22 décembre 2008

ELLE - Mâle main, male mort

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9h10, Siège de la société Métaframe Communication.

Francis va prendre comme chaque matin son café à la cafétéria. Eric est déjà là qui l'accueille avec un sourire franc, de ceux qu'on offre à ceux qu'on aime. Au fil des années, ils sont devenus amis, presque frères siamois. Même tailleur sur mesure, même chemise monogrammée à boutons de manchettes coûteux. Même goût pour les cravates de soie cousues mains. La com., ça paie bien. Eric tend la sienne et saisit celle de Francis pour la serrer d'une poignée confraternelle. Une grimace sur le visage de Francis alerte Eric. Il regarde la main de son ami qu'il n'a pas lâchée. "Mais que t'est-il arrivé ?" lui demande-t-il en regardant les phalanges de sa main droite à vif "Oh, rien mais ça fait un mal de chien. Hier, je suis allé à l'entrainement mais j'avais oublié les bandelettes. J'ai frappé comme un fou sur le sac mais je n'ai rien senti. Je ne te dis pas après..." Eric lui sourit. Toujours le même à se battre avec acharnement comme si une rage ancestrale l'habitait. Quelque chose d'animal qui l'effraie un peu quand la hargne le prend. Francis est un sparring partner hors pair mais quand c'est à son tour de lui résister, parfois il doit l'arrêter tant il peut devenir incontrôlable. C'est comme au boulot, il ne cède sur rien. Certaines réunions finissent en joutes orales d'une rare puissance. Francis est un vrai professionnel mais il a toujours raison. "Je suis désolé, ce soir je ne viendrai pas à l'entrainement, je vais laisser reposer ma main quelques jours". "Ce n'est pas grave, de toutes façons, avec nos dossiers en retard, franchement, nous n'aurions pas eu le temps ! Il y a le projet Révisa à remettre à la fin de la semaine..." Ils font équipe depuis trois ans. Trois ans de charrettes, de situations sur le fil du rasoir qui les ont laissés souvent épuisés, au bord de la rupture nerveuse, mais heureux de travailler ensemble. Créatifs complémentaires, ils s'apprécient, ils se fréquentent souvent en dehors du travail. "Si tu le veux" hasarde Eric, "ce soir on pourra aller boire un coup ?" "Bonne idée, on l'aura bien mérité !" 

15h30, Bernard Becker, dentiste-prothésiste-orthodontiste.

Sophie est sagement assise sur le siège du dentiste. Sa mère lui a promis que cela ne ferait pas mal. Il a collé un à un sur ses dents virginales les brackets par lesquels passera le fil de fer qui assurera le miracle. Elle aussi aura bientôt un sourire aussi joli que celui de maman. "En ce qui vous concerne" dit le spécialiste une fois la pose terminée "il faudra procéder en deux temps. Je ne pourrai poser les couronnes que dans deux semaines, quand la gencive sera complètement cicatrisée." Caroline s'attriste. Elle aurait tellement voulu que cela soit fait rapidement, car maintenant elle n'ose plus sourire et son contrat avec Clarins devra être annulé.

Sophie quitte le cabinet avec sa mère et le dentiste regarde sortir ces deux silhouettes qui l'émerveillent. La fille et la mère, copie conforme. Caroline n'évoque-t-elle pas sa fille en rigolant sous le sobriquet de "mini-me" tant elles se ressemblent ? Il éprouve une forme de fierté sans pour autant n’en avoir aucune part. Fier de soigner depuis des années cette femme magnifique dont les photos ornent régulièrement les pages des magazines, les murs de la ville ou les abris-bus.

23h50, 15 rue Saint-Amand,  Lyon 6ème arrondissement.

Francis a tourné la clé dans la serrure sans ménagement. Il a oublié que Sophie dort sûrement. Il claque la porte et se prend les pieds dans le tapis de l'entrée. Il se rattrape in extremis et lâche un juron de colère. Caroline vient à sa rencontre soufflant un "chut", son index posé sur les lèvres. Il la regarde, les yeux rougis par la fumée et les shots de téquila frappée partagés à outrance avec Eric.

