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mercredi, 26 mars 2008

ELLE - La grande faucheuse

523327684.jpgFrance Inter égrène comme tous les matins son rosaire de nouvelles plus ou moins gaies.

C'est bientôt le printemps et pourtant comme les feuilles à l'automne les décès sont annoncés à la pelle et je pense à Prévert. Ce poème m'a toujours mise mal à l'aise car de tous temps je l'ai associé à la mort. Allez savoir pourquoi, les associations d'idées restent des mystères pour moi. Et ce matin encore amène son lot de deuils à endosser. Mon âme se met au mauve, pas celui des lilas, non, celui d'un catafalque. Il y a quelques jours on annonçait la fin de Lazare Ponticelli. Quelle vie !  C'est amusant cette pudeur de notre langue à dire les choses comme elles sont. Circonvolutions et autres métaphores, tout plutôt que de dire comme une grossièreté "il est mort". "Il nous a quitté, il est parti, il s'est en allé, il..." Comme si la mort était un mot à ne pas prononcer en société si l'on est bien élevé. Comme si les expressions consacrées ôtaient de la douleur à ceux qui la subisse. Et derrière mon volant, toutes mes peurs de se précipiter à l'assaut de mon cerveau qui ne fait plus face.

La mort et moi on est fâché. Elle ne m'a pas amadouée, je ne l'ai pas apprivoisée. La mort et moi, nous jouons à cache-cache comme deux enfants espiègles. Elle joue à me faire peur et elle y réussit à chaque fois. Elle est rôdée depuis le temps. Et puis elle connait son pouvoir. Combien de fois n'ai-je pas sursauté à son évocation, au bord du désespoir, au moment de l'endormissement, quand je relâche mes protections ? Elle est patiente et finaude. Elle guette au trou comme le renard sa proie. Et la voilà, malicieuse, qui se manifeste alors que je m'abandonne ! L'idée d'elle surgit et alternativement je tombe de la balançoire, je dégringole les marches d'un escalier sans fin ou je tombe dans un précipice dont le fond est noir et sans espoir.

Et ce matin encore, confortablement installée dans l'habitacle, j'ai peur de la voir surgir et que ma voiture soit une piètre cage de Faraday contre sa puissance foudroyante. Elle est polymorphe, la garce, et je ne sais quelle forme elle prendra quand mon tour viendra. Et je ne veux pas que mon tour vienne. Combien d'incantations n'ai-je pas prononcées depuis que je suis née pour l'effaroucher ? Des milliers ! Et dans le noir de ma chambre, ne l'ai-je pas défiée "jamais tu ne me prendras". Lazare a vécu tant d'années, envierais-je son sort ? Suis-je donc si attachée à cette vie que la perspective de la perdre me fait paniquer ? Qu'a-t-elle donc de si fantastique, à bien y regarder, pour que je m'y accroche comme une naufragée à un esquif ? Rien, véritablement. J'ai enfin accepté que géniale jamais je ne serai et que jamais je n'apporterai aucune invention fabuleuse ou un quelconque soulagement ou remède à l'humanité. Mon passage sur terre aura été un souffle à l'échelle de l'univers. Un souffle ? Que dis-je, un battement de cil ! D'ailleurs, quel est donc mon but sur cette terre ? Quelle est donc cette mission secrète que je dois accomplir et qui justifie que je sois. Que je vive et respire moi, qui ne crée rien, moi qui ne construis rien, moi qui ne me reproduis même pas ? Mes yeux deviennent flous et la circulation s'estompe à mon regard voilé.

Je ne veux pas mourir et pourtant il le faut. Aucune sagesse la vie ne m'a apportée qui puisse m'aider à accepter que demain je ne serai plus. Pourquoi donc vivre si l'on doit mourir ? Le but de la vie, quel est-il ? Hasard de la génétique. Rencontre fortuite d'un ovule fertile et d'un spermatozoïde frétillant. Serait-ce simplement cela qui explique ma présence ici ? Comment ferai-je pour enfin envisager de me quitter, moi qui aime tant la vie ? Quelle est donc la recette ? Se dire que cela ne peut durer. Se dire que c'est normal et de bien en profiter. Se dire que c'est inéluctable et qu'il ne faut plus y penser.

