25 juin 2008
ELLE - Envie de jardin japonais

"Venez, je vous emmène !"
Le soleil venait enfin de montrer le bout de ses rayons timides. Des taches de bleu maculaient heureusement les gris désespérants que Perun s'amusaient depuis des semaines à étaler en dégradés infinis. Il ne la prit pas par la main mais c'était tout comme. Elle se sentait aimantée par lui. Ils marchaient côte à côte et elle notait avec effarement et inquiétude à quel point émanaient de lui des ondes qui torturaient son ventre. Il fallait bien reconnaître que tout cela n'avait pas de sens car enfin des ondes... Et puis quoi encore ! Et pourtant, c'était quasi palpable. Il ne la touchait pas, marchait à son côté à une distance raisonnable mais son corps faisait des interférences avec son corps à elle et le déboussolait. Elle se laissait guidée, heureuse qu'il prenne l'initiative de la diriger, elle qui ne savait plus même marcher droit. Depuis le début, elle avait noté que ses aiguilles internes viraient dans tous les sens comme des démentes dès qu'il l'approchait à moins d'un mètre. Nouveau phénomène physique jamais expérimenté. Elle aimait cela. Elle se sentait vivante. Elle avait peur mais elle savait aussi qu'il n'y avait pas de danger à éviter. Enfin, elle voulait le croire...
Jardin Albert Khan. Le soleil les réchauffe un peu mais les plantes frémissent aux courants d'air froid. Ils entrent dans ce paradis où la végétation dans tous ses états est reine. Il connaît bien l'endroit. Il veut partager avec elle le plaisir de déambuler au travers de paysages reconstitués par cet idéaliste, combattant pour la paix universelle, collectionneur féru, curieux des autres et de leurs cultures. Il ouvre la marche et elle le suit. Elle essaie de se concentrer sur ce qui l'entoure et évite de le regarder. Trop de troubles. Peur de se trahir. Bégayer.
Il semble chez lui et lui donne au détour d'une allée où au croisement d'un parterre de fleurs les informations qui lui permettent de mieux comprendre les motivations de ce banquier ruiné en octobre 1929. Tous les deux voyagent au gré des paysages créés à partir de rien, à force de volonté humaine. Ils arrivent enfin au jardin japonais. Elle est sous un charme, ou serait-ce un aulne ? De toute façon, elle est sous son charme. Il ne le sait pas. D'ailleurs comment pourrait-il concevoir les maelströms de son sang dans ses veines à son approche. Elle-même se trouble de son propre trouble. Il y a si longtemps qu'elle n'a pas ressenti cela. D'ailleurs l'a-t-elle jamais ressenti ? Comment décrire cet élan incoercible qui la projette vers lui, qui la transforme en chair palpitante et exacerbe tous ses sens de manière insensée ? Comment expliquer que, sans la toucher, sa chair est en émoi et que son cerveau est tétanisé, incapable de commander, submergé par des passions animales qui en elle sommeillaient ? Comment dessiner sans la dénaturer la puissance du désir qui l'habite à sa vue ? Comment plus rien n'a d'importance. Père, mère, enfants, voisin, amis, tous subitement oubliés, disparus ! Uniquement ce Désir incarné. Sur sa peau, sous sa peau, dans ses artères et tous ses viscères ! Seuls ceux et celles qui l'ont vécu une fois peuvent comprendre...
Ils escaladent un promontoire et fatiguée, elle s'assoit sur une statue dont la chaleur brûlante de la céramique transperce la toile de son jean et embrase ses cuisses. Il en fait autant. Ils ne parlent pas mais admirent cet agencement remarquable d'équilibre et de symbolique qui respecte les règles bien précises de l'art des jardins au Japon. Il aime ce pays dont il connaît suffisamment la culture pour en parler avec facilité.
