finalement, ne comptait que le charme, et s'il se nichait, parfois, où ne l'attend pas ...
Ecrit par : Bo | mercredi, 20 février 2008
Tout à fait d'accord avec Bo !
Charme et Rondeur sont souvent associés. Sans parler de la sensualité que l'on découvre au détour de courbes généreuses ...
Ecrit par : Philo | mercredi, 20 février 2008
@ Philo : Bien sûr que ce n'est pas excitant une femme qui se fagote au lieu de s'habiller pour mettre en valeur ses charmes même si ceux-ci sont abondants voire débordants !
@ Bo et Philo : mais bien sûr que le charme devrait l'emporter. Seulement, comment voir le charme saucissonné dans des vêtements bien trop petits, qui au lieu d'offrir une vision charmante offrent une vision d'apocalypse... Ne vous trompez pas, Messieurs, je ne fais surtout pas le procès des rondeurs ici mais je m'insurge qu'on (nous, les femmes) veuille à tout prix (dans toutes les acceptions du terme d'ailleurs) se conformer à la mode même si celle-ci nous enlaidit !
@ Waid : m'enfin Waid, qui juge le poids ? Où avez-vous lu que le rond est laid et repoussant ? Pas ici en tout cas. Vous aurez mal lu l'énoncé, mauvais sujet, bonnet d'âne et au coin :-)
@ Bougrenette : ... et tant mieux, imaginez un peu que nous soyons toutes calibrées sur le même modèle ! Le principal, c'est d'accepter ses formes et de les valoriser, surtout pas de les brimer, de les comprimer au nom d'une mode inadaptée ...
@ Imago : rondeur ou minceur, chez vous, on voit de tout, car le beau se cache partout pour qui sait regarder. Je ne doute pas que vous sachiez de quoi je veux parler !
Ecrit par : Gicerilla | mercredi, 20 février 2008
Merci Gi, honte sur moi et mes fautes, j'allais vous le demander mais je vois que cela a été corrigé, j'apprécie. Et j'approuve votre vision des choses. J'ai été lire Waid qui lui craint de mourir étouffé sous les rondeurs :-)
Ecrit par : Bougrenette | mercredi, 20 février 2008
J'aime bien ce trait (d'écriture ;-)) un peu acide, collant si l'on peut dire à la description sensible du corset des formes... Un cri de révolte contre la martyrisation du corps épanoui! Ne nous y trompons pas, il y a quelques siècles ces visions de chairs envahissantes déclenchaient l'admiration!
Ecrit par : fbd | mercredi, 20 février 2008
Est-ce que le plus important n'est pas d'avoir tout ce qu'il faut là où il faut... Je veux dire un corps, un coeur, un esprit et éventuellement quelques seins ou hanches assez voluptueusement remplis pour suffir à l'oeil et à la main de celui ou de celle qui voudra bien s'en (em)parer?
Tout le reste n'est qu'affaire d'élégance.
Ecrit par : Arthémisia | mercredi, 20 février 2008
zut j'ai fait dans l'abondance : c'est passé 2 fois!
rire
Arthi
Ecrit par : Arthémisia | mercredi, 20 février 2008
Non... Aussi loup serais-je, il arrive que j'ouvre ma gueule autrement que par faim ou que par gourmandise, fut-elle de chair. Et de son inélégance. Inélégant sans les gants ni accessoires je serai.
L'inélégance de la chair est une perception habillée d'euphémisme.
Je vois bien ce tableau, Gi. Ce qui vous révolte ou vous attriste n'est en réalité qu'un leurre. Pas de quoi s'insurger à ce stade. Le mal est plus profond.
Si l'inélégance devait se morfondre dans la seule perception de notre regard esthète, cela ne se réduirait alors qu'à une forme de comédie humaine assez inoffensive. Pas de quoi fouetter un chat. Ni brandir les serments torquémadesques sur le comportement hérétique d'apprenties sorcières qui veulent se rendre moins grosses que le boeuf et n'en peuvent mais de se rallier aux religions du moment. A ces modes de l'évanescence où tout n'est que fausse transparence.
Il s'agit bien de cela : le ridicule ne tue pas ? A voir.
Euphémisme ai-je dis, ou trompe-l'oeil.
Ces femmes veulent apparaître pour ce qu'elles ne sont pas sur l'échelle des standards normés aux mensurations idéales et nos regards s'énervent de cette distorsion peu esthétique ?
L'inélégance est ailleurs, au delà.
Ma révolte, mon insurrection, ma colère et mon trouble ne sont pas sur cette apparence mais sur ce que celle-ci et les commentaires révèlent...
Comment ? L'inélégance ne serait donc qu'une question d'apparition de formes débordantes trop enserrées dans un tissu ? Non. Je connais des femmes dont la générosité de la chair, aussi disgracieuse soit elle, se conjugue à la générosité de leur coeur, qui quant à lui est tout sauf comprimé. je sais que vous savez Gi.