Pourtant, je veux pendant des siècles arpenter les paysages variés de notre planète. Apprendre toutes les langues étrangères pour communiquer avec l'homme habitant la contrée la plus reculée et jouir de le comprendre et de me mettre à sa portée. Le comprendre lui et sa culture et son passé. Je veux tout goûter. Goûter toutes les saveurs et toutes les sensations. M'enivrer de toutes les liqueurs et faire mon cœur vaciller de bonheur. Je veux aimer à en crever sans pourtant y passer et tous les soirs refaire l'amour comme au premier jour mais en mieux, avec l'expérience et la patience de celui qui a appris, qui a compris, qui sait ! 

Alors, la mort et moi, on va devoir faire la paix. Je vais devoir négocier avec elle un armistice et tout lui expliquer. Car ce que j'ai compris c'est que, dans tous les cas, elle gagnera.  Alors, lui dire que je veux qu'elle me foudroie alors que pour la énième fois je lutte en corps à corps avec l'amant adoré. Qu'à la Félix Faure seulement je veux mourir, dans un souffle, dans un soupir de plaisir. Je veux qu'elle me cueille alors que je serai perchée au faite d'un sommet olympien, embrassant du regard l'infinité de la beauté terrestre. Qu'elle soit généreuse et que subitement comme les Parques elle coupe le fil de ma vie d'un coup bien maitrisé de sa faux aiguisée comme le plus pur des katanas. Que dans un sourire je quitte cette vie que je chéris tant sans même savoir pourquoi.

Je vous laisse, la mort et moi, on a à causer...

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Commentaires

La mort fait partie de la vie, il n'y a rien de plus naturel !
Après cette sage réflexion, les choses se compliquent bien sûr ... A mes yeux, la mienne n'a que très peu d'importance car je ne pense pas avoir de mission à accomplir durant mon passage furtif sur cette bonne vieille terre.
Je n'imagine pas non plus vivre aussi longtemps que ce cher Lazare ...
Très belle note teintée de ce mauve qui vous va si bien.
Bises Gi.

Ecrit par : Philo | mercredi, 26 mars 2008

Oyez oyez bonnes gens
La mort c'est moi qui vous le dis
A percé son tonneau d'antan
Elle n'ira pas au paradis
Ni ne fera de vieux os
S’est fracassée dans son tombeau

Une galéjade de bon Georges en pied de nez :

Supplique pour être enterré sur une plage de Sète

La camarade qui ne m'a jamais pardonné
D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez
Me poursuit d'un zèle imbécile
Alors cerné de près par les enterrements
J’ai cru bon de remettre à jour mon testament
De me payer un codicille

Trempe dans l'encre bleue du golfe du lion
Trempe trempe ta plume o mon vieux tabellion
Et de ta plus belle écriture
Note ce qu'il faudrait qu'il advint de mon corps
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d'accord
Que sur un seul point la rupture

Quand mon âme aura prit son vol a l'horizon
Vers celles de gavroche et de mimi pinson
Celles des titis, des grisettes
Que vers le sol natal mon corps soit ramené
Dans un sleeping du paris-méditerranée
Terminus en plage de Sète

Mon caveau de famille, hélas n'est pas tout neuf
Vulgairement parlant il est plein comme un œuf
Et d'ici que quelqu'un n'en sorte
Il risque de se faire tard et je ne peux
Dire a ces brave gens, poussez vous donc un peu
Place aux jeunes en quelque sorte

Juste au bord de la mer, a deux pas des flots bleus
Creusez si c'est possible un petit trou moelleux
Une bonne petite niche
Auprès de mes amis d'enfance les dauphins
Le long de cette grève ou le sable est si fin
Sur la plage de la corniche

C'est une plage ou même, a ses moments furieux
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux
Ou quand un bateau fait naufrage
Le capitaine crie : je suis le maître à bord
Sauve qui peut! Le vin et le pastis d'abord
Chacun sa bonbonne et courage !

Et c'est là que jadis, a quinze ans révolus
À l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus
Je connus la prime amourette
Auprès d'une sirène, une femme-poisson
Je reçus de l'amour la première leçon
Avalai la première arête

Déférence gardée envers Paul Valery
Moi l'humble troubadour sur lui je renchéris
Le bon maître me le pardonne
Et qu'au moins si ses vers valent mieux que les miens
Mon cimetière soit plus marin que le sien
Et n'en déplaise aux autochtones

Cette tombe en sandwich, entre le ciel et l'eau
Ne donnera pas une ombre triste au tableau
Mais un charme indéfinissable
Les baigneuses s'en serviront de paravent
Pour changer de tenue, et les petits enfants
Diront : Chouette un château de sable!

