25 octobre 2009

ELLE - Féminité du bois

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"Va avec ta cousine, la bassine est prête, allez, file !"

Il est 8 heures du matin au cadran solaire qui décore la porte d'entrée. Dans la cour, Fanette a déjà disposé la grande bassine en fer blanc au milieu des poules qui sautillent. Le coq déréglé continue de chanter mais il y bien longtemps que les hommes sont partis aux champs. Louison approche en titubant sous le poids des deux brocs d'eau chaude qui pendent au bout de ses bras. Elle déverse l'eau fumante dans la bassine alors que Fanette ôte sa chemise. Au soleil rosissant, la peau blanche de Fanette semble luire comme de la soie. Les yeux écarquillés, Louison découvre les courbes pleines et harmonieuses de sa cousine. Elle ne l'avait pas vue depuis bien longtemps et son regard fasciné reste rivé sur sa poitrine lourde et ronde.

"Allez, Louison, viens donc avant que ça refroidisse."Timidement Louison se dévêt à son tour et entre dans bassine. Par pudeur, elle a replié les bras sur sa menue poitrine, à peine deux boursouflures ornées de tétons rose pâle. Fanette rit "Fais donc pas ta coquette, lève les bras que je te frotte partout. Allons bécasse, fais pas l'enfant !" Elle obtempère et Fanette passe partout avec vigueur l'éponge pleine de mousse "ah, mais c'est que ça commence à pousser..." rigole-t-elle. "Tu parles, on dirait qu'ils ne veulent plus grandir. Ca fait des mois qu'ils sont comme ça. Moi, je les voudrais aussi beaux et gros que les tiens !" se lamente la petite. "Ah, ça, pour que ça pousse faut aller à la source. Sinon, tu peux toujours attendre." Louison lui fait face, incrédule "à la source ?" De l'air le plus sérieux qui soit et le geste arrêté en chemin, Fanette la fixe dans les yeux "Oui, Louison, si tu veux deux seins bien ronds comme les miens, il faudra dès demain te baigner tous les jours à la source, tu sais celle cachée derrière la ferme de la Folle. Moi, je l'ai fait et tu vois le résultat. Attention, il faut y aller au moins pendant trois mois, et toujours au soleil levant. C'est très important, sinon ça ne marchera pas." Sur le visage de Louison une lueur d'émerveillement élargit son sourire. "C'est vrai ?" "Ben, oui c'est vrai. Tu verras."

Voilà plus de deux mois que Louison va dès l'aube naissante à la source. Il fait de plus en plus froid et elle pénètre dans l'eau glacée qui gargouille avec beaucoup de peine. Fanette ne lui à pas dit combien de temps il lui fallait rester alors elle s'est inventée une règle, elle compte jusqu'à 100. La fin du mois d'octobre a vu arriver un hiver précoce et la rosée maintenant craque sous ses pas lorsqu'elle traverse le bosquet derrière la ferme de la Folle. La Folle. Elle ne connaît pas son véritable nom, juste ce surnom méchant. La Folle parce qu'elle vit seule et parce qu'elle parle rarement aux gens. On murmure des tas de choses sur elle, surtout du mal. Pourtant, Louison l'a croisée plusieurs fois sur le chemin qui mène au village et elle ne lui trouve rien d'une folle. En fait, elle la trouve belle. Elle se vêt avec modestie, d'habits simples mais propres. Ses jupes frôlent le sol et ses chemisiers occultent jusque son cou. Elle a toujours un grand tablier de toile grise autour de la taille avec une grande poche béante sur le devant où elle amasse des plantes. C'est vrai qu'elle parle toute seule et cela l'effraie un peu. Pourtant, elle lui dit toujours bonjour, preuve qu'elle sait parler aux humains et ses grands yeux clairs semblent à chaque fois déchiffrer ses pensées.

Quatre-vingt deux, quatre-vingt trois... Louison grelotte et sautille sur place pour ne pas devenir glaçon. Elle éternue et son atchoum sonore réveille la forêt qui s'ébroue en mille bruissements. Quatre-vingt quatre, quatre-vingt cinq... Elle claque des dents et étrille sa peau de ses mains. Elle frotte avec énergie ses deux tétons tendus qui ne grossissent toujours pas. Elle regarde sa peau de lait légèrement bleuie et se demande si elle doit continuer. Quatre-vingt six... "Mais que fais-tu donc là ? As-tu perdu la tête, sors vite, tu vas attraper la mort." Louison a crié en sursautant. Sur le bord de la rivière elle aperçoit la Folle qui tend vers elle son manteau. "Allez, viens vite. Mais que fais-tu donc là ?" "Non, je dois finir de compter jusqu'à 100 !" "Mais tu divagues, viens vite te dis-je, allez." Finalement, l'injonction de la Folle est pour Louison une délivrance, le prétexte bienvenu pour arrêter cette torture. La femme l'enrobe dans son manteau et ramasse sa chemise humide qui traîne sur l'herbe pleine de rosée. A son tour, elle frotte énergiquement la petite qui tremble dans ses bras et éternue encore.

