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mardi, 20 mai 2008
ELLE - Cur semper magis ?

C'est toujours la même chose !
Comment analyser cela a priori ? Ce doit être le fait de l'être humain. De quoi parle un convive à table ? De ce qu'il mange, de ce qu'il a mangé, de ce qu'il aimerait manger. Que montre-t-on sur le réseau télévisé d'un centre de fitness ? Du sport d'hier, du sport de maintenant, du sport de demain.
Alors stoïque, prête à me rassasier ad nauseam mais sans le plaisir des papilles, je vais manger des séquences sportives en ramant avec entrain, toujours postée sur l'appareil central au milieu des grands singes. J'évite toujours leurs regards. Je souris à l'intérieur car je sais qu'ils me regardent. Oh, ne croyez pas que je suis une déesse incarnée, non, mais je les ignore et ça, ils ne supportent pas. Je ne suis pas là pour me frotter à leurs hormones qui suintent en effluves intolérables. Non, je suis là pour lutter à armes inégales avec la loi de la gravitation. Resserrer ces chairs qui me désespèrent à regarder toujours en direction de la terre. Humilité mal placée. Un peu d'orgueil non de non ! Les dompter, les dresser pour qu'in fine vers le ciel elles se tournent. Mens sana in corpore sano. Ma devise toujours, et à défaut de mens sana vu mes errances parfois, m'assurer que corpore sano l'est bien. Condition sine qua non pour que vieillir ne devienne pas un enfer mais une étape de la vie comme une autre.
Le téléviseur est branché sur Eurosport. Tiens, il y a un concours d'haltérophilie. Chic ! Quoi de plus excitant que de ramer entourée d'hommes soulevant en ahanant de la fonte et de regarder à la télé la même chose en plus puissant, comme une perspective infinie façon la "Vache qui rit" mais version testosteronée. Le nec plus ultra de la motivation. Alors résignée, j'essaie de me concentrer sur le petit écran. Et au bout de quelques minutes, je dois le reconnaître, je suis comme fascinée. La mangouste devant le serpent.
Sur une estrade surélevée git, sans vie, une barre de métal terminée à chaque extrémité par des disques de fonte rouge sang dont le diamètre extravagant me fait penser à des palets de marelle pour Titans. Ils sont au nombre de trois ce qui fait six au total, et je n'ose imaginer le poids que cela représente. Arrive sur la scène un petit homme à en juger par la différence de taille entre lui et ses entraîneurs. Il est habillé d'un justaucorps que le fort des foires du siècle dernier n'aurait pas renié. Il a l'équipement ad hoc. Genouillères, bandages style bracelets de force, chaussures antidérapantes. Sa silhouette semble dessiner avec des cercles et non pas des lignes courbes tant il est rond de partout. Sec mais rond. Homme miniature bien proportionné qui avance en se dandinant un peu et se place devant cette barre improbable.
Il se concentre, hiératique, devant son défi gisant. La caméra zoome en gros plan son visage de marbre. Le modus operandi est bien connu de lui. L'arraché d'abord puis l'épaulé-jeté où tout peut arriver. La victoire ou la blessure. Le succès ou l'échec. La gloire ad vitam aeternam ou la défaite honteuse. Le retour au pays glorieux sous les lauriers ou bien au contraire l'oubli méprisant des compatriotes déçus.
