28 janvier 2009
ELLE - Vive la crise !
Je sors du bureau d'un pas agacé.
Le futur jeune cadre dynamique aux dents longues à du mal à me suivre et je ne fais aucun effort pour ralentir ma cadence. Mes hauts talons écrasent la moquette et je m'imagine en train de le piétiner, non mais !
L'entretien avait pourtant débuté sur un ton agréable. Le Curriculum Vitae du candidat sous les yeux, je le scrutais en lui posant les questions habituelles sur ses motivations. Il racontait ses études dans cette grande école de commerce de Rouen, son stage de six mois en entreprise à Singapour, son bénévolat dans une association estudiantine promouvant le commerce équitable. Le profil idéal. A priori.
Il me fixait d'un regard inquisiteur, sûr de lui. Parfois, une esquisse de sourire condescendant remontait le coin de ses lèvres à la suite d'une de mes questions. Je ne me laissais pas déstabiliser mais je décidais d'être moins bienveillante et de le mettre un peu sur le grill. Voir ce qu'il a dans les tripes. Il ne se déballonne pas et me fait la scène du 4. Un excès d'assurance peut-être et le voilà qui entame sa vision du management. A vingt-quatre ans, il connait déjà tout sur tout. Et d'un entretien d'embauche, j'ai l'impression qu'il veut maintenant faire un cours ex cathedra sur ma fonction. Il continue sur ses motivations et sur ses prétentions salariales, exorbitantes, bien sûr. Je le regarde doucement s'enfoncer dans les sables mouvants de sa présomption vaniteuse. Il ne remontera pas.
Je mets fin à l'entretien convaincue du fait qu'il ne saura intégrer l'équipe avec l'humilité du débutant indispensable à une bonne intégration et surtout à un apprentissage de son travail. Je viens de classer dans la case "on vous rappellera" le CV d'un jeune issu de ces écoles exécrables qui instillent chaque jour dans les veines de ces futurs battants le poison de leur prétention. Oh, mais ils commencent à m'échauffer les sangs !
C'était en juillet 2008, mais depuis la crise est arrivée. Ah, quelle trouvaille la crise pour rabattre les ego surdimensionnés, les langues trop bien pendues. La crise est arrivée avec ses inquiétudes, sapeurs de certitudes, même chez les plus baraqués. La crise avec son cortège de mises à pied, d'usines fermées, de demandeurs d'emploi désespérés. C'est que les perspectives ont changé et les jeunes des grandes écoles vont devoir intégrer dans leur démarche un paramètre nouveau qu'on ne leur a pas enseigné à gérer : la crise !
La donne a changé et tous les as ne sont plus également répartis. Non, dorénavant ils sont tous dans ma manche et croyez-moi je vais en user. Enfin, je vais pouvoir exercer mes talents de recruteuse sans considération d'humanité, sans me soucier de prendre des gants. Je perds un candidat ? Et alors ! Dehors, des milliers en file serrée par le froid attendent, qui ne seront pas aussi regardants et sur les conditions d'emploi et sur le management.
A moi le management viril, enfin ! Plus de psychologie de comptoir, plus de management romantique, non ! Au feu l'intuition et l'empathie. Faisons du petit bois de la part humaine de l'employé et réchauffons-nous par ces temps de frimas. Plus de cœur, plus de compassion qui annihile la volonté et inhibe l'action ! Vive le management musclé qui fait du travailleur un instrument pour atteindre les objectifs et non plus un élément participatif aussi important que le but visé. Ces visions jubilatoires font monter le rouge à mes joues et une excitation vorace m'envahit alors que je contemple le vide de mon bureau en attendant le prochain candidat. Les yeux brillants par la fièvre qui me prend, je sens un sourire carnivore retrousser mes lèvres carmin. Mes dents aiguisées sont prêtes, par des propos mordants, à ne faire qu'une bouchée de l'impétrant. J'ai revue ma copie à la lumière de la précarité. Enfin, donner libre cours à ma personnalité dominatrice. Ah, c'en est trop, je n'y tiens plus. La crise comme un puissant aphrodisiaque ? Hum, que de jouissances à espérer....
Vive la crise !
05:33 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humour | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : crise financière, subprimes, chômage, précarité

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Commentaires
Je ne sais quoi en penser ;-) ah la crise, si elle pouvait au moins fournir quelques jouissances, cela ne serait pas totalement inutile.
Ecrit par : Bougrenette | 28 janvier 2009
:-)
Ah comme je souris, je me vois encore sorti d'école courtisé par les RH des grandes multinationales de la place parisienne, jouant la surenchère salariale pour m'avoir, moi, dans leurs équipes. Et aujourd'hui je les vois ces petits de 23/24 ans se présenter devant moi et m'expliquer mon métier. Et bien à la différence de la rédactrice de ce post c'est moi qui sourit, condescendant, je les regarde essayer de m'appuyer sur la tête, je les écoute religieusement; je me rappelle mes cours de management, je joue l'empathie... jusqu'à ce qu'ils s'épuisent et me redonnent la parole. J'en profite alors pour leur poser deux ou trois questions faciles et puis des questions très faciles; des questions comme : "Et alors donc en tant que chef de projet pouvez-vous m'expliquer comme on construirait l'armoire qui est derrière vous" ou "Ah d'accord donc donnez moi votre vision de la stratégie de gestion d'une ligne de production de cuillère". Et là c'est carnaval ! On les repère là les bons en crise ou pas !
Ecrit par : Nicolas - Manager | 28 janvier 2009
A vous lire je sens une frustation quelque part..
Celle ci serait compensée par une autorité renaissante teintée d'un poil de féminisme ?
j'ose espérer que ce n'est qu'hormonal et/ou passager
;-)
La crise permet beaucoup d'excuses et bientôt pas mal d'opportunités
A jeudi !
Ecrit par : gabin | 28 janvier 2009
la catégorie étant "billet d'humour", je choisis de ne pas prendre tes propos au pied de la lettre :- )
Ecrit par : columbine | 28 janvier 2009
Billet d’humour plus que billet d’humeur.
Ouf ! Je préfère cela.
Car en effet il est à craindre que la crise laisse, chez certains, s’échapper de la boîte de pandore des comportements autoritaristes. « Mais qu’importe, la crise est là ! » (autant dire « la guerre »)
Ils se diront qu’ils peuvent donc laisser des cadavres derrière eux ! Sur le champ de bataille ! Qui le leur reprochera ?
Et bien non.
Gardons-nous bien de ces excès.
Sachons rester humbles et humains.
L’humanité en a tant besoin !
En revanche, travaillons, remobilisons nos amis ou nos équipes sur les vrais objectifs.
Activons l’intelligence collective. Celle qui provient de la compétence de chacun employée au service de tous.
Ecrit par : Libertin_123 | 28 janvier 2009
Vous voilà encore à opposer virilité et romantisme... allez, je vous le passe pour cette fois, on dira que c'est la crise ;)
M.
Ecrit par : M. | 28 janvier 2009
Oulô je ne vous ai jamais vu comme ça Gi ! ? Recruteuseeeeeeee (Cf post précédent, je n'avais pas compris, j'ai cru que c'était vous qui multipliez les entretiens pour vous faire recruter, dsl)... Les d'jeunes ! Ah je connais aussi. Il vaut mieux croyez moi, un(e) personne mûr(e) avec de l'expérience, dans certains cas, qu'un jeune plein d'avenir (à rôder d'abord souvent)... Je vous embrasse.
Ecrit par : Valmont | 28 janvier 2009
C'est la crise ou tu es vraiment devenu sado???
ah non ça va c'est un billet d'humour pas d'humeur... ouf!
J'ai bien rigolé en tout cas en le lisant. humour noir j'adore...
Bravo bien joué, bien ficelé...
Ecrit par : gaius | 29 janvier 2009
Crise ou pas, je vous retrouve, et me demande si vous êtes du métal que l'on déstabilise.
N'ayant subi ce type de recrutement qu'une seule fois, alors que je cherchais un petit boulot pour finir les 5 années qui m'amèneraient à mes soixante ans et qui ne me feraient pas regretter mon Education Nationale.
La directrice d'un boite de service à domicile, après entretien et trois jours à bosser pour elle gratos a coché la case "comment intégrer une personne âgée dans une équipe de jeunes...La vieille bique avait mon âge et m'a tirée un sourire "ironique".
Ecrit par : muse | 29 janvier 2009
Une vocation rentrée de "Maîtresse Gicerilla" ?
Ecrit par : Jef | 29 janvier 2009
Je relis mon commentaire et aurais voulu y apporter une pointe d'humour, moi aussi.
Et bien c'est raté. (sourire)
Force est de constater que mon commentaire est sérieux comme un ...Pope (je suis un peu fâché avec le Pape en ce moment).
Sans doute parce que le sujet me tient à coeur et qu'il est d'actualité.
Désolé donc.
Ceci étant dit, le sourire me vient effectivement aux lèvres en envisageant Dame Gicerilla en Domina avec cuissardes et cravache (forcément), attendant le prochain jeune homme qui se présentera à la porte de son bureau. Je connais certains de mes amis que cela tenterait bien ! (*rire*)
Ecrit par : Libertin_123 | 29 janvier 2009
Oauis, zavez raison, faut leur filer une bonne raclée aux morveux qui se la racontent !