"Vas-tu me dire ce que tu fais là par un froid pareil ? C'est bien le moment de se laver, vraiment." Louison lui raconte la fable de sa cousine. "Ah, quelle bécasse, celle-là. Veut-elle donc ta mort ? Viens te réchauffer un instant près de l'âtre." Et la pressant contre son flanc, elle la guide sur le chemin. L'intérieur de la cuisine où elles entrent est chaud comme un lit bassiné. Le feu puissant qui flambe dans la cheminée illumine la pièce de reflets orangés. "Assieds-toi, je vais te donner du bouillon." Et alors que Louison s'attable toujours grelottante, la Folle pose devant elle un bol de bouillon fumant. "Ma chère petite, tu sauras que la Nature est bien faite, il ne faut jamais la forcer. Tu te plains de ton buste qui reste plat. Donne-lui le temps. Ta cousine est une gourde, plus jamais tu ne l'écouteras. Oui, jolie brin de printemps, la Nature a tout prévu, crois moi. Le marron, quelle que soit sa taille, a toujours une bogue où se nicher et quelle que soit la taille de tes seins, ils auront toujours une main caressante où se lover. Qu'importe la taille ma belle enfant, tout ce qui compte ce sont les proportions. La féminité ne réside pas dans des mensurations, crois-moi. La féminité c'est l'accord de l'être et de son âme, c'est l'harmonie entre l'être et sa nature. Sois-toi et tu seras femme. Ne laisse aucun quolibet salir qui tu es et ne convoite pas chez l'autre ce qui n'est pas fait pour toi."

Louison boit ses paroles plus qu'elle ne boit son bouillon et, à la lueur du feu, cette femme lui parait comme une fée capable de détruire ses peurs. "Écoute la Nature en toi et tu seras plus femme que cette oie dont les lourdes mamelles bientôt pendront sur son ventre !" Ces mots font palpiter d'une joie indicible l'adolescente qui engloutit cul-sec son bouillon. La Folle s'est dirigée vers un placard et en retire avec précaution un petit flacon. "Tiens, c'est pour toi. Tu en mettras quelques gouttes dans ton cou à chaque fois que tu douteras. C'est une essence que j'ai faite en hommage à la Nature.

Je l'ai appelée "Féminité du bois".

Texte librement inspiré par le parfum de Serge Lutens "Féminité du Bois".

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Trackbacks

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Commentaires

Je sens comme une pique envers les femmes à mamelles condamnées à les avoir pendantes avec le poids (sic) des ans !

Ecrit par : Comme une image | 25 octobre 2009

Chère Gicerilla,
La moralité de votre fable n'échappera à personne, tout comme la crédulité de cette adolescente et l'humanité de cette femme, pourtant déclarée folle par son voisinage alors qu'elle semble être le bon sens personnifié...
Je me délecte de vos billets, qui nous entrainent dans des mondes tellement différents à chaque fois !
Mille Mercis de cette richesse.

Ecrit par : Bern Hart | 25 octobre 2009

Joli.

Ecrit par : Jef | 25 octobre 2009

Je ne sais si je suis plus impressionné par la justesse des textes ou par ton incroyable productivité...
:)

Ecrit par : STV. | 25 octobre 2009

parfums de Serge Lutens sources encore et encore d'histoires toujours incroyables, jamais sans morale, qui tombent justes et bien. Merci Gi.

Ecrit par : Bougrenette | 26 octobre 2009

De la Jet-Set londonienne désargentée par la crise à la campagne rustique (moi je l'imagine dans le Jura cette histoire...), Gi dépeint tous les milieux, toutes les ambiances. Et c'est délicieux parce que drôle, intelligent et bien écrit...

Quant à cette phrase "La féminité c'est l'accord de l'être et de son âme, c'est l'harmonie entre l'être et sa nature"... elle a vraiment résonné en moi... de ces formules dont on se dit, en les lisant, que c'est exactement ce que l'on pense sans avoir trouvé les mots pour le dire aussi bien. Récemment, je discutais avec des amis et chacun définissait "son type de femme". Je n'arrivais à trouver aucun point commun physique entre celles qui me plaisaient. J'ai donc fini par dire "j'aime leur démarche"... Je suis passé pour un bel hypocrite évidemment... ils pensaient tous que je n'osais pas dire que j'aimais les fesses comme ci ou les seins comme ça. Votre phrase m'aurait bien aidé. Car je pense que la démarche est en quelque sorte le reflet de cet accord dont vous parlez...