Est-ce trop demander, sur mon petit lopin
Plantez, je vous en prie, une espèce de pin
Pin parasol de préférence
Qui saura prémunir contre l'insolation
Les bons amis venus faire sur ma concession
D’affectueuses révérences

Tantôt venant d'Espagne, et tantôt d'Italie
Tous chargés de parfums, de musiques jolies
Le mistral et la tramontane
Sur mon dernier sommeil verseront les échos
De villanelle un jour, un jour de fandango
De tarentelle, de sardane...

Et quand prenant ma butte en guise d'oreiller
Une ondine viendra gentiment sommeiller
Avec moins que rien de costume
J'en demande pardon par avance à Jésus
Si l'ombre de ma croix s'y couche un peu dessus
Pour un petit bonheur posthume

Pauvres rois, pharaons! Pauvre napoléon!
Pauvres grands disparus gisant au panthéon
Pauvres cendres de conséquence!
Vous envierez un peu l'éternel estivant
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant
Qui passe sa mort en vacances
Vous envierez un peu l'eternel estivant
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant
Qui passe sa mort en vacances

Ecrit par : celadon | mercredi, 26 mars 2008

coluche disait qu'il prefererait mourir de son vivant..
c'est un peu ton cas non ?
caladon merci pour ce texte en guise de com du vieux georges..il tombe bien à point lui aussi

Ecrit par : francouas | mercredi, 26 mars 2008

La mort est ce doux espace où le rien prend toute son amplitude. Ce vide où ni une prière, ni une révolte a sa place.
« Les mouettes naissent des mouchoirs que l’on agite au départ du bateau. » Ramon Gomez de la Serna

La peur que la vie nous oblige est la survivance de la mort et de l’angoisse... On ne prépare pas son lit, on froisse juste les draps.
Etre se limite aux plaisirs que l’on accepte de soi… sans doute.

Ecrit par : B | mercredi, 26 mars 2008

Ce que vous avez a lui dire, à la Mort, c'est très beau. Vous voir écrire que vous aimez la vie ainsi c'est un réel plaisir. Lire ce que vous voulez pendant des siècles est un régal. La mort pour sur n'y résistera pas, au pire il vous faudra la séduire et cela aussi je suis convaincue que vous y parviendrez.

Ecrit par : Bougrenette | mercredi, 26 mars 2008

BEUVEZ TOUJOURS VOUS NE MOUREREZ JAMAIS DISAIT RABELAIS

Ecrit par : bruno | mercredi, 26 mars 2008

Ouah, mortelle, cette note ...

Ecrit par : Victor Vilain | jeudi, 27 mars 2008

Ne m'en veuillez pas, douce amie, je pars.

Ecrit par : VV | vendredi, 28 mars 2008

@ Philo : ah, sans jeux de mots, Philo, comme j'aimerais avoir votre philosophie. C'est sûrement là la clé de la sérénité puisque c'est inéluctable.

@ Celadon : vous vous faites rare, mais vos interventions sont toujours aussi intéressantes. Voilà un texte que je ne connaissais pas. Un peu de légèreté pour un sujet à mon goût lourd à porter.

@ Francouas : merci de m'avoir arraché un sourire. Oh oui, mourir de mon vivant, jolie formule !

@ B. : j'sais pas pourquoi, mais là, j'ai un de ces blues...

@ Bougrenette : ma belle amie, vous me surestimez car je suis plus douée, il me semble, avec le genre masculin ! Et quelles que soient mes roucoulades je le crains elle n'en fera qu'à sa tête...

@ Bruno : boire, voilà donc le remède ? Ma foi, il me convient tout à fait et si grâce à de bons vins je peux mourire d'une cirrhose et lui faire un pied de nez, je ne m'en priverai pas !!

@ VV : votre humour toujours si à propos et si léger me manquera ! Alors ne partez pas trop loin, voulez-vous, je n'aime pas les adieux, j'adore les retrouvailles.

Ecrit par : Gicerilla | vendredi, 28 mars 2008

vous ne pouvez pas mourir avant de m'avoir gouté , aprés de désespoir je comprendrai.

