18 novembre 2008

ELLE - Quand Elle s'envoie en l'air

DSC01211.JPGIl fait frisquet et l'air semble craquer comme de la cellophane à l'ouverture des volets.

Le ciel ce matin a choisi dans sa palette un bleu layette très pâle, presque lacté qui dessine les crêtes des montagnes nettement. Le soleil se lève tout juste et ses rais faiblards encore luttent avec le noir qui recule peu à peu.

Je suis prête. Incapacité de qualifier mon état, mélange doux-amer d'anticipation excitée et de craintes. Je rejoins le point de rendez-vous où mes futurs compagnons de voyage sont en majorité arrivés, qui les mains dans les poches un peu désœuvrés, qui l'appareil photo déjà vissé à l'œil pour ne rien perdre de tout ce qui se passe. Je retrouve mon ami Karl, sorte de viking blond égaré pour toujours dans ses montagnes. Sa haute silhouette se détache du lot et m'est un point d'ancrage visuel rassurant alors que je ne connais personne.

Les responsables sont arrivés qui déballent avec l'économie de mouvements des gars bien entrainés les nacelles, les ballons et tout l'attirail grâce auquel bientôt ils vont nous envoyer dans les airs. Comme un vide m'habite, de celui où il n'y a plus d'espace pour les pensées, le vacuum latin qui en dit long. Vide comme celui qui laisse faire les gestes gentiment commandés par les pilotes et assistants car il est incapable de réfléchir. Rencontre matutinale dans un environnement différent qui m’ôte tout mes repères. Je ne pense pas, c'est rare, je suis dans le faire.

Les ballons gigantesques, rêveries incarnées des frères Montgolfier, se sont dressés dans la prairie au son assourdissant du gaz brûlé à gros débit. Les nacelles apparaissent alors minuscules au regard de ces enflures géantes de toile colorée. Par lot de six nous sommes distribués. Droits comme des crayons dans un pot, la mine pointée vers les cieux, nous tentons au mieux de nous accommoder de cette intimité soudaine des corps collés. Promiscuité accueillie sans rechigner car n'allons-nous pas tous partager des sensations inédites ? Moi, l'agrégaire, je vais devoir accepter pendant une heure la présence d'inconnus contre mes flancs, mais heureusement Karl est là, gardien sûr si nécessaire de mon corps et de mes émotions. Il est fin psychologue et sait voir dans n'importe quelle inflexion de ma voix, dans n'importe quel rictus fugace ce qui m'émeut ou m'agace.

Nous décollons. Les quatre autres personnes, deux hommes et deux femmes, semblent enthousiastes. Le papi avec la caméra au poing, souriant à tout moment, accompagné de sa femme. Un homme jeune au visage renfrogné, de ceux qui grognent plutôt qu'ils ne parlent, se tait. Son corps résolument plaqué de face à la nacelle, il nous offre son dos silencieux comme un avertissement, laissez moi en paix. La deuxième femme est volubile et parle volontiers au couple de retraités. Je les observe en silence. Aucune envie de me mêler à la conversation. Envie de me vaporiser dans l'éther qui m'entoure, si clair, si vierge que je respire à pleins poumons. L'agrégaire qui s'enferme dans sa bulle pour mieux jouir de l'expérience inédite de flotter sans contraintes dans l'air craquant du matin. Karl reste silencieux. Il tente parfois de me faire parler car il a sans doute senti qu'une forme d'inquiétude commençe à m'habiter.

Le rien nous entoure. Nous flottons dans l'impalpable et nos ascensions et descentes permanentes ne sont percevables que grâce aux repères que nous sont devenues les montagnes. Le ciel est immaculé. Drap bleu qui se fonce à chaque minute qui passe, avec le soleil qui renforce son pouvoir. La nuit a fuit pour de bon. Notre ombre comme une tête d'épingle se projette sur les flancs des montagnes. L'Aiguille du midi nous regarde droit dans les yeux ! Mon dieu, nous sommes donc au dessus de 3000 mètres.

