30 juillet 2009
ELLE - The Big Lebowski
La pluie qui tombe drue rend le pavé glissant.
Véronique marche vite sur ses hauts talons mais son pas est hésitant, elle a peur de se tordre les chevilles, ce serait un comble. Elle froisse dans la poche de son trench l'enveloppe qu'elle a reçue hier. Un bristol accompagnait un billet de concert. Sur le bristol, trois mots énigmatiques "The Big Lebowsky". Elle a bien vu le film homonyme des frères Cohen mais elle ne voyait pas le lien entre cette invitation muette et celui qui l'avait lancée. Et puis cet Y qui, peut-être, faisait toute la différence !
Elle le connaissait sans jamais l'avoir rencontré. Elle avait hésité à venir car elle craignait plus que tout la déception. Pas la sienne mais celle qu'il pourrait ressentir en la voyant. Ils sont si différents. Elle se rassure en se disant qu'elle ne peut pas se tromper à ce point. Invitation illicite. Elle aimait l'idée qu'il la cherche des yeux, scrutant la salle sans la repérer, attristé peut-être. Puis, comme une lumière de reconnaissance dans ses yeux en la devinant dans un coin noir de la salle, pas très loin de la scène. Leurs regards qui s'arriment, qui s'animent en une nano seconde avant qu'il ne détourne le sien et se concentre à nouveau sur son instrument...
Elle trottine en levant bien les genoux, histoire ne de pas éculer le cuir de ses talons. Ca donne à son allure le factice élégant des chevaux de concours. Elle rigole toute seule de se voir de profil dans les vitrines sombres, droite comme un i, avec sa démarche de dressage. Elle s'en fout, elle sera la plus belle ce soir et son trench de ciré noir luit comme le pelage bleuté des étalons du Cadre. Cette métaphore équine la fait pouffer. Quelle idée saugrenue de se comparer à une pouliche de dressage, mais après tout, n'est-ce pas un étalon qui l'attend, la guitare en bandoulière ? Elle espère bien que oui. Il est beau mec, plutôt typé méditerranée, avec ce profil aquilin qui donne de la majesté à son visage. Les traits comme taillés au burin sans ponçage inutile, une bouche carmin à se demander s'il ne fricote pas avec Chanel ou Lancôme.
Alors qu'elle avance péniblement sur les pavés luisants, elle se remémore sa photo sur le site où ils se sont parlés pour la première fois. Un forum de discutions, alternativement prétexte à des rencontres. Et puis, le dernier email qu'il lui a envoyé qui l'a chauffée à blanc, rendant son âme molle et son corps aussi malléable que le métal en fusion. Il sait lui parler, elle doit bien se l'avouer même si elle prétend être insensible aux poncifs masculins. Il est musicien et ses mots hébergent souvent une mélodie induite, un rythme inné qui confère à ses mots, lus à haute voix, une musique particulière.
"Je vous ouvre les bras, vous vous serrez contre mon torse, tentez de l'enlacer et constatez que vous y parvenez à peine même en vous pressant de toutes vos force vous posez votre joue au creux de mon épaule et je sens votre souffle qui s'apaise en un doux frôlement sur ma peau, mes bras recouvrent votre taille puis vos épaules je vous enserre étroitement tout contre ma poitrine, je vous soulève de terre tout en murmurant à votre oreille combien vous êtes belle, désirable et méritez d'être heureuse ."
The Big Lebowski. Quel drôle de pseudo. Véronique arrive à l'entrée des artistes dont l'accès est barré par une armoire normande qu'on aurait taillée par erreur dans l'ébène. Elle fait son plus beau sourire en tendant le carton d'invitation et le billet "Je suis attendue !" La baraque de service se décoince en lisant le bristol. "Ah, oui, je suis au courant. Suivez-moi !"Il a souri de ses milles dents, blanches à éclipser Email Diamant. Elle croit lire un air de connivence dans son œillade qui la met mal à l'aise. Elle suit le videur tout en secouant son imper dégoulinant de pluie. Elle le secoue autant qu'elle secoue les doutes qui l'ont saisie. Il la fait pénétrer dans la salle et lui propose un siège au premier rang. Elle s'y assoit, frémissant d'impatience de le voir bientôt sur la scène, proche à le toucher.