Vous êtes trop intelligente pour ne pas en être convaincue.
Et pourtant ... L'inélégance n'est pas une tare de la chair exclusive.
Ce qui me choque ou m'insurge ce n'est pas l'impression esthétique mais bien la torture que ces femmes s'imposent pour sacrifier aux nouveaux cultes et on a le cul que l'on peut.
C'est l'hégémonie du paraître sur la sensibilité et la profondeur de l'être. C'est le sacrifice quasi rituel au superflu, au détriment de l'essentiel. C'est la perception superficielle des autres. La rupture esthétique est une brindille qui masque la forêt.
"Je veux ressembler à ...", "apparaître comme ..."
L'être serait-il trop complexe pour que l'on s'y attarde ?
Ou se niche l'inélégance au fond ?
Celle de l'être me touche plus que celle de la chair.
Comment Gi ? On observe et l'on ne juge pas ? On ausculte sans prendre partie ? Avec quel regard observe-t-on ? Observerait-on la réalité en ne s'interrogeant que sur les seules apparences, évitant ainsi de se compromettre sur le fond et de se remettre soi même en question ? En faisant comme si on n'appartenait pas à la pièce qui se joue là ? En simulant l'émotion vite refoulée pour tirer une conclusion formelle, clinique, dénuée de valeur, déconnectée du sens ?
Un pur exercice de style en somme ... mais quel est le socle ? Contentons-nous de nous amuser donc du spectacle qui se joue, car il s'agit alors d'un spectacle, sans nous comporter en acteurs conscients de nous mêmes, mais au contraire désengagés, désinvestis.
L'inélégance est dans cette comédie. Un début de jugement qui ne se dit pas. Survoler et rien d'autre ?
La comédie est là et bien là. La chair serait épaisse et contenue, boudinée. Voilà l'affaire. La règle imposée et sur imposée. L'épaisseur de l'être est une autre affaire. Plus risquée. Plus compromettante. Si l'on interprète autrement qu'elle ne s'affiche la règle imposée, ça donne quoi ? Comédie ou tragi-comédie ?
L'inélégance de la chair est dans ce qui ne se dit pas.
L'inélégance est dans ce qu'on ne voit pas, dans l'aveuglement.
L'inélégance est dans l'attitude qui, au delà des apparences, fait de l'autre le jouet de sa propre comédie donnée en spectacle.
Cette inélégance là me glace, me choque bien au delà des rondeurs boursouflées de chairs comprimées.
La boursouflure des égos échauffés par le mal être est une forme d'inélégance qui me paraît bien plus nocive.
L'inélégance du gâchis et de la terre brûlée.
Oui. Celle là m'insurge.
Tenez : la peau d'un loup est-elle plus ou moins inélégante dans une galerie de trophées ? Ça doit perdre vite de son éclat une fois vidée de sa substance.
Je suis inélégant. Je sais. Parfois futile et joueur aussi.
Le loup a mordu trop profondément dans une chair aux formes d'élégance. J'ai aussi eu du mal à croquer "Il se fait tard". Cela pollue mes neurones et mon système de pensée.
Dans ma tanière, j'ai trouvé des inélégances débordantes, du style :
"Poser autrement mon regard, mes mains et mes lèvres sur toi,
Te dire au moins une fois je t'aime
Que le bonheur soit ton plus fidèle compagnon".
Je les dépose sur cet humus. Peut être un jour cela germera-t-il.
Je vais essayer de me nourrir plus ou moins sobrement.
Je dois migrer, changer de forêt. Ici, la chasse est ouverte et j'ai eu ma dose de plomb.
JC, ce loup atteint, borgne, éphémère et inélégant.
Ecrit par : Ysengrin | vendredi, 22 février 2008
@ Fbd : bienvenue ici. Mon texte n'est que cela. Un cri d'effroi devant les tortures que l'on s'impose pour être conforme à une idée quelle qu'elle soit, au détriment de ce que l'on est...
@ Arthémisia : bien sûr, Arthi, et mon propos ici ne disait pas le contraire... Je crains parfois d'avoir été mal comprise!
Ecrit par : gicerilla | vendredi, 22 février 2008
Que j'envie votre verve, n'ayant que mes crayons pour soutenir mes pensées. J'écris sur cette note car cela rejoint un billet d'excuse que j'ai rédigé à une gironde qui, gentiment, m'a sermonné sur mes muses uniformément belles .
En tout cas, merci de m'avoir fait connaitre votre journal, j'y reviendrai souvent le soir pour me faire bercer au son de sa lecture avant de le fermer comme un livre de chevet.
A bientôt
Ecrit par : sandokan | vendredi, 22 février 2008
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