C'est déjà le moment de l'épaulé-jeté. Le voilà qui se plie en avant et de ses petites mains noueuses, il saisit la barre colophanée. Il s'arc-boute, tend les reins. La salle retient son souffle et je ne respire plus. Dans un élan maîtrisé, les mains en pronation, prise fermée, il a amené un seul coup la barre jusqu'aux épaules. Son visage grimace, il rougit et les veines de son cou semblent bleuir sous l'effort. Il a calé la barre sur le haut de ses pectoraux, cherchant désespérément un équilibre qui se dérobe sous ses jambes flageolantes. Mon cœur ne bat plus, figé par son effort. Dans un ultime effort, il a fléchi les jambes et a effectué en une fente incertaine, une poussée simultanée des jambes et des bras afin d'amener la barre à bout de bras, tendus verticalement au-dessus de sa tête. Son visage est une torture à regarder. Les gargouilles de Notre-Dame paraitraient à ses côtés avenantes. La douleur semble le pétrifier et pourtant, titubant comme un homme ivre, il maintient, fier de lui, la barre au-dessus de sa tête. Je suis hypnotisée par la performance. Je crois que j'ai cessé de ramer et, la bouche bée, je regarde étonnée. Son rictus de souffrance se transforme un court instant en un sourire esquissé avant de laisser retomber l'objet de sa souffrance. Rejetée en avant comme on repousse loin de soi l'effroi.
Il s'agit de Halil Mutlu qui, du haut de ses 1.50 M, est champion du monde d'haltérophilie catégorie 56/62 kg et qui soulève en épaulé-jeté 160 kilos ! Je le regarde, toujours incrédule, quitter l'estrade, un sourire florissant sur ses lèvres. Il vient de réaliser un exploit. Performance effarante qui me laisse pensive. Comment est-il possible de soulever l'équivalent de quatre fois son poids ? Et pourquoi s'infliger ce qui est certainement une souffrance et non pas un plaisir.
Et cette interrogation anodine fait surgir, comme mille soldats de derrière la colline, des questions sur le pourquoi de tout cela. Pourquoi l'homme a-t-il eu, de tout temps, le besoin d'être le meilleur ? De dépasser ses congénères en repoussant ses propres limites au péril de sa vie bien souvent ? Pourquoi toujours plus ? Comme si hors l'exceptionnel, point de salut et le médiocre ne serait alors que condamnable ? Quel est donc ce besoin qui, depuis la nuit des temps, impose à l'homme de se dépasser ? De démontrer à l'autre qu'il peut plus et mieux que lui ? Pour l'écraser de sa morgue ? Pour se rapprocher un court instant de la puissance de Dieu ? En étant le plus ceci ou le plus cela, cela lui donne-t-il le droit de se sentir différent, certainement meilleur et pourquoi pas supérieur ? Et si moi je reste moyenne dans mes réalisations, en suis-je pour autant méprisable ?
Je ne sais pas, et comme toujours, je rame, je rame...
06:26 Publié dans Billet d'humour | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : meilleur, concours, performance, jeux olympiques
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Commentaires
J'aime toujours autant la vie de vos animaux body-buildés ! :))
Cela me rappelle dans le même genre, deux jeunes futurs champions épais comme des casse-croûte SNCF qui sortaient de Décathlon en portant à deux une barre semblable, équipée d'un seul petit disque à chaque bout ...
L'esprit de compétition, que ce soit dans le sport ou dans l'entreprise est un comportement qui m'est totalement étrangé. On ne se refait pas ...
Grand sportif devant l'éternel, puisque je pratique le tir à l'arc, sport ô combien physique et complet ( là j'en vois qui sourient ... ), j'ai un bon niveau et malgré quelques coupes remportées lors de concours, pour "tester", j'ai toujours refusé de faire de la compétition, au grand désespoir de mes compagnons d'arc ...
Vous pouvez être tout à fait performant(e) dans vos "réalisations" sans vous sentir obligé(e) d'en faire un outil de destruction de votre prochain !
Alors inutile de vous sentir méprisable ...
Bises Gi.
Ecrit par : Philo | mardi, 20 mai 2008
Ce qui doit être pour toi incommensurablement difficile, objet d'un effort infini, à la limite extrême de tes possibles, proche du sacrificiel, terriblement douloureux, bref, un truc de fou : simplement ramer, sans interrogations existentielles, sans penser...
Just do it !
:-)
Ecrit par : Ile | mardi, 20 mai 2008
J'aime bien voir réapparaitre les grands singes, il faudra, un jour, m'offrir une photo de ce fameux rameur du milieu, cela fait naître chez vous de ces interrogations en illuminations, de ces évidences auxquelles on ne pense pas vraiment car cela semble tellement évident et pourtant, non.