Ecrit par : Alex | 29 janvier 2009
La crise, la tempête, les inondations !!!!
C'est la fin du monde !!!!!
Gicerilla accrochez-vous aux branches !!!!
Tant qu'il en reste !!!!!
Ecrit par : Gilles | 30 janvier 2009
En lisant votre post je vs ai imaginé un temps en domina fessant l'impertinent .. et puis non, vs connaissant par ce blog je sais cela impossible
Vous ne vous départirez pas de votre empathie je crois ...
Ecrit par : X-Addict | 30 janvier 2009
@ Bougrenette : vous dites fort juste, il s'agit de trouver de quoi jouir, de quoi se réjouir dans ces temps troublés ...
@ Nicolas-Manager : oh, zêtes fort vous ! Mais vous avez raison, comme dit Alex, faut leur en faire baver à ces morveux :-)
@ Gabin : oui, j'avoue, une terrible frustration devant ces jeunes à potentiel qui se fusillent par des attitudes vaniteuses les empêchant d'apprécier correctement des situations et des gens...
@ Columbine : et vous avez tort, je n'ai jamais été aussi sérieuse ! :-)
Non, en fait une envie de dérision dans un contexte social insoutenable de dureté et de cruauté !
@ Libertin_123 : bien sûr qu'il faut rester sur le qui-vive et ne pas tout accepter, y compris les dérives des gouvernants stimulés par la déprime environnante. Bien sûr qu'il y aura des abus sous couvert de crise, mais il faudra veiller à les dénoncer de peur qu'ils ne se propagent partout comme une plaie ! Je ne vous ai jamais vu si grave mais ça ne l'est pas, au contraire, j'aime voir que vous n'êtes pas seulement un être "léger" !
@ M (30) : mais comment résister à la tentation ? Cela dit, si vous avez été curieux, vous aurez vu le lien vers "le management romantique" et compris comment je voulais avec insolence et humour y faire écho !
@ Valmont : ah, comme je vous rejoins, les vieux y'a qu'ça d'vrai. D'ailleurs, j'ai fait un article que je vous conseille sur le sujet. J'y renverrai aussi la jolie Muse pour la rebooster :
http://gicerilla.hautetfort.com/archive/2008/03/02/elle-oui-j-ai-envie-d-embaucher-un-vieux.html
@ Gaius : tu vois un peu ce qui t'attends si tu veux postuler chez nous ? Bisous :-)
@ Muse : heureusement qu'il vous en faut plus pour vous déstabiliser. L'escalope, elle ne mérite même pas de vous avoir rencontrée. En revanche, moi, je vous aurais sûrement embauchée :
http://gicerilla.hautetfort.com/archive/2008/03/02/elle-oui-j-ai-envie-d-embaucher-un-vieux.html
@ Jef : oui, je le crains, mais je n'ai pas encore fait mon coming-out ! Bienvenu chez moi.
@ Alex : bien parlé, vous êtes fait du même bois que moi ! On devrait s'associer, on ferait un tabac.
@ Gilles : je fais ce que je peux mais c'est pas évident. Du coup, je tente de trouver des motivations partout :-)
@ X-Addict : je crains que vous ne me connaissiez trop bien. Je parle, je parle, mais n'en pense pas un mot. Trop d'empathie me perdrait, alors je veille ...
Ecrit par : Gicerilla | 30 janvier 2009
Vous avez raison madame G, le management romantique est battu en brèche en ces temps de crise par les escrocs, les petits, les managers mécréants...
Ecrit par : Indelocalisable | 31 janvier 2009
juillet 2008 ?
hummmm
je pense que j'ai eu un entretien avec vous avant la crise ...
Ecrit par : waid | 31 janvier 2009
ah mais ne t'inquiète pas je ne risque plus de postuler chez vous, désormais je sais ce que je veux faire dans ma vie, et ça ne se situe pas dans ton secteur d'activité
des bisous
Ecrit par : gaius | 31 janvier 2009
@ Indélocalisable : je sais. Et je cesserai avant d'appartenir à l'une des trois catégories..
@ Waid : en effet. Entretien très plaisant s'il m'en souvient, voire même pétillant !
@ Gaius : et c'est tant mieux. Le chemin que tu choisis ne te donnera pas beaucoup d'argent mais la satisfaction d'aimer ce que tu fais et de le faire bien !
Ecrit par : Gicerilla | 02 février 2009
Ah...
Vous auriez du lui donner une fessée à ce petit prétentieux.
Et puis son école, à Rouen, ce n'est pas non plus grandiose !
Ecrit par : 502 | 03 février 2009
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