La salle est comble. Les lumières cèdent rapidement la place au noir alors que le rideau s'écarte pour laisser voir le groupe qui prend place. Sur une petite estrade en hauteur, un gros type qui lui rappelle vaguement John Goodman, version cheveux longs gras et collants, s'installe à la batterie et attaque frénétiquement, immédiatement suivi par le saxo hurlant d'un petit gars habillé de noir, sec et nerveux avec des faux airs de John Turturro. Puis viennent les rejoindre un type grand et maigre, veston de costume sur torse nu, version hybride de Mike Jaeger et Iggy pop, qui se colle debout derrière son synthé, un petit blond dodu la basse de travers qui bondit tel un lapin et deux choristes pulpeuses, noires de Harlem aux girons imposants.
Subitement, son cœur cesse de battre. Il arrive presque en courant. Il est magnifique, immense. La guitare autour du cou, il commence un solo qui galvanise déjà la salle. Ses fans connaissent la musique et anticipent la suite. Il se met à chanter. Sa voix est chaude, grave même, éraillée. Elle est hypnotisée. Parce qu'il est plus beau qu'en photo. Parce qu'il est sur la scène et qu'il l'a invitée. Parce que la foule scande avec lui le refrain. Parce qu'il a l'air célèbre et adulé. Elle ne le quitte pas des yeux, elle suit chacun de ses gestes, chaque mouvement de ses lèvres qu'elle imagine déjà dans le creux de ma nuque. Elle fixe ses mains aux longs doigts fuselés qui s'agitent sur les cordes de l'instrument et imagine vibrer à son tour sous ses caresses. Et l'air manque à ses poumons compressés dans un serre-taille de satin rouge flamboyant qu'elle a acheté pour lui plaire. Et ses dentelles reçoivent déjà le tribut de son excitation, une vraie bête. Elle réprime un éclat de rire alors que son cerveau lui dit "mais ma parole, tu es en rut !" Pourtant, pas un instant il ne l'a regardée, pas un instant n'a-t-il cherché son regard alors qu'il sait sûrement la place on lui a attribuée. Déçue un peu, Véronique se persuade qu'après le concert tout sera différent. Elle décide de se laisser porter par la musique et l'enthousiasme du public.
Le concert est fini. Les bis sont morts petit à petit et la salle se vide laborieusement. Des odeurs de sueur flottent dans l'air surchauffé. Le groupe a fait un tabac. Elle est en train de ramasser ses affaires quand le malabar noir s'approche d'elle. "Big vous attend dans les coulisses, si voulez bien me suivre." Son cœur fait un bond, le moment est trop proche maintenant où ils vont enfin se rencontrer. Elle suit son guide, les jambes vacillantes et elle respire comme une accouchée. Se calmer, Se calmer à tout prix ! Ils arrivent dans une salle de béton située derrière la scène. Là, sous la lumière verdâtre des plafonniers, des fourmis affairées aux looks hétérogènes remballent la sono et les instruments. Il l'entraine au fond et ils empruntent un couloir sombre jusqu'à une porte, noire comme le tableau des classes de son enfance, qu'elle imagine être celle de sa loge. En effet, écrit à la craie "The Big Lebowsky" lui fait savoir qu'elle va enfin le voir en vrai. Le black a frappé à la porte. Son palpitant palpite et la rend presque sourde. "Quoi ?" a-t-elle presque crié. Le videur la regarde avec un sourire en biais "je vous laisse, il vous a dit d'entrer."
Tremblante, Véronique tourne la poignée. Sur le pas de la porte, elle voit John Goodman qui se retourne et qui lui dit "Merci d'être venue. Venez que je vous prenne enfin dans mes bras. Je ne vous ai pas menti, vos petits bras ne pourront pas complètement m'enlacer..." "Mais, mais... Sale tricheur ! " Est tout ce qu'elle peut articuler avant de s'enfuir. Elle n'a pas pris le temps de s'expliquer, elle est partie en courant bousillant ses talons.
Les forums de discutions, elle n'est pas prête d'y retourner !
06:09 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : the big lebowski, john goodman, jeff bridges, cadre noir de saumur, forums

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Commentaires
très drôle :- ) mais si chat échaudé craint l'eau froide, est-ce une raison pour ne plus se mouiller du tout?
à vrai dire, je n'ai jamais pu m'adonner au jeu des étreintes imaginées dont beaucoup sont friant(e)s et y prennent un réel plaisir. cela "chauffe" peut-être la future rencontre mais la réalité sera tellement différente (même en bien), que forcément il y aura hiatus...
