18 octobre 2009

ELLE - La renaissance ou le châtiment mérité

nonne.jpg"Mais ma Mère, je n'y suis pour rien !"

Charlotte a éclaté en larmes. Encore une vexation de la Mère Supérieure injuste jusque dans ses virgules et ses points d'exclamation. "Je vous avais prévenue Sœur Marie Hyacinthe, je ne devais plus vous voir lire ces sornettes. D'ailleurs, c'est bien la dernière fois que Pétronille amène ces ordures dans notre enceinte. Sortez maintenant et allez donc priez comme il se doit pour votre rédemption !" Charlotte, devenue Marie Hyacinthe il y a cinq ans, court se réfugier dans sa cellule. Elle y sera consignée deux jours. Deux jours sans voir personne et à faire pénitence. Deux jours pour avoir lu "Gala".

Elle a refermé sur le silence qui l'accompagnera 48 heures la lourde porte en bois vernis dont le guichet ressemble subitement à une guillotine. Elle a séché ses larmes et s'est agenouillée sur le prie-Dieu. Pourtant, nulle résipiscence ne vient car les images et les histoires du journal lui reviennent en mémoire. On frappe à la porte. Elle ne doit pas répondre. Elle se retourne et voit un papier glisser sous la porte, comme mu par sa propre volonté. Elle se précipite sur le billet, intriguée. "Ne t'inquiète pas, ta soupe sera aussi goûteuse que d'habitude, j'y mettrai de la crème et dans ton pain noir je glisserai une vache-qui-rit à l'intérieur, elle n'y verra que du feu. Signé : Pétronille."

L'agacement dans lequel l'a plongée la dureté de la Mère Supérieure l'empêche de prier son Dieu avec l'humilité qui convient. Elle le rejoindra plus tard. Il saura l'attendre car il sait bien que ses intentions sont pures et que son amour pour lui est inaltérable, comme gravé dans sa chair, et ce n'est pas un "Gala" qui la détournera de lui.

La Mère Supérieure a fait irruption dans l'office, plus belliqueuse qu'une troupe de Cosaques. Sa démarche énergique fait voler les pans de sa robe noire tels des corbeaux de mauvais augure. "Pétronille !" Le prénom a fusé comme une torpille. Sortant de la resserre la cuisinière affiche une expression contrite, démentie par l'étincelle impertinente qui luit dans son regard. "Pétronille, combien de fois vous l'ai-je dit, pas de magazines féminins dans cette enceinte. Vous rappellerai-je que vous êtes ici dans un couvent et que les choses séculières n'y ont pas droit de cité ?" La cuisinière s'essuie les mains nerveusement sur son tablier bleu de toile rude. Elle sait au fond qu'elle risque sa place. "Oui, ma Mère, je vous demande pardon." Elle n'ose regarder celle qui la tance de peur de trahir sa fausse repentance. "S'il doit y avoir une prochaine fois ma fille, je vous préviens, c'est au Pôle Emploi que vous irez exercer vos talents !" Dans la bouche de la moniale ces mots résonnent comme les pires tourments de l'enfer, même si aux pôles d'habitude il fait plutôt froid. "Oh, non, ma Mère, comptez sur moi."

Le soir de la rebuffade, Pétronille retrouve son amant Gaston et lui raconte toute l'histoire. "Sais-tu ce qu'elle répète à tout bout de chant lorsqu'elle nous sermonne ? Elle dit que ces lectures ne sont pas faites pour des nonnes, que le diable se cache dans tous les articles qui ne sont qu'éloge déguisé du luxe et de la luxure. Quelle vieille bique ! Elle répète à l'envi qu'une femme digne ne saurait seulement lire de tels torchons qui poussent au péché de la chair. Au péché, j't'en ficherai ! Elle doit bien être la seule vierge du lot !"

Pétronille s'enflamme. "Une fois, sais-tu, j'ai surpris une conversation qu'elle avait à l'économat avec ses deux adjutrices, la trésorière et la soeur intendante. Elle faisait la fière au milieu de sa cour, je te le dis, et elle leur expliquait à mots couverts que jamais semence d'homme n'avait souillé sa bouche et que toute femme honnête devrait préférer devenir poule plutôt que de jamais laisser une telle pitance inondée son palais ! Et bien sûr, les soeurs qui l'écoutaient y allaient de leur indignation et confirmaient avec véhémence leur adhésion à une telle sentence !" Gaston éclate de rire. "Ah, Gaston, ce n'est pas drôle. Vois-tu sous quel joug je travaille ? Je ne suis pas vache pourtant mais je sens bien sur mes épaules la dureté de l'entrave !" "Attends ma chérie, j'ai une idée pour gentiment te venger. Viens donc lire l'article publié récemment par "les 400 culs"..."

"Oh !" Pétronille regarde Gaston en écarquillant les yeux. "C'est dingue ! A quoi as-tu pensé, vilain ?" "Et bien, puisque la semence est du dernier cri en matière de gastronomie, pour te faire pardonner ne pourrais-tu offrir à cette chère Mère Supérieure un de ses gâteaux préférés ?" "Tu veux dire..." Les yeux de Gaston pétillent de gourmandise. "Oui ma chérie, si tu t'appliques bien il se peut que je puisse livrer en une seule fois la dose nécessaire !"

Enfin, Sœur Marie Hyacinthe sort de sa cellