« ELLE - Nudité volante | Page d'accueil | ELLE - Vie de chien ? »

lundi, 14 avril 2008

ELLE - Elitisme ?

823566663.jpg


J'ai toujours été passionnée par les mots.


Depuis toujours ? Je ne sais pas. Peut-être pas, mais depuis longtemps tout de même. Depuis qu'ils m'ont montré qu'il suffisait de les apprivoiser pour devenir mes meilleurs alliés. A chaque instant ils viennent à ma rescousse et démêlent par ma voix les sacs de nœuds, les malentendus et autres conflits naissants. Mais pour ce faire, il ne faut pas en avoir peur et les utiliser à bon escient. Sinon, bien sûr, l'échec sera à la hauteur de leur puissance. Et je m'amuse à les amadouer et je m'applique à les manier sur tous les tons, dans tous les styles.


Je me suis frottée à la fable. Exercice jubilatoire mais difficile quand on prétend, comme moi, boire à la même source que celle du grand Jean. J'ai fréquenté l'acrostiche et j'ai suivi, tremblante, les pas de George et d'Alfred en priant que de la haut ils ne me traitent pas d'impudente. Je me préparais donc à perpétrer un autre crime en attaquant le sonnet. Mais pour ce faire, il fallait impérativement que j'en comprenne les contraintes, que j'en connaisse les ressorts avant de plonger ma plume dans l'encrier et d'en commettre un.

Alors, comme à mon habitude, je consulte l'encyclopédie. Et ce que j'y découvre me fait rire, un rire sans fin, un rire qui en dit long sur mon incrédulité. Et oui, figurez-vous que pour comprendre ce qu'est un sonnet il faut avoir fait au minimum un bac de philo, hypokhâgne, khâgne et je crois que l'École Normale ne serait pas de trop. Je découvre des mots mis bout-à bout en des phrases grammaticalement parfaites mais qui ne me révèlent aucun recette. Immédiatement je pense à cet élitisme inavoué de certaines professions qui n'acceptent de se dévoiler que par le biais d'un jargon opaque réservé aux initiés. "Plus je suis obscur et moins la masse peut percer à jour mes secrets". Je pense à mon métier fait d'abréviations et autres acronymes impossibles qui affichent clairement le choix fait de ne pas être accessibles à tous. Je pense, dans un autre registre mais dans le même esprit, aux écritures indéchiffrables des médecins lors de la rédaction des ordonnances que seuls les pharmaciens peuvent lire. A se demander si, dans le cursus de Médecine et de Pharmacie, il n'existe pas un cours spécialisé "comment rendre votre écriture illisible". A se demander s'ils veulent vraiment voir le patient guérir ou mourir de ne pouvoir suivre correctement la prescription. Manière détournée de sécuriser une clientèle qui revient toujours car elle a mal interprété les indications ?

Alors, me voilà plantée devant la page, ne sachant comment et dans quel sens caresser doucement la définition pour qu'elle accepte enfin de se laisser pénétrer. Et mon envie de vous offrir un sonnet de mon cru se dégonfle au fur et à mesure de ma lecture. Je vous en livre une partie et vous comprendrez pourquoi, encore maintenant, je ne sais si jamais je serai capable de composer un sonnet :


"...La forme archétypale comprend deux quatrains puis deux tercets. Les règles selon lesquelles, chez Pétrarque et ses successeurs, étaient disposées les rimes étaient impératives dans les quatrains (rimes embrassées et répétées, selon le schéma abba abba) et beaucoup plus souples dans les tercets : deux ou trois rimes, différentes de celles des quatrains, distribuées selon des schémas très variables, le plus souvent cde cde ou cdc dcd ; seules étaient exclues les combinaisons qui auraient permis de décomposer les six derniers vers en un distique et un quatrain. (...) Shakespeare répartit les quatorze vers de ses célèbres sonnets de la manière suivante : une série de trois quatrains aux rimes différentes et croisées, et un distique final - soit le schéma abab cdcd efef gg. La transformation effectuée par Marot est beaucoup moins radicale : il conserve la disposition rigoureuse des deux quatrains italiens (abba abba), mais répartit les rimes des tercets de telle manière que les quatre derniers vers dessinent un troisième quatrain qui ne diffère des deux premiers que par ses rimes (mais non par leur disposition), ccd eed. Des autres formules utilisées par les poètes au XVIe siècle (concurremment d'ailleurs, au moins dans un premier temps, avec le schéma italien), une seule s'imposera, celle que Du Bellay essaie dans l'Olive : ccd ede. En dépit de la variante introduite par les rimes croisées, l'effet y est le même que dans le sonnet marotique : les six derniers vers forment un distique suivi d'un quatrain. Mais, alors même qu'ils dénaturent ainsi le modèle italien et du même coup marquent leur originalité, les poètes français en gardent la disposition strophique : deux quatrains suivis de deux tercets. .."

