09 juillet 2009
ELLE - Faire renaître le plaisir
"Oh, tu me fatigues à la fin !
J'en ai marre, je pars courir, je vais penser à autre chose... " Denis attrape ses trainings à la hâte et s'enfuit littéralement. Lui si patient, lui si aimant, il commence à se lasser. Elle ne fait plus aucun effort. Jamais. Il part, lentement d'abord, il sent la chaleur de l'échauffement monter petit à petit dans ses jambes. Son souffle s'accorde au rythme de ses pas. La colère du désespoir l'envahit et sa foulée se fait de plus en plus puissante, de plus en plus rapide. Il veut courir à en crever, faire imploser son cœur dans sa poitrine et que les milles fragments plus tranchants que du verre le laisse en charpies, incapable de ressentir quoique ce soit. Pourquoi l'aimer elle qui ne veut plus vivre ? Ses enjambées avalent l'asphalte alors que des larmes viennent brûler ses yeux. Caroline, sa Caroline qui ne veut plus rien, qui vit parce qu'il le faut bien.
Ses poumons incandescents n'assurent plus leur fonction, il étouffe. Il cesse, net, perdu sur la route qui traverse la propriété de Monsieur Charmant. Des hectares nus à perte de vue. Les arbres ont disparus des étendues de culture disproportionnées et la bise glace sa sueur sur son front. Il tente de reprendre son souffle et de calmer ses pensées, plié en deux, les mains posées sur ces genoux. Non, il n'abandonnera pas. C'est ce qu'elle veut, le repousser, se rendre si épuisante qu'il fermera une fois pour toute la porte de leur maison sur leurs adieux.
Il la retrouve dans la salle de bain. Elle est, nue entièrement, debout devant la vasque blanche maculée de taches noires. Le rimmel en long filets dégoulinent le long de ses joues, le long des zygomatiques qui ne servent plus qu'à faire la moue et achèvent leur course sur la faïence souillée. Caroline hoquète comme une petite fille. Elle se regarde droit dans les yeux et le miroir lui renvoie son propre désespoir. Elle semble plus petite, plus frêle aussi, elle qui courait il n'y a pas si longtemps encore des marathons avec lui. Denis voit le regard de sa femme descendre le long de son cou pour s'arrêter, effaré, au niveau de son cœur. Là qui palpite comme si elle était vivante la cicatrice qui pour toujours déséquilibre sa silhouette. Une balafre rosée comme une bouche anachronique cousue par la censure, comme une infibulation de sa féminité, ses chairs refermées sur le néant que fut son sein gauche. Elle est vivante pourtant, elle l'a vaincu le salaud. Mais il l'a défigurée et elle n'arrive pas à s'accepter.
"Chérie !" Caroline a sursauté dans un cri. Un non inhumain a jailli "je t'avais interdis de me voir" Elle a attrapé une serviette au hasard mais son émotion l'empêche d'avoir des mouvements coordonnés pour cacher à Denis son infirmité. Elle finit avec la serviette en boule sur sa poitrine et s'effondre en glissant le long du mur, bousculée par des sanglots profonds. Denis s'est saisi de son peignoir et s'approche d'elle comme d'une victime apeurée. "Mon amour, oh, mon amour. Je t'aime. Ta cicatrice je ne la vois pas, c'est toi que je vois. Ma vie, mon souffle, je t'en supplie ne pleure plus, tu l'as vaincu. Il faut revivre, tu entends, tu dois revivre. Je veux être avec toi tout le temps. Avec moi tu vas réapprendre à aimer la vie, tu vas réapprendre à vivre...."
Il s'est accroupi, le peignoir grand ouvert comme une cape pour l'y envelopper. Elle est sans volonté, juste une chose fragile secouée de sanglots. Il l'enveloppe avec la douceur d'une mère et la soulève dans ses bras. Elle s'y blottit et lentement il la soutient jusqu'à la chambre. Elle n'a pas rouvert les yeux et elle le suit comme une aveugle qui ne veut plus voir. "Je ne voulais pas que tu me voies, tu as rompu ta promesse..." renifle-t-elle. "Mais je n'ai pas voulu t'épier, je suis arrivé sans que tu m'entendes. Ma vie, ma princesse, ne m'en veux pas !"
Il l'a couchée sur la couette et cale les oreillers sous sa tête. Il s'allonge derrière elle et emboite son grand corps contre son dos pour la protéger. Il a glissé ses bras autour d'elle et le tient serrée. Il lui murmure "Bientôt, tu te retrouveras, bientôt, tu oublieras. Il faut que tu le veuilles mais tout ça est possible." Elle secoue la tête en signe de dénégation et sanglote toujours "Non, c'est fini, je ne serai plus jamais la même. Comment peux- tu dire que tu m'aimes, je ne suis plus celle que tu as épousée !"
Il a envie de lui hurler que c'est des conneries, que ce n'est pas son corps dont il est épris mais il contient sa véhémence et continue doucement. "Tu sais que ce n'est pas vrai. C'est toi, toi tu entends. Tu vas vieillir et ton corps aussi, comme le mien, et alors ? On ne s'aimera plus à cause de ça, parce qu'on change physiquement ?" Elle fait toujours non alors il continue "Ah, ma chérie, rappelle-toi quand nous avons emménagé, qu'aimais-tu faire avant, qu'aimais-tu tant ?"
Elle renifle un grand coup, et s'essuie le nez d'un revers de la manche. Il sent son corps blessé retrouver un souffle normal, elle se détend "Oui, je me souviens !" Il croit même déceler une esquisse de sourire dans sa voix. "Oui, je me souviens. Au début, je ne pouvais pas dormir avec toi alors on faisait chambre à part, et le matin, très tôt alors que le soleil pointait à peine, je venais te rejoindre sur le canapé. J'étais vilaine. Le canapé pour toi, le lit pour moi. J'adorais ce moment-là. Je me couchais en y pensant déjà : me lover contre ton corps musclé, endormi et respirer ton corps chaud... " Denis déglutis avec difficulté. Il se souvient comme si c'était hier. Il réprime un sanglot car l'émotion intense qu'elle lui donne en jouant le jeu le noie. Elle joue le jeu. Alors il continue "ah, tiens donc. Dis plutôt que tu adorais me réveiller alors que tu savais que je me couchais très tard !" Elle rit. Un tout petit rire. Il imagine une souris qui rit. Il avance sur la pointe des mots. "Et quoi encore, qu'aimais-tu avant ce salaud ?"
Elle se retourne vers lui, elle a les yeux toujours fermés et enfouit son visage dans son cou. Son souffle le fait frissonner. "J'aimais dévorer une tarte au sucre bien dorée avec des petits cratères de sucre cristallisé creusés par les noisettes de beurre fondu, comme la faisait Maman. Sentir l'odeur de la levure qui enfle la pâte cachée sous un torchon et me brûler la langue d'impatience en la dégustant chaude encore, à peine sortie du four!"
Denis scrute son visage d'où la tristesse a disparu. "Ouvre les yeux, ma chérie, regarde-moi !" elle grogne, il insiste "regarde-moi je t'en prie !" Elle ouvre timidement ses yeux barbouillés de noir. Leurs regards se rencontrent et s'enlacent. Elle enchaine "Ah, oui aussi, j'adorais quitter la maison sans bruit alors que vous dormiez encore, pour déambuler dans les rues du quartier jusqu'à ce que la boulangerie L'Epi d'or ouvre enfin les porte à 7 heures. Ces moments chantés par Dutronc, tu sais. Les rues de Paris vides, les trottoirs en cours de nettoyage, le silence des voitures endormies. La ville à moi, sans fard, nue, sale, grise mais à moi ... " "Tu vois mon amour, la vie c'est toujours tout ça et tant de choses encore. Serre-moi mon amour, serre-moi. Demain, tout recommence."
Ceci est ma libre interprétation du tag de Mouillette (OVNI). Et même si JE n'a pas parlé, il se peut que sous les plaisir d'une Caroline se cachent ceux d'une Gicerilla.
« Si Amélie Poulain aime briser la croûte d'une crème brûlée avec la pointe de la petite cuillère, faire des ricochets sur le canal Saint Martin et plonger la main dans un sac de grains, nous avons tous et toutes des petits plaisirs qui n'appartiennent qu'à nous et nous redonnent du baume au cœur ♥.Quels sont, comme Amélie, les trois petits plaisirs qui vous redonnent le baume au cœur ? »

05:37 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tag, amelie poulain

Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://gicerilla.hautetfort.com/trackback/2273290
Commentaires
Jolis petits plaisirs, Gicerilla...
Le texte dans l'ensemble est un beau texte, la psychologie des personnages est bien racontée, suite à ce traumatisme évoqué et qui engendre des tourments pour tout le monde.
Un réflexion me vient : Pourquoi est-on si tourmenté par des soucis physiques ou materiels, genre ce cancer qui laisse une cicatrice mais le malade est sauf ?
La vie est-elle moins importante que les apparences ?
Combien se défendrait du contraire tout en réagissant comme le personnage...
Ecrit par : Rackham Le Rouge | 09 juillet 2009
j'applaudis l'exercice, encore une fois !
surprenante Gi
touchée par le sujet aussi
quand l'on veut épargner son entourage, on est capable du pire, de choses terribles, la vie face à certaines choses devient insignifiante
Ecrit par : Bougrenette | 09 juillet 2009
Paris s'éveille de Dutronc, le souvenir de la tarte au sucre de ma mère, et votre prose ...
Vous avez la manière, pour faire renaître en moi le plaisir ! :)
Bises.
Ecrit par : Philo | 09 juillet 2009
Je trouve très troublante cette nouvelle, la façon dont vous parler de cette ablation est admirable. Pour beaucoup de femme c'est la fin de leur féminité, alors qu'au contraire il est le signe qu'elles se sont battues contre l'horreur. C’est malin j’ai envie de faire un saut chez Aligro pour me prendre une tarte …
A bientôt !
Ecrit par : Isis | 09 juillet 2009
Texte finement ciselé d'éclats d'invention, de justesse et d'émotion.
Quel talent de conteuse !