Ecrit par : columbine | 30 juillet 2009
Scène très joliment contée.
De nombreux passages sont piquants.
Bien entendu la chute finale enlève le tout avec brio.
Bravo !
Ensuite, sur le fond, il est vrai qu'il y a bien des tricheurs sur le net.
Regarde. Moi, par exemple. Je suis en réalité un homme très dévot, d'une pruderie à glacer les sangs de la mère supérieure du couvent des Carmélites de Morlaix.
Qui l'eût cru ?
Je t'embrasse fort dévotement (c'est possible ça ? ;-) )
ps:
dommage pour les talons. Elle avait de bien belles chaussures.
Ecrit par : Libertin_123 | 30 juillet 2009
Quelle belle histoire pleine d'humour malgré la déception de Véronique...
Il est vrai que notre mental nous joue souvent des tours, le coquin.
Nous avons une telle propension au rêve et au fantasme...
Disons que, les meilleures surprises sont celles auxquelles on ne s'attend pas!
A force "d'idéaliser" un être ou même une situation on ne peut qu'être déçu...
Ceci dit; Véronique ce serait certainement beaucoup amusée avec John Goodman!!Rires
Bises à Toi
Ecrit par : Miss Anis | 31 juillet 2009
Je n'ai jamais fréquenté les sites de discussion, ni autres sites de rencontre, mais je crois même que vous pouvez ajouter à la liste des contacts qui peuvent aussi être "aléatoires" beaucoup de blogs adultes qui servent aussi surtout à créer des "liens"...
C'est forcément le propre du virtuel (qu'il le reste ou non d'ailleurs), j'imagine que les internautes concerné(e)s sont tenté(e)s parfois d'enjoliver la réalité, voire de la trahir (y compris la personne en face), pour arriver à leur fin...
Il y a évidemment beaucoup de femmes et hommes "honnêtes" sur le Web, c'est comme dans la vie, mais il est clair que le Web a ouvert dans ce domaine une boite de pandore qui n'est pas prête de se refermer... Et encore Véronique a pu "s'enfuir"...
Biz à vous.
Ecrit par : Valmont | 31 juillet 2009
Quelle histoire, si joliement racontée, dommage cette énorme déception, le web est un leurre. Je ne participe à aucun forum, car bien souvent les sincérités sont masquées par l'écran...bise et bon week end gicerilla, j'ai bien aimé la façon de ton récit, en plus, dans la salle, j'étais asssis juste derrière toi. oui...
Ecrit par : le Pierrot | 01 août 2009
Valmont m'a ôté les mots de la bouche... je partage complètement son avis.
De plus le virtuel n'est que fantasme ! La réalité est toute autre.
Les anges fleurs bleues n'ont pas leur place sur la toile, au risque de se brûler les ailes...
Merci pour ce récit si bien conté Gicé !
Ecrit par : Bérénice | 01 août 2009
Donc, si je résume, il n'y a que l'apparence qui compte, et les mots doux sont vite oubliés ? ;)
Ceci dit, dans la situation de Véronique (ou de Gi puisque plusieurs fois c'est "mon" ou "moi" qui est apparu), je ne suis pas certain que j'aurais osé partir ainsi...
C'est compliqué lorsqu'une relation commence par une duperie, mais après-tout...
M. (30)
Ecrit par : M. | 01 août 2009
histoire palpitante et piégeante ! bravo
arielle
Ecrit par : arielle | 01 août 2009
Merci pour vos commentaires chez moi, j'ai lu l'article que vous m'avez indiqué au sujet des aides financières à la Turquie. Oui, les chiffres sont là, mais l'aide réelle aux personnes démunies, où se trouve-t-elle vraiment : dans le développement régional ? Développement des ressources humaines ? Développement rural ? Et fait-elle partie des priorités des gouvernements ? Les chiffres mentent parfois autant qu'ils rassurent.
Ce que j'exprimai dans ce texte était une réaction par rapport au vécu d'une jeune turque qui m'expliquait les conditions de vie dans le village de sa famille. Le début d'explication que j'ai essayé d'en donner n'est pas universel, loin sans faut !
Je viens de découvrir votre blog et je suis charmée par votre texte, une belle écriture, directe, un suspense rondement mené.
J'avais imaginé une chute un peu différente avec un double jeu de tromperie : que Véronique aussi soit en quelque sorte une usurpatrice.
La préparation psychologique de la rencontre est un très beau moment !