J'ai pas de réponse à la question mais je m'offre un sourire :-)
Ecrit par : Bougrenette | mardi, 20 mai 2008
Sont partout en œuvre les mêmes mécanismes que ceux qui ont produit les plumes de la queue du paon et la fleur des orchidées.
Ni plus ni moins. Nous ne sommes que des assemblages autoreproducteur de carbone, d'oxygène et autres babioles. l'ignoriez-vous ... ;-)))
Ecrit par : Quidam LAMBDA | mardi, 20 mai 2008
Méprisable ? Vous le serez assurément pour celles et ceux qui vous accorderont cet égard, et il n'est nul besoin d'être médiocre pour cela, parfois même quelque exploit peut conduire à de telles réactions.
Cela dit il arrive aussi que parfois l'on croie déviner dans un quelconque regard la marque de bien peu d'estime tandis que celui reste mystère et que c'est bien plutôt dans notre propre tête qu'un oeil inquisiteur s'illumine de reproches. Dans le regard des autres il nous est permis de tout voir, jusqu'à parfois en oublier que s'y reflêtent nos démons.
Ecrit par : Alex | mardi, 20 mai 2008
Si je suis ce que je fais, avant de me dire mon fait, suis les faits.
Tout autant que les résultats, ce sont les méthodes employées, les efforts déployés, les coups portés et les coûts supportés, parfois les intentions, qui méritent d'être appréciés.
Et puis le mépris est chose bien relative.
En attendant, vous réussissez à m'intéresser à un banc de musculation et à un haltérophile, et ça, c'est un résultat qui mérite le respect.
Ecrit par : Jimi | mercredi, 21 mai 2008
Je suis tout à fait de l'avis de Bougrenette : c'est pour la reproduction. Autrefois les bals de village servaient à cela : repérer les mâles les plus vigoureux, meilleur gage de se reproduire dans les meilleures conditions pour l'évolution de l'espèce. Alors, me dira-t-on cela ne concerne les filles. Oh, que si ! N'est-ce une autre compétition visant au même but que celle de la séduction ? Même si vous vous êtes un peu fourvoyées Mesdames ( je ne crois pas que l'anorexie soit un gage d'amélioration de l'espèce ! ) Nos grand-mères valorisaient plus les formes "féminines".
Ecrit par : imago | mercredi, 21 mai 2008
BONjour ou Soir Madame !!!
Nous n'avons rien inventer "la raison du plus fort est toujours la meilleure" ça coule de source depuis La Fontaine et même avant. Votre style curieux forcément touche à tout mais c'est pas mal ! Je Vous salue G.
Ecrit par : losslaid | mercredi, 21 mai 2008
Cette histoire m'a épuisé par son réalisme. Quel talent décidément Gi, dans la façon que tu as de saisir avec autant de détail et d'acuité le petit théâtre de ce monde. Tant d'efforts pour la fonte, au prix actuel de la matière première, ça vaut son pesant de métal précieux non ? De l'énergie alternative à revendre en plus. Que de sueur.
Repus de fatigue, je me cogne à la porte du Jim naze. Monsieur Atlas ouvre en personne. Un homme de poids c'est moi qui vous le dis. Sa main en forme d'étau compresseur m'invite à pénétrer. Moi fêtu de légèreté dans le genre rien que de l'indispensable. Et de me proposer des forfaits tous aussi ruineux les uns que les autres pour perdre encore de la substance ? A me voir dans le style, clair qu'il y aurait du boulot dans le genre étoffage ... mais ne me vois pas non plus dans le rôle d'un acharné soulevant 3 fois son poids. On traine assez de poids comme cela pour ne pas avoir à s'encombrer de ferraille. Voyager léger. Et se des-haltérer autant que possible, aux sources lumineuses de la découverte et du plaisir.
Bon allez, c'est pas tout ça, mais y'a du sport à la télé.