Il est inconfortablement assis car la statue offre peu d'espace pour eux deux. Alors il décide de chevaucher l'œuvre pour se retrouver enfin derrière elle, comme emboîté, juste pour le confort, comme ça. Là, elle panique. Parce qu'il n'est plus qu'à vingt centimètres. Parce que son cœur s'emballe, ses aiguilles dérivent, un bordel inénarrable de sang, de sueur, de fluides et de peur mêlées s'installe. Elle ne peut même plus parler. Elle le sens. Elle n'est plus que sensations animales. Sensations incarnées. Mental annihilé. Elle regarde l'horizon pour ne pas le regarder. Elle s'affole. Subitement, il rompt le silence "j'ai du mal à ne pas vous prendre dans mes bras !" Tout s'écroule en elle. L'intérieur s'effondre comme un château de cartes. Elle pourrait gémir, là. Gémir son envie de lui dire oui. Gémir son désir qui depuis le début mouille ses dentelles. Elle répond dans un souffle menteur "il ne faut pas..." Elle regrette déjà ses mots. Quelle idiote, laisse-le faire. Que tes barrières tombent une à une dans ses bras. Vis, mais vis donc. Cesse de décider pour les autres. Un dialogue de Furies s'engage entre son désir et sa volonté. Qui va gagner ?
Elle n'a pas le temps de s'entre-tuer. Il s'est rapproché d'elle. Elle sent son torse contre son dos. Un choc fait sauter son cœur sous ses seins déjà tendus sous son pull rose. Il glisse ses mains autour se sa taille. Elles atterrissent sur son ventre palpitant qu'elle dompte en ne respirant plus. Elle retient encore ces gémissements incongrus qui tentent de forcer ses lèvres. Il a plongé son visage dans sa nuque, juste à l'orée des cheveux. Il la respire et son souffle chaud la crucifie. Il la serre fort contre lui et elle sent son sexe dur tendu contre ses fesses. Il la presse vers lui comme s'il voulait la pénétrer de tout son corps. Il articule des mots étrangers qu'elle pense être du japonais. Elle ne sait plus car son sang tambourine à ses oreilles et assourdit tout, sauf son envie indécente. Il a glissé une main sous son pull. Elle est devenue pantin, oublieuse de ce qui l'entoure. Il a déniché un de ses seins et il le caresse, le malaxe délicatement, fermement et pince son téton bandé comme sa verge au creux de ses reins. Elle croise les jambes de peur qu'un flot délateur ne déborde d'elle et montre au soleil curieux le plaisir que sa main lui donne.
Elle a penché la tête comme une implorante. Se recroqueviller pour empêcher son désir de grandir. Ses lèvres chaudes à lui ne cessent de psalmodier des mots aux sonorités douces comme des mots d'amour et sa bouche la goûte, la mord déclenchant au passage mille ondes de plaisirs. Ils ne savent plus où ils sont. Ils ne voient même pas si on les regarde. Perdus tous les deux dans un monde de désir réprimé, ils avancent à tâtons, à coups d'émotions écorchées vives et de sensations aliénantes. Il a glissé son autre main sous la ceinture de son jean. Elle gémit maintenant. Sa main s'immisce entre le jean trop serré et sa peau soyeuse. Il gémit aussi lorsque ses doigts aventureux découvrent la rivière mielleuse et bouillonnante qui irrigue sa fente. Elle suffoque. Une sorte de plainte agonisante accompagne son souffle saccadé. Il la caresse lentement et trouve nichée dans la nacre de son coquillage la perle des délices qui la fait doucement râler. Il lui mord le cou et baise sa chair de plus en plus fort alors que sa main affolée s'agite entre les cuisses que la belle garde serrées. Le barrage à rompu. Elle se cabre, appuie ses fesses contre sa queue et imperceptiblement bascule son bassin au rythme de ses caresses. Elle n'en peut plus. Elle prie "non". Il hésite un instant. Comme un funambule déséquilibré son plaisir se retient. Elle est à l'agonie. Un souffle et la marée l'emporte mais elle ne le veut pas. Elle ne veut jouir que par lui. Et puis soudain, il recommence sa danse digitale et lui inflige la caresse fatale qui déclenche sa jouissance.
Et sa jouissance à elle sera sa récompense, lui qui ne jouira pas ...