"Quoi !" lance-t-il, la voix rocailleuse, le ton agacé de celui qui cherche un prétexte. Il contemple le visage de sa femme et, un court instant, un trait lui transperce les tripes et lui tord le cœur. Elle est si belle, même si le gloss n'arrive pas à cacher tout à fait la coupure de sa lèvre supérieure encore gonflée. La culpabilité l'envahit et l'étouffe. Il ne peut la supporter. Il détourne un instant les yeux. Son beau visage comme une icône martyrisée qui lui rappelle la part sombre qu'il héberge et qu'il hait.

Elle a senti l'incendie qui couve. Un souffle de trop et la pièce s'enflammera irrémédiablement. Elle bat en retraite. Elle tente une conversation anodine "le Dr Becker a posé les brackets sur les dents de Sophie. Tu verras, elle est un peu mal à l'aise ! Il faudra la rassurer, hein !" Il la toise. Il la fixe toujours, le regard comme perdu au-delà de son image. Elle a mal au ventre. Elle connait chaque rouage de la mécanique et elle sent bien que la première roue à commencer à tourner. Mais elle fait mine de rien. Il l'interpelle "et pour toi, c'est quand ?" "Dans deux semaines." Quoi ?" Il a crié. Elle ne sait pas pourquoi mais elle sent la fureur monter en lui comme de la lave. Il en rougit. "Quoi, tu vas rester encore deux semaines comme ça ?" Elle n'ose plus parler. Surtout plus un mot, le mot de trop qui rompra le barrage. Elle fait oui de la tête. "Tu pourrais au moins me répondre quand je te pose une question !"

Ca y est, c'est trop tard. Il a trouvé le prétexte, son silence comme une faute. "Et ça coûtera combien ces conneries, hein" Non, non, ne pas envenimer la chose, répondre sur un ton détaché. "1,200 €..." "Pardon ? Mais il se fout de ta gueule ce Becker ! 1,200 €uro pour deux couronnes ? Il va te les faire en platine à ce prix-là..." "Mais chéri, ne t'inquiète pas, je les paierai..." "Comment ça tu vas les payer. Non, tu ne paieras rien. Je vais lui parler à Becker, on n’est pas des vaches à lait. Tu ne les feras pas faire chez lui, nan mais !" "Mais c'est le meilleur, chéri, il n'y paraitra plus rien. Tu verras, tout ça sera oublié. Sois patient !" "Comment ça, tout ça sera oublié ? Oublier quoi ? Que c'est de ma faute, hein, c'est ça ?"

La phrase a jailli de sa bouche comme un arrêt de mort. Il n'a pas crié, il a hurlé. Il s'approche d'elle et lève la main. Instinctivement elle protège son visage mais ce n'est pas une claque qui la frappe, c'est un coup de poing au plexus. Elle s'est pliée en deux en criant. Elle est tombée, déséquilibrée. Elle git au sol et il lui hurle "relève-toi !" Ses yeux sont devenu hargneux. Il l'attrape par le bras, il tente de la mettre sur ses pieds mais ne le peut pas. Son impuissance le rend fou "relève-toi, bon sang !" La voir à ses pieds par sa faute le rend dingue. Alors qu'elle se redresse une claque retombe sur sa joue, puis une autre. Elle crie "non !" mais il continue, il s'acharne, il est hors de lui. Il se voit faire mais ne peut s'arrêter. Comme si deux êtres l'habitaient. Les coups pleuvent et font saigner son visage. Elle est défigurée mais tente de lutter, de s'enfuir dans la chambre. Il la rattrape par les cheveux et la jette par terre. Les pieds prennent le relai de ses poings. Elle ne réagit plus, lovée sur elle-même en psalmodiant "arrête, non, non !"

Elle ne bouge plus. "Salope, lève-toi, ça suffit la comédie !" lui crache-t-il mais elle ne réagit pas. Sophie s'est précipitée  "maman !"

"Allo, Eric ? Viens, viens vite, je crois que j'ai fait une connerie !"

5h30 du matin, rue Saint-Amand deux ans plus tard.

Voilà trois jours qu'il est sorti de prison. Homicide involontaire. Il a tout perdu. Même Eric l'a abandonné. Trois jours qu'il ne veut pas retourner chez son père. Trois jours qu'il dort sur ce banc devant l'image de ce qu'il a perdu à tout jamais. C'aurait pu être elle sur la photo, avec sa fille, s'il y a deux ans il n'avait pas laissé parler le diable qui est en lui, pour toujours. 