Ecrit par : celadon | mercredi, 21 mai 2008
@ Philo : vous, un archer ? Mais comment n'y ai-je jamais pensé ! Vos flèches font toujours mouche et je comprends mieux maintenant pourquoi.. Cupidon est certainement votre compagnon d'armes :-)
Ne vous inquiétez pas, je ne cherche pas à être la meilleure, je cherche déjà à être moi !
@ Ile : vous aussi vous faites mouche. Impossible pour moi de faire taire mon cerveau et encore moins quand celui-ci peut errer tranquillement alors que le corps est devenu pure automatisme ! Cesser de me questionner ? C'est que je serai morte et c'est certainement en disant "pourquoi" que je quitterai ce monde :-)
@ Bougrenette : un sourire sur vos lèvres me voilà satisfaite et tant pis si vous n'avez pas de clé à me donner pour expliquer pourquoi l'homme de tous temps a voulu être le meilleur ! Une photo du rameur central... alors là c'est une idée. Attendez voir...
@ Quidam Lambda : voilà que vous me parlez une langue inconnue. Pardonnez-moi car d'un seul coup je dévoile à vos yeux surpris que je ne comprends rien (dites, vous n'y croyez pas, hein)...
@ Alex : croyez bien que je ne vois pas une moyenne trop médiocre, mais je sais depuis longtemps et à mon grand dam que je suis juste moyenne ! Cela dit, je me demande toujours d'ou vient cette envie de certains de surpasser les autres ? Manque d'assurance, complexe d'infériorité... Mais dans les yeux des autres et sûrement dans les vôtres, je sais que je ne suis pas nulle pour autant.
@ Jimi : quoi j'aurais réussi à vous intéresser à la fonte, à la sueur et à la culture du corps ! Alors, là je ne suis pas peu fière connaissant ce que vous pensez du sport :-)
@ Imago : Votre hypothèse n'est sûrement pas éloignée de la vérité et pourtant Bougrenette ne vous l'a pas soufflé. Serais-je plus attirée par un athlète de haut niveau ou un membre du Guiness book of records, ou bien plutôt par un homme intelligent, subtil et raffiné à l'humour irrésistible ? Je vous le dis tout net, c'est le deuxième qui m'intéressera...
@ Losslaid : c'est certain ici, il est question de force et La Fontaine vient en renfort pour le confirmer. Mais le meilleur n'est pas toujours le plus fort, et alors là cela devient une autre affaire... Et moi, je serais la plus quoi ?
@ Celadon : épuisé ? Mais alors grâce à moi vous avez fait du sport ! J'espère que vos courbatures cérébrales se guériront aussi vite que celles de mes adducteurs. Cela dit, j'adore vos jeux de mots.
Ecrit par : Gicerilla | mercredi, 21 mai 2008
Désolé de m'être trompé de signature. C'était "quidam Lambda".
Et oui, je me doutais bien de votre préférence. Mais ça il n'y a pas de contradiction si intelligence, subtilité, humour et raffinement sont la voie par laquelle se perpétuera le mieux l'espèce.
Ecrit par : imago | mercredi, 21 mai 2008
bien sûr que je n'y crois pas Gi(à votre incompréhension de mes abscondités) :-))
Et pour les préciser, un extrait d'un com. laisser chez un ami : http://cypluraghi.free.fr/dotclear/index.php?2008/05/21/203-vivons-dangereusement#co
"Et donc, dans cet univers, il se trouvent que nous sommes d'infimes organipuscules évoluant sur une infinitésimale nanopoussière cosmique du ballet galactique. Il y a plus de galaxie que le nombre de cellules composant chacun d'entre nous. Et figurez vous que leur principale occupation, à ces bestioles, est de se bouffer entre elles. Pour nous, c'est Andromède qui est en route pour nous croquer tout crus dans pas longtemps ..."
En fait, c'est juste une histoire de perspective tout ça ... :-)))
Ecrit par : Quidam LAMBDA | mercredi, 21 mai 2008
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