06:00 Ecrit par Gicerilla dans Eros | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : albert kahn, tentation, shunga, désir, sublimation

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Commentaires
Un jardin japonais aux senteurs de souvenirs troubles que chacun d'entre nous devons avoir dans un petit tiroir de notre mémoire ...
Votre texte est une magnifique transcription de ce Désir incarné, au moment où rien n'est envisageable et que tout devient possible ...
Du grand Gi !
Bises.
Ecrit par : Philo | 25 juin 2008
Chorégraphie digitale, pour un pas de deux, japonais, au jardin des délices...
Ecrit par : martin | 25 juin 2008
Magnifique moment, même si l'un des deux ne jouit pas, dommage ;-) j'aime la posture sur la statue, l'homme dans le dos. Quel sera leur premier regard après ça ...
Ecrit par : Bougrenette | 25 juin 2008
Quoi ? Trois commentaires, c'est tout !
Le décor exquis d'un philanthrope éclairé, un texte à rendre de marbre les queues les plus timides... ! Vous m'en voyez perplexe (mais diablement conquis !)
Justement, je projetais une visite dans ce jardin que je n'ai jamais encore contemplé, donc euh...si vous projetez d'y passer, me ferez-vous l'honneur d'une visite guidée ?
Ecrit par : Alex | 28 juin 2008
Je viens parfois vous lire, et ne m'étais encore jamais aventurée à vous laisser de commentaire. Ce texte est magnifique, comme tant d'autres ici, mais il résonne avec une si particulière justesse. Bravo pour cette virtuosité frémissante et incendiaire.
Ecrit par : Clarinesse | 29 juin 2008
@ Philo : ah, tant mieux si ma prose vous enchante toujours. Traduire certains élans, émotions ou désirs sans dénaturer est un exercice si périlleux ...
@ Martin : jeu de mains inavouables et pourtant si voluptueux...
@ Bougrenette : C'est exactement cela. Le regard lourd de trouble. Les paupières qui ne veulent pas entièrement se lever pour garder sous leur voile le secret de la volupté qui déjà s'évapore...
@ Alex : une visite guidée ? Ma foi, bien volontiers, je suis incollable :-)
Zavez raison, j'ai rien compris. Il faut croire que les histoires d'amour ne font plus vendre !
@ Clarinesse : je me réjouis que pour une fois vous ayez dépassé votre timidité ou votre discrétion. Aurais-je touché là une fibre "japonaise" qui vibre encore en vous ? Bienvenue en tout cas, je vous accueille avec joie.
Ecrit par : Gicerilla | 29 juin 2008
Je ne comprenais pas pourquoi, lui ne jouissait pas et je commence à cerner la chose... rires, je crois que nous avons le même problème vous et moi enfin si on peut appeler çà un problème. @ +++
Ecrit par : Pierre-Jean | 30 juin 2008
Konnichi wa,
Utsukushii Gi-san
Atatakai tomodachi,
Kono Nihon no niwa wa watashi ni hanashimas
Michi no natsu desu
Hana wa ame shita desu
Kone onna wa otoko shita desu
yakusoku wa okimashita
watashi wa ki de kaze o kikimas
(traduction disponible sur simple demande)
Ah ... avant l'heure de l'apéro
En présence d'un japonais, kanpai s'impose. "Tchin Tchin" pourrait prêter à une (heureuse ?) confusion, cette syllabe redoublée indiquant le sexe de l'homme.
Ecrit par : celadon | 30 juin 2008
@ Pierre-Jean : il ne jouit pas et pour cause, il est tout dédié à sa cause et seule elle, compte, par dessus tout !
Ecrit par : Gicerilla | 30 juin 2008
Quand je pense que ce jardin si proche de chez moi ne m'a connu que sage...
M.
Ecrit par : M. | 04 août 2008
@ M : tout un univers de possibles s'ouvre à vous. Vous ne verrez plus ce jardin de la même façon ! Ah, si Albert Khan savait ...
Ecrit par : Gicerilla | 05 août 2008
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