J'applaudis, lèche mes babines de lecteur et me délecte, chère Gi.
Merci.
Ecrit par : Libertin_123 | 09 juillet 2009
"Sur la pointe de vos mots" une palettes de sentiments retranscrits avec force et subtilité à la fois .
Des larmes, jusqu'au retour du sourire par l'évocation de ces petits plaisirs essentiels, une grande émotion passe à la lecture de vos lignes . Merci
Ecrit par : Mouillette | 09 juillet 2009
Les trois petits plaisirs qui me redonnent le baume au coeur ?
- Voir mon petit fils de 18 mois, ouvrir ses grands yeux curieux et amusés sur le monde
- A la belle saison, mater le décolleté d'une jeune fille où deux fruits encore fermes mais vivants - ô combien !- ouvrent de grands yeux curieux et amusés sur le monde.
- faire "gratte, gratte derrière la tête d'un chien de rencontre, qui se contente de me regarder moi, et de remuer la queue.
Ecrit par : imago | 09 juillet 2009
J'adore la manière de cet écrit, oui...
bonne journée Gicerilla...
Ecrit par : le Pierrot | 10 juillet 2009
Excellent texte Gi ! Les trois petits plaisirs qui me redonnent du baume au coeur dans ma vie actuelle, allé je dirais :
- Quand Elle m'appelle dans la journée sur mon mobile, même la sonnerie en est troublante à chaque fois.
- Quand je suis avec mes enfants (ou l'un des deux).
- Quand je marche dans la nature silencieuse (en pensant à Elle). Bonne journée à vous ! Biz...
Ecrit par : Valmont | 10 juillet 2009
- Prendre du temps pour moi, avec un bon bouquin sur les genoux et un café sur le coin de la table
- Aller lécher une glace au bord du lac
- Passer du bon temps avec mes 3 loustics
Ah oui et aussi vous faire une biz Gi!
Ecrit par : Satamon | 10 juillet 2009
Ca me laisse sans voix.
Encore une fois.
Le rythme, l'émotion, le plaisir à lire et à découvrir les mots qui s'enchainent.
Un vrai talent :))
Ecrit par : Cloudy | 10 juillet 2009
Texte poignant, dans lequel tu réussis à faire naître de belles émotions. Bravo ;-)
Ecrit par : deef | 11 juillet 2009
@ Rackham le Rouge : votre réflexion est juste. La preuve, d'autres ici y font écho comme Bougrenette. Parfois le traumatisme est tel qu'on n'arrive pas à l'évacuer une fois le péril passé, comme si le mal était fait pour toujours.
@ Bougrenette : C'est fou non, vouloir épargner les autres au point de se sacrifier...
@ Philo : alors, vous aussi, la tarte au sucre ? Ah, Philo, ce moment de plaisir inénarrable lorsque qu'on croque dans le cratère de beurre sucré et croquant !
@ Isis : ah, tiens donc, vous aviez justement besoin d'un prétexte à votre gourmandise. Je vous en prie, servez-vous :-)
@ Libertin_123 : ouf, tout ça pour moi ? Je suis aux anges.
@ Mouillette : chose promise, chose due, et si en plus cela vous émeut un peu, j'ai tout gagné !
@ Imago : ah, je vous retrouve bien là. Mater les filles, pourquoi ça ne m'étonne pas ? :-) Mais j'aime bien constater que vous êtes aussi papy gateux à vos heures.
@ Le Pierrot : merci. Merci d'être passé alors que vous êtes en virée. J'espère que vous vous régalez.
@ Valmont : comme quoi, il en faut peu souvent, pour se faire plaisir. Les vôtres sont simples. Je me rends compte que les petits plaisirs des autres sont souvent simples et c'est peut-être pour cela qu'ils nous font tant de bien.
@ Satamon : hum, un bise, je prends ! Bonnes vacances.
@ Cloudy : je rougis. Merci. Pourvu que ça dure ! :-)
@ Deef : si je vous dis que je me suis retrouvée mémue toute seule, vous y croyez. Quand les mots s'imposent sans que je les choisisse et me laissent sans voix...
Ecrit par : Gicerilla | 14 juillet 2009
Hmmm... perturbé par le texte (ce qui est positif, hein)... J'ai bien aimé Denis... Mais attention, le vainc-t-on jamais ce « salaud », pas clair :(
J'en ai raté les « petits plaisirs » ...
M. (30)
Ecrit par : M. | 15 juillet 2009
Vous avouerai-je mes trois petits "bonheurs" :un repas en famille, un verre de Guéwurtz partagé entre amis et levé aux absents et un coucher de soleil en solitaire...
Quant à votre écrit, j'ai laissé monter les plaisirs en moi au fil de vos mots.
Ecrit par : muse | 16 juillet 2009
Gicerilla, que de plaisir a vous lire. Un rythme et une force d'émotion si bien écrits et distillés dans le déroulement de vos phrases.
De trois petites choses vous faites un grand moment !
Pour le coup je vous embrasse !
Sincèrement l'un de vos textes que je préfére au milieu de toutes les surprises que vous savez si bien écrire !
Ecrit par : X-Addict | 30 août 2009
Ecrire un commentaire