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Crédit photo Jean-Louis BEC

Jean-Louis, je vous avais promis de vous raconter l'histoire que cachait votre cliché.J'espère que vous ne m'en voudrez pas de l'avoir noirci de mes mots !

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En France, en moyenne, une femme meurt tous les trois jours des suites de violences domestiques.

 

 

 

 

 

Trackbacks

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Commentaires

Terrible. Terriblement bien écrit Gi. Non sans saluer le cliché tout en contraste de JL.
La violence emprunte bcp de chemins et bcp de quotidiens.
Il y a des cris de douleurs, des cris de silence.
La capacité humaine à supporter la douleur et aussi surprenante que sa propension à semer ce qui la provoque.
Comme s'il était besoin de cela pour discerner ce qui nous émerveille ou nous attache chez l'autre.
Le problème vient du fait que la violence se tolère, s'évalue chez les juges et se donne partout en spectacle. Telle une drogue. Ne vous inquiétez donc pas : les psys, ,les juges et la police veillent sur vous. On en "soigne" ou on en punit les symptomes. Jusqu'à l'excès.
Et pourtant ... il y a toujours cette lumière.

Ecrit par : celadon | 22 décembre 2008

Splendide...
Quand donc viendrez vous vous joindre au Kaleidos-coop ?

Ecrit par : Ash | 22 décembre 2008

Les violences domestiques c'est lorsque le fer à repasser tombe par terre ou lorsque les casseroles dégringoles du placard ? (Faut bien ranger ses affaires, sinon c'est vite le bordel !)

Ecrit par : Nicolas | 22 décembre 2008

Terrifiant ! On devrait vous prendre pour faire passer le message au public, cette histoire recèle tout ce que de tel acte (ou violence préméditée) entraîne de drames en plus indirectement... Dieu vous en préserve, et vos congénères aussi. Je vous embrasse.

Ecrit par : Valmont | 22 décembre 2008

Bouh... Je passais chez vous pour une petite histoire légère, et j'ai des frissons... Froid dans le dos...

Ecrit par : Fée d'Hiver | 22 décembre 2008

Effrayant ! Quel gâchis, et pourtant j'ai la vague sensation qu'il y a parfois de l'amour: je m'en sens coupable de le penser.
Je vous embrasse.
PS: Me voila rabougri comme fée ... je venais vous lire pour du léger. Mais vous écrivez sur tout :)

Ecrit par : X-Addict | 23 décembre 2008

Cette fois ça y est la voilà enfin la première bonne nouvelle concernant Ferney, le cabinet hisse les voiles et

Le BATEAU LIBRE, LE BLOG DE FRÉDÉRIC FERNEY,

quitte le port direction "les océans du web"...

http://fredericferney.typepad.fr/

Allez faire un tour le pont et laissez un mot au capitaine pour lui souhaiter des beaux voyages...

Avec mes amitiés voyageuses, justement.

Eric Poindron

Le cabinet d'Eric Poindron
http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites

Ecrit par : Eric Poindron | 23 décembre 2008

Une fois encore, juste, fin, précis, terrible et troublant de vérités, de ce que l'on pourrait imaginer, quand une vie bascule sous la violence il n'y a rien de plus abominable et pourtant ...

Ecrit par : Bougrenette | 23 décembre 2008

et cela ne diminue pas avec le temps...

pour Noël, je vous souhaite un amant hors-pair, si vous ne l'avez pas déjà !

Ecrit par : 502 | 23 décembre 2008

Juste histoire de pourrir un peu le Noël de certains et je suis un peu désolé que ça tombe sur vous Bougrenette, mais si, il y a des choses beaucoup plus abominables qu'une vie qui bascule sous la violence (si tant est que la phrase "une vie qui bascule sous la violence" ait un sens).

Ecrit par : Nicolas | 24 décembre 2008

Il n'y a rien là qui puisse pourrir quoi que ce soit Nicolas, et être désolé n'a jamais fait avancer le kiki, vous aviez quelque chose à dire, vous l'avez fait. Et si tout devait avoir un sens, ça se saurait et depuis fort longtemps. Je suis sûre qu'il y a toujours plus, ailleurs et autrement.

Ecrit par : Bougrenette | 24 décembre 2008

Gicerilla,

Je vous souhaite un bon et joyeux Noël !!!!!!!!!!!!!!