Réalisation subite que rien ne nous soutient finalement que le gré du vent et les vapeurs brûlantes des gaz d'échappement. Réalisation subite que je vis un miracle constant qui ne doit surtout pas cesser car alors plus de Gicerilla. Un sentiment insidieux force le barrage de ma raison. Les doutes me rongent doucement, érodent ma quiétude comme une vague insistante. Mes yeux ne voient plus ce qu'ils voient. Mes yeux ne voient plus qu'au travers d'une forme d'effroi émerveillé. Pourtant je n'ai pas peur. Non, bizarrement, la peur est absente. Mais ma quiétude qui s'altère me donne à voir la terre différemment. Des considérations philosophiques sur l'impermanence de la vie viennent s'associer aux paysages que je regarde encore plus intensément. Chaque minute peut voir la fin arriver, alors profiter, oui, profiter. Inonder ses pupilles des beautés étalées comme des étoffes de prix en des plis verdoyants tachetés de toutes les tonalités de l'automne. Se dire que si je meurs demain je ne regretterai rien.

Puis la descente imperceptible, sans douleur, qui grossit comme une loupe les choses qui constituent notre vie avec, pour certaines, leur hideur ignorée. Rapprochement qui éloigne pourtant car de haut on voit tout tellement plus clairement. Le micro devient macro, ou serait-ce le montgolfiere.jpgcontraire ? Perte subite de l'objectivité et du recul par la plongée dans le réel. Comme un rêve qui s'achève laissant des traces d'éther dans tout le corps qui permettent, pour quelques heures encore, de garder les yeux vraiment ouverts sur la richesse de la vie, sans que cette satanée lucidité socio-culturo-économico-géo-politico-réaliste ne me rattrape pour tout gâcher.

Envie de vous rafraichir les idées ? Allez, volez !
 

 

 

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://gicerilla.hautetfort.com/trackback/1899872

Commentaires

une en parachute ... l'autre en ballon
vous aimez prendre de l'altitude.
Seule la chute est plus douce.

la vie est elle vraiment plus belle vue de là-haut?
à faire assurément.

Ecrit par : luz | 18 novembre 2008

Excellent, quand vous vous envoyez en l'air, quelle douceur dans votre plaisir... Ce qui me frappe, c'est le mimétisme de vos mots par rapport au vol léger de la Montgolfière, qui semble vous habiter encore... C'est beau de la haut hein ? Oui je connais, je vole régulièrement, mais figurez-vous que je ne suis jamais monté dans un ballon... Je ne sais pourquoi, sans doute cett impression de suspension aléatoire, alors que l'avion a plusieurs centaines de km/heure me semble plus sécurisant... Curieusement la beauté de la haut est la même... Nous sommes à la fois des oiseaux et des poussières fragiles de l'univers qui peinent à redescendre dans le quotidien du commun des mortels... Baisers volants.

Ecrit par : Valmont | 18 novembre 2008

C'est beau une femme qui s'envoit en l'air. @ +++

Ecrit par : Pierre-Jean | 18 novembre 2008

Tiens ça me rappelle mon 26 octobre : http://blog.nicolas-beaumont.fr/dotclear/index.php?2008/10/26/283-on-est-le

Un merveilleux vol à St Nectaire; un vol tout calme, constrastant fortement avec ce que j'ai l'habitude de piloter.

Ecrit par : Nicolas | 18 novembre 2008

Cela manquera à mon expérience perso...je parle là du saut en parachute. Pour le ballon ce n'est à mon avis pas trop tard. Eh! eh! moi qui aime le lever, je ne dis pas non.

Ecrit par : muse | 18 novembre 2008

:-)))) je fais une réservation pour un prochain départ, après la lecture de votre joli vol, envie, douce réalité d'une légèreté qui ne tient que par un souffle d'air chaud.