Ecrit par : l'arlesien | vendredi, 28 mars 2008

C'est normal qu'elle fasse peur la grande faucheuse, après tout c'est son boulot...

Ce que nous redoutons le plus, probablement, c'est la mort des autres ; soit le manque que cela nous impose, soit l'image que nous nous faisons de notre disparition, ou plutôt de la disparitions de tout ce à quoi nous tenons. Sauf que, vraisemblablement, on ne doit pas avoir trop l'occasion de regretter quoique se soit une fois l'arme à gauche vu que l'on ne doit plus ressentir grand chose !

Je vais vous livrer mon astuce contre cette angoisse. Il s'agit de se représenter la mort comme la phase de sommeil pendant laquelle la cervelle se repose, sans rêves, tranquille. Nous faisons l'expérience quotidiennement et ça n'est pas désagréable.

Tant qu'on est vivants, y'a de l'ouvrage à faire du côté de la vie. Bien que athée, comme vous, j'aime bien me référer à mon catéchisme, car on y trouve des paroles intéressantes. Ainsi cette réplique du Fils de l'homme : "Laisse les morts ensevelir leurs morts" Luc 9-60

Ecrit par : Alex | samedi, 29 mars 2008

@ l'Arlésien : j'aime bien quand vous passez chez moi me provoquer ! "Même pas chiche" ou autrement dit "que de la gueule" sera ma seule réponse...

@ Alex : hum, vue ma personnalité je doute de pouvoir faire cet exercice. tant pis pour moi je continuerai à flipper...

Ecrit par : Gicerilla | lundi, 31 mars 2008

J'arrive après la bataille. Et oui, il y en a qui ne suivent pas au fond de la classe. Je propose juste ce poème de Caussimon, chanté par le vieux Léo. Vous connaissez bien sûr. Alors ça sera juste pour le plaisir des mots. Et puis ça complète Brassens... avec l'humour en moins.

Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu'il est dit
Les gens du "show-business" vous prédiront le "bide"
C'est un sujet tabou... Pour poète maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la soeur de l'amour
La Mort qui nous attend, l'amour que l'on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort...

La mienne n'aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu'il faut
La Mort
La Mort...
De grands yeux d'océan, une voix d'ingénue
Un sourire d'enfant sur des lèvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort...

"Requiem" de Mozart et non "Danse Macabre"
(Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns!)
La Mort c'est la beauté, c'est l'éclair vif du sabre
C'est le doux penthotal de l'esprit et des sens
La Mort
La Mort...
Et n'allez pas confondre et l'effet et la cause
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignée de cheveux et l'ivoire des dents
La Mort
La Mort...

Elle est Euthanasie, la suprême infirmière
Elle survient, à temps, pour arrêter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort...
Le Temps, c'est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c'est l'infini dans son éternité
Mais qu'advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
La Mort...

La Mort?...

Ecrit par : imago | samedi, 05 avril 2008

Bon soir ou jour chère G ce texte me touche l'épiderme et ses dessous ! Je ne vous lis pas assez souvent du coup des émotions me manquent !!! Un jour s'il vous plait mettez certains de vos écrit en voix cela pourrait être intéressant ! Je vous tire une révérence des plus courtoises .

Ecrit par : losslaid | lundi, 07 avril 2008

Ah bon, ah parce qu'en plus, vous avez une belle voix ? Que n'avez-vous pas ???

Ecrit par : Bo | lundi, 07 avril 2008

@ Imago : non, vous n'arrivez pas après la bataille Imago, car le thème est intemporel. Et votre intervention me permet de découvrir un texte qui m'emballe, dont je savoure toutes les saveurs impertinentes "... La mort, la mort, il semble que la Mort est la soeur de l'amour..." J'adore ! Si seulement j'avais aussi cette capacité de jeux de mots, d'association d'idées ! Merci Imago.

@ Losslaid : J'aime quand vous passez, surtout pour me rappeler certaines propositions ! Vous savez bien Losslaid, je suis à votre disposition, tremblante mais honorée ! Alors quand essaie-t-on ?

@ Bo : Ah, si vous saviez... A se demander ce que je fous à me "gâcher" ?? :-)

Ecrit par : Gicerilla | mardi, 08 avril 2008

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