Le seul fait de relire la définition me donne des maux de tête et je crois bien que j'abandonne le projet. Voilà un style qui, grâce à la complexité de sa construction, va éviter le massacre que de lui j'allais faire. En fait, les encyclopédies, au lieu de répandre un savoir accessible aux masses, se contentent de l'héberger et je soupçonne leurs rédacteurs de vouloir tout, sauf vulgariser ! Les mettrai-je dans le même clan que les médecins ?

Dommage, de moi vous avez failli lire un sonnet !

* * *

Ce que j'aurais pu écrire pour vous :


À MARIE NODIER
Alfred de MUSSET

Vous les regrettiez presque en me les envoyant,
Ces vers beaux comme un rêve et purs comme l'aurore.
Ce malheureux garçon, disiez-vous en riant,
Va se croire obligé de me répondre encore.

Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant,
Poésie, amitié que le vulgaire ignore,
Gentil bouquet de fleurs, de larmes tout brillant,
Que dans un noble cœur un soupir fait éclore.

Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé
À songer ce grand songe où le monde est bercé.
J'ai perdu des procès très chers, et j'en appelle.

Mais en vous écoutant tout regret a cessé.
Meure mon triste cœur, quand ma pauvre cervelle
Ne saura plus sentir le charme du passé.

"Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème"  BOILEAU

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://gicerilla.hautetfort.com/trackback/1549307

Commentaires

Honte sur moi, oui, honte sur moi si j'osais critiquer Musset pour le malheur d'Alfred, mais outre le fait que le douzième vers contient un hiatus, ce qui est toujours un peu fâcheux, il me semble, Chère Gicerilla, que le dernier vers n'est pas un alexandrin, puisqu'il fait onze pieds. Si tel est le cas, ce sonnet n'est pas un modèle du genre ... A moins que je me trompe, ou à moins que ... Auriez-vous oublier de prendre un pied en passant ?

Ecrit par : Bo | lundi, 14 avril 2008

Comme toi, j'ai une véritable passion pour les mots et j'accord autant d'importance à leur utilisation qu'à la façon dont ils sont utilisés : le fond a autant d'importance que la forme, indubitablement...

Ecrit par : Mamancelib | lundi, 14 avril 2008

Elitiste, vous l'êtes sans conteste !
Mais c'est probablement la richesse de vos mots qui suscite tout l'intérêt que nous vous portons.
Nous n'allons pas nous plaindre de ce plaisir ...
Poursuivez votre oeuvre Gi, et peut-être gagnerez-vous les portes l'immortalité ;-)
Bises.

Ecrit par : Philo | lundi, 14 avril 2008

J'ai le neurone dans la ouate en ce moment, alors je vous laisse le soin de corriger, rajouter, tout ce qui manquait dans mon commentaire précédent ...
Baiser.

Ecrit par : Philo | lundi, 14 avril 2008

Prendre un pied ? Lequel ? Celui à la droite, du gauche ou celui à la gauche du droit ? hmmm, la migraine me guette: j'en suis tout sonnet...
Moi, j'ai pas de la ouate dans les neurones en ce moment, mais plutôt ce mistralou canaillou qui vient de me souffler le dernier: j'ai ren compris à la noble définition (d'ailleurs, délicate Gi, rectification: on ne dit pas un sonnet, mais une sonnette. Quand un vil poète se targue de commettre une sonnette, ne parle-t-on de "serpent à sornettes"?) par vous si obligeamment narrée.
Bon, j'me retourne au lit, j'ai honte, même si je l'ai bue.

baisers
dom

Ecrit par : dom | lundi, 14 avril 2008

voyons un peu cela : avant toute chose, répondez donc à cette question : quelle est votre pointure ? Car peu importe le nombre de pieds prompts à fouler les règles imposées, encore faut-il chausser la bonne taille propre à ajuster le propos.
Et moi qui ne veux voir dans la poésie qu'un espace de liberté extrême, il y en a toujours pour imposer leur corset, leurs figures, leurs rythmes ... La doctrine littéraire version rectiligne, une milice métronomique de la langue. Comment, vous songeâtes à outrepasser les limites du sonnet ? Vous voilà donc rançonné(e) : mots confisqués, emprisonnés dans leur gangue formelle. Et quoi, si l'on donnait de l'air à tout ce charabia ?
Si je trouve le quatrain dans l'ordre, j'en fais ma fortune à le ré-encercler dans un joli désordre, sans quinte du tout, sans trépied ni trépigner, une vrille de mots à faire tourner les sens et détourner les têtes. La rime s'abime dans une mire sans horizon, dans un tournis de boucles noires, la chevelure au diapason.
Je suis pour la liberté des mots voyous au coin des rues de l'esprit. Je faute, je faute je sais à critiquer ainsi. Vous convaincrai-je à mon prose-élitisme ?