Ecrit par : Steph | 26 octobre 2009

ça me donne envie de flâner du côté des jardins du Palais Royal et de jouer au dandy

Ecrit par : Gaspard | 26 octobre 2009

Une fable champêtre comme je les aime qui me rappelle mes lectures adolescentes de George Sand. Et puis ce clin d'oeil aux filles "plates" dont je fais également partie ;-)

Merci

Ecrit par : Selina | 26 octobre 2009

merveilleux conte à mettre sans réserve dans les mains d'adolescentes, toujours insatisfaites de leur corps, de leurs formes...

Ecrit par : muse | 27 octobre 2009

merveilleux conte à mettre sans réserve dans les mains d'adolescentes, devant les inciter plus tard à mettre sans réserve leurs merveilleux seins dans les mains des hommes qui savent en apprécier leurs formes...
bises musardines.

Ecrit par : Libertin_123 | 27 octobre 2009

Je rejoins Sven, je suis impressionée par la qualité et la diversité des textes et par la capacité de production...
Je m'interroge pour la forme sur ce goût non dévoilé pour les parfums...ma curiosité est éveillée ?!

Ecrit par : Flo | 28 octobre 2009

Très joli texte, une belle fable, une petite nouvelle qui ne peut que faire rêver un plus les femmes qui usent de ce parfum. Bonne soirée à vous.

Ecrit par : Valmont | 28 octobre 2009

Sentinelle toujours là. A poste, du fond de la nuit, je lis et relis toutes tes notes. Je suis à chaque fois impatient de les voir arriver.
Délicieuses, humaines, intelligentes, sincères, que dire........
J'te kiff grâv !!! (en rapport avec la note sur la réforme de l'ortograf )

Je t'embrasse.

;-} Alain.

Ecrit par : surffou | 29 octobre 2009

@ CUI : bien sûr qu'elles finiront toutes sur le ventre. Les envié-je ? Oh, non, les miens ne tomberont jamais, c'est mieux que rien :-)

@ Bernt : j'aime bien quand on lit mes 'tites histoires sans y voir trop de message. Juste comme des histoires. Merci.

@ Jef : merci pour c'est 4 lettres. Elles me réjouissent.

@ STV : je préfère la première option. Le reste n'est que logistique ! Et merci de me lire.

@ Bougrenette : ma Boug', nous y retournerons ensemble et vous verrez toutes les histoires qu'ils vous raconteront.

@ Steph : Jura ? Tiens donc mais pourquoi pas. Lorsque j'invente mes histoires, c'est suffisamment intemporel pour que le lecteur y mette ce qui lui plait. Enchantée de voir que vous vous êtes dépaysé.

@ Gaspard : alors là, je reste perplexe. Quel est donc ce mystérieux lien de cause à effet ? Dites-moi...

@ Seline : hum, sur ce coup là, je vous crois modeste. Une ambiance à la George Sand ? Vous m'honorez !

Ecrit par : Gicerilla | 29 octobre 2009

@ Muse : pas seulement dans les mains des adolescentes. Dans les miennes aussi :-)

@ Libertin_123 : oh, je ne sais pas si ce conte-là rendrait moins farouches certaines jeunes-femmes.

@ Flo : tout est question d'organisation. J'écris dans ma tête en voiture, sous la douche, en réunion même parfois. Ensuite,il suffit de jeter l'histoire tout prête sur la toile. L'inspiration ne vient pas à proprement parler des effluves de ces parfums, mais bien de leurs noms qui me font rêver. Lire sur une belle étiquette "Filles en aiguille", "Cuir mauresque" et tout le reste suffit à déclencher l'envie d'écrire et d'inventer des histoires. Vive Lutens et ces noms bien plus riches à tous niveaux que de banals "Poison", "Or" et j'en passe...

@ Valmont : je ne sais pas si celles qui le portent aimeraient cette histoire. Tiens, c'est une bonne idée. Aurai-je la chance de tomber sur une lectrice qui porte "Féminité du bois" ? Merci d'être passé.

@ Surffou : alors là, pour une surprise, c'est une surprise. Te savoir toujours là, dans la pénombre, discret m'étonne encore. A très bientôt.

Ecrit par : Gicerilla | 29 octobre 2009

le lien... ni de cause ni d'effet, juste d'association... entre Lutens et sa boutique sous les arcades du palais royal, près des salons shiseido... oui c'est loin de l'univers de votre récit gente dame

Ecrit par : Gaspard | 19 novembre 2009

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