Ecrit par : Bougrenette | 18 novembre 2008

Cela me rappelle cette fin d'après-midi d'été quand j'ai arrêté ma voiture au bord d'un champ. Ces toiles qui se gonflent dans le bruit des ventilateurs puis des brûleurs, avant que ne revienne le silence et ne commence l'élévation fascinante et fascinée... des nacelles comme des yeux des enfants.

Quand vous volez nous aussi. Vos notes nous baladent au gré de vents jamais mauvais. Honi soit qui mal y pense, vous n'êtes pas pleine d'un vide vaguement réchauffé à grand frais.

Ecrit par : Jimi | 18 novembre 2008

toute ma vie j'ai rêvé d'être une hotesse de l'air.

votre prise d'air nous donne un bouffée d'air.
cet air de chanson pour vous dire que vous ne manquez pas d'air,décidement l'aire de vos expériences n'a plus de limite nous laissant de vos exploits cul par terre.

Ecrit par : waid | 19 novembre 2008

Une autre manière de s'envoyer en l'air, sans aucun doute !
Tiens, il m'a semblé entendre fredonner la chanson de Dutronc ici aussi ;)
Comme quoi, c'est bien dans l'inconscient collectif cette histoire ...
J'ai bien aimé votre vision terrifiante mais néanmoins apaisée de la sustentation aérostatique ! :)

Ecrit par : Philo | 19 novembre 2008

Et bien lorsque notre Gi préférée se donne des airs, cela a des vertus ascensionnelles et planantes qui nous font atteindre des sommets.
Foi d'un mongol fier et éthéré.

Ecrit par : celadon | 20 novembre 2008

Ton voyage dans les airs donne envie ! Flotter, rêver, jouir de cette douceur...
Bises de papillon

Ecrit par : VéroPapillon | 20 novembre 2008

@ Luz : non, Luz, la vie n'est pas plus belle, elle est belle et la hauteur nous le rappelle, c'est tout. Vous verrez...

@ Valmont : si vous avez perçu la légèreté et de l'air et de l'auteur, alors je suis ravie, n'était-ce pas ce que j'ai tenté de retranscrire ?

@ Pierre-Jean : oui, c'est beau :-)

@ Nicolas : en effet, je vous avais lu et ça m'a fait sourire de savoir que nous pouvions parfois trouver du plaisir dans les mêmes occupations !

@ Muse : en effet. De toute façon, même pour le saut en parachute Muse, il n'est pas trop tard. Je me souviens de ce papi qui a sauté pour le première fois alors qu'il avait passé 80 ans ! Tout est dans l'idée qu'on s'en fait. Ne vous freinez pas. Pour des conseils demandez donc à Bougrenette, elle en connait un rayon !

@ Bougrenette : oui, n'hésitez pas. Et puis, vous vous souvenez, hein, ne m'oubliez pas...

@ Jimi : alors mon texte est réussi, Jimi, si vous avez eu un instant l'impression de vous promener avec moi. Merci.

@ Waid : C'est une chanson qui me fait rire. Dommage que je n'y ai pas pensé !

@ Celadon : rrro, j'ai lu deux fois tant je n'y croyais pas, le calembourrrrr ! Bon, ok, fallait le faire.

@ Véropapillon : voilà qui vous ouvre des perspectives, Véro, et là, besoin de personne pour flirter avec le paradis :-)

Ecrit par : Gicerilla | 20 novembre 2008

...ça donne envie de se faire léger, de se soustraire à la pesanteur du quotidien, de survoler nuages, visages, rivages et paysages...
Bon week end!

Ecrit par : too banal | 14 février 2009

Je n'avais pas lu ce billet et je le regrette. Immuable Gicerilla, tellement immuable que je boudais moi aussi de mon impuissance à vous toucher. Toucher n'est pas coucher hein ? et s'envoyer en l'air de cette manière est un grand plaisir.

Ecrit par : ppm00 | 28 février 2009

Ecrire un commentaire