Ecrit par : Saravati | 02 août 2009
Ah, les pseudos, ça fait rêver, non ?
Rackham Le Rouge, ça vous fait rêver, Gicerella ?
Besos
et bravo pour vos textes en général
Jack
Ecrit par : Rackham Le Rouge | 02 août 2009
Vous progressez à chaque texte. J'ai bien aimé le "palpitant palpite".
Deux remarques toutefois :
1 - Pourquoi les gros aux cheveux longs et gras n'auraient-ils pas droit à l'amour ?
2 - Qui gardait l'entrée pendant que le videur la conduisait ?
Je vous taquine, ça me plait beaucoup.
Ecrit par : imago | 02 août 2009
Ohhh flute vous avez bousillé vos louboutins gi .?
Tout de même j'imagine le choc reçu !! Le pseudo rendant invisible, dupant les rêveries les plus folles !
Ecrit par : X-Addict | 03 août 2009
J'ai parcouru vos textes, j'aime votre style direct, votre auto-dérision, vos coups de griffes, votre sens critique, votre sensualité...
Les histoires que vous assaisonnez à votre propre sauce avec leurs chutes étonnantes !
Un grand moment de lecture pour moi.
Je vous remercie.
Je repasserai ici, même si je ne laisse pas de commentaires (vous avez des adorateurs très prolixes!).
Parfois les textes se suffisent à eux-mêmes et on peut les aimer sans avoir le besoin de les décortiquer.
A bientôt
Au fait, j'aimerai connaître l'origine de votre pseudo, si c'est possible.
Ecrit par : Saravati | 03 août 2009
@ Columbine : il y a des douches glacées dont on se passerait. Dès lors, la meilleure technique pour éviter ça, n'est-elle pas l'évitement justement ?
@ Libertin_123 : ah, enfin vous m'ouvrez des horizons, car tant que je vous croyais libertin rien n'était possible, mais là...
@ Miss Anis : s'amuser ? Non c'était foutu. Sa traîtrise avait tout gâché. Comment se laisser aller avec un menteur ?
@ Valmont : Comme un boite de Pandore en effet ! Ca fiche les j'tons !
@ Pierrot : merci !
@ Bérénice : je me console en me disant que ce n'est pas que le fait des hommes, des femmes trichent aussi j'en suis sûre. Les hommes sont-ils plus tolérants ?
@ M (30) : Oh, ne faites pas le malin, ne tirez pas de conclusion à la hâte. Bien sûr que le physique est important, le désir, votre désir ne passe-t-il pas aussi par vos yeux ? Et je crois que vous étiez ému car il s'agit bien de Véronique et non de moi. J'ai bien relu, il n'y avait qu'une faute de pronom possessif ! :-)
Enfin, ce qui est épinglé ici vous l'avez compris n'est pas l'aspect physique mais bien la tricherie.
@ Arielle : Merci, et bienvenue ici !
@ Saravati : merci pour vos deux passages. Vous me gâtez. Je rougis. Revenez quand vous voulez.
@ Rackham le Rouge : bien sûr que ça fait rêver, et le vôtre ne me laisse pas de bois. Tout un imaginaire lié à un pseudo, vrai ou faux.
@ Imago : Argh, vous avez raison, qui gardait l'entrée ? Vous m'avez eue là. Grrr... Remarquez cela laisse la place à l'amélioration. Merci, merci :-)
@ XAddict : non, non JE n'ai pas fui. Si cela avait été moi, je vous assure, il recevait une gifle avant :-)
Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas vu.
Ecrit par : Gicerilla | 04 août 2009
Le Big Lebowski est l'un de mes films préférés... Goodman of course n'est pas une icône très fantasmatique. Quelle dommage cette tromperie ! Allez, un White Russian et tout ira mieux. Bravo pour ta prose, très acérée, très titillante, très drôle aussi !
Ecrit par : chou | 05 août 2009
encore à la bourre la Muse!Vous avez raison de soutendre qu'internet cache des refoulés de tous poils, des tricheurs...mais pas que! Pour avoir pratiquer des sites de rencontres, je crois que le net n'est pas pire que la vie de chaque jour; on y voit de tout!
Ecrit par : muse | 08 août 2009
Bravo... En revanche pense à corriger la question finale, tu as écrit discussion avec un T dans la précipitation de la chute sans doute... hihi
Ecrit par : gaius | 29 août 2009
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