Ecrit par : Gilles | 25 décembre 2008

@ Celadon : tant mieux si le texte vous a fait trembler un peu, assez pour nous rappeler que dans notre société, nous ne sommes finalement pas en sécurité.

@ Ash : un mot en écho au vôtre, merci ! Kaleidos-coop ? Mais qu'est-ce donc ?

@ Nicolas : entre autre, oui ! Il y a aussi la bassine d'huile bouillante qui se projette toute seule sur la femme qui s'enflamme. Il y a la bombonne de gaz mal vissée "mais je vous jure Monsieur Le Juge, je ne l'ai pas fait exprès..." qui explose au visage de la cuisinière, etc. Oui, il faut bien ranger son intérieur, faute de quoi... Et puis, un mot Nicolas. Vous interpellez Bougrenette car j'imagine que le sujet ne vous laisse pas indifférent, mais qu'a-t-elle dit qui ne soit pas vrai ? La violence en général, et celle au sein de la famille en particulier, EST abominable et intolérable, mais bien sûr que dans ce monde vous trouverez pire encore en cherchant bien...

@ Valmont : pour m'en préserver, je ne sais pas si Dieu sera plus efficace que ma lucidité. Merci.

@ Fée : parce que la vie est un théâtre et que se n'y jouent pas que des comédies, mais bien plus souvent des drames. M'aimeriez-vous toujours si je n'étais que fanfreluches et légèreté ?

@ X-Addict : voilà un aveu qui me fait sourire et qui m'ennuie aussi un peu. N'aimez-vous pas la variété de mon écriture et de ses sujets ? Et comme à Fée je vous le demande, n'aimeriez-vous trouver ici que douce guimauve et gentillesse édulcorée ! Je vous bise aussi.

@ Eric Poindron : tiens, vous revoilà ici pour faire du marketing ? Le texte ne méritait-il pas que vous vous y arrêtiez autrement que pour y faire de la publicité ?

@ Bougrenette : oui, parfois c'est comme une bascule et le plateau à l'équilibre ne sait plus jamais revenir jusqu'à ce que l'irréparable arrive. Hélas, que sont complexes les liens qui nous lient à l'autre parfois !

@ 502 : ça na va pas en s'améliorant ? Pas certain, car maintenant on en parle et la parole peut libérer celle qui n'osait parler de ses malheurs. Je crois en la parole libératrice. Rédemptrice parfois. Humm, j'aurais dû me faire curé :-) Un amant ? Ben non, mais j'espère qu'en l'ocurence votre parole à vous sera créatrice. J'attends !!

@ Gilles : merci pour vos bons voeux même si je trouve l'endroit décalé. Je suis sûrement bien trop formaliste, on ne se refait pas ! Bonne fin d'année à vous aussi.

Ecrit par : gicerilla | 26 décembre 2008

Terrible, émouvant, dérangeant et très beau récit.

Terrible car on se révolte terriblement à voir et à savoir le sort de tant de femmes, réduites à seulement espérer que la rage de leur conjoint ne débordera pas, pas ce soir...
Emouvant car on tremble et on souffre avec elle et avec sa fille.
Dérangeant, mais le texte est fait pour cela, en ces jours de Fêtes. De Fêtes oui, mais pas pour tout le monde.
Et très beau car il fait mouche, il est dur, sans concession et il est remarquablement construit et écrit.
Il illustre cette image d'une façon si marquante et si juste.
Bravo et merci.
Bonnes Fêtes tout de même.
L

Ecrit par : Libertin_123 | 26 décembre 2008

Bonsoir Gicerilla,

Merci !!!!

D'une note de tristesse peut surgir un commentaire amenant de la joie !!!!

Ecrit par : Gilles | 26 décembre 2008

Vous avez mille fois raison j'ai interpellé cette personne (je n'ose me prononcer, homme ou femme, sur le net on sait jamais) parce que le sujet m'interpelle et me touche. Et ce que je lui "oppose" c'est que vous soulignez; à savoir qu'il y a toujours pire; je prône la mesure du sens des paroles et encore plus des écrits, voilà la raison pour laquelle j'ai réagi.

Ecrit par : Nicolas | 26 décembre 2008

Le Kaleidos-coop est un projet de "cadavre exquis",
Rouge en fait egalement parti...
Tu peux nous voir à : http://kaleidoscoop.canalblog.com/

@ plus

Ecrit par : Ash | 05 janvier 2009

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