Ecrit par : celadon | lundi, 14 avril 2008

Moi je m'interroge ce soir sur le titre de la note, comme quoi, quand au sonnet et sa définition, warf je n'en pense rien, j'ignore ce que l'on a raté mais ce que l'on y a gagné valait le déplacement dans le théatre.

Ecrit par : bougrenette | lundi, 14 avril 2008

@ BO : Vous voilà connaisseur poétisant ! Je vous savais belle plume, mais pas maître du vers. Cela dit, je ne vois pas de hiatus (ni interne, ni transitoire) dans le douzième vers. En revanche, qu'Alfred me pardonne, j'ai sacrifié un pied. C'est corrigé. Merci !

@ Mamancelib : Et on pardonnera plus facilement un texte bon dans la forme même si le fond laisse un peu à désirer, mais un texte dont le fond est fin mais la forme grossière... Pas sûr !

@ Dom : mouais, il a bon dos le mistral. Dites plutôt que vous aviez envie de me dire des bêtises. Allez, zêtes pardonné !

@ Philo : hi hi, zêtes recalé. Le titre de la note qui porte un point d'interrogation est dirigé vers ceux qui sont sensés vulgariser, vers ceux qui font profession de garder pour eux le secret de leur savoir (de peur de perdre du pouvoir ?)... Moi, élitiste ? Oh non, je n'en ai ni la capacité, ni la prétention.

@ Celadon : prose-élitisme ? Concept intéressant que j'aurais vite fait d'adopter pour cacher mon incompétence en sonnet. Vous saoûlerai-je alors de mes rimes à trois balles (en plus ce serait déjà trop cher payé) ?

@ Bougrenette : ben alors, zêtes en train de dire que j'chuis pas claire ? Grenouillette, au coin, avec Philo. Reportez-vous à ma réponse ci-dessus. Bon j'avoue, ma note est l'excuse toute trouvée pour ne surtout pas me frotter au sonnet. Faut dire, ce n'est pas donné au premier venu...

Ecrit par : Gicerilla | lundi, 14 avril 2008

Mal à la tête pareil :)
Mais je ne suis pas rigoriste, j'ai toujours aimé dépasser quand je coloriais...
Alors compter les pieds, et puis les rimes...
Je préfère les jardins de curé aux jardins à la française :)

Ecrit par : Faits divers | lundi, 14 avril 2008

Au coin avec Philo ? j'en espérais pas tant ... merci ma Gi

Ecrit par : bougrenette | mardi, 15 avril 2008

Marrant, ça semble gêner plein de monde, les contraintes des rimes, des pieds. Moi, je m'en fiche, même si n'est pas Prévert qui veut, chacun est libre, c'est l'avantage. Mais alors qu'on ne parle pas de sonnet quand ce n'en est pas, mais d'autre chose. Le sonnet est ainsi. Les alexandrins ont un sens, celui de la musicalité. Ca me fait penser à l'harmonie. On sait les notes qui se marient, celles qui ne vont pas ensemble. On l'apprend aux étudiants musiciens, non pas pour leur imposer des règles, mais pour qu'ils sachent. S'ils le veulent, ils s'en écarteront. Mais souvent, on préfère s'affranchir des "règles" tout simplement parce qu'on ne les connaît pas, ou qu'on ne sait pas les maîtriser, s'en affranchir au risque de la cacophonie. Oui, n'est pas Prévert qui veut. On peut se permettre de cracher sur des toiles quand on a peint le Christ de Saint Jean de la Croix.

Ecrit par : Bo | mardi, 15 avril 2008

definition un chouille compliqué en effet

Ecrit par : yoyostereo™ | mercredi, 16 avril 2008

Je me garderai bien de donner un avis sur un sujet aussi sérieux. En revanche je me permets de vous communiquer l'adresse de ce blog ( http://dessens.over-blog.com/ ). Le dernier "post" (16 avril ) livre un poème qui me parait bien troussé et délicieusement coquin. Le blog me semblant par ailleurs de très bonne qualité.

Ecrit par : imago | mercredi, 16 avril 2008

@ Bo : je suis d'accord avec vous. Non pas pour vous plaire, mais parce que j'ai souvent fait la même observation. Cela dit s'émanciper des carquans pour créer du nouveau, c'est pas mal non plus parfois...

@ Yoyostereo : merci de votre contribution. Du coup je me sens moins bête :-)

@ Imago : chhuuut, vous êtes fou ! Faire de la publicité pour un site chez moi, vous n'y pensez pas. Imaginez que tous me désertent... :-)
Je plaisante et j'ai trouvé ce poème fort gai et réjouissant. Merci !

Ecrit par : Gicerilla | jeudi, 17 avril 2008

Marrant comme nous faisons souvent les mêmes observations, comme je suis d'accord avec vous, mais rassurez-vous, pas pour vous plaire non plus ...

Ecrit par : Bo | vendredi, 18 avril 2008

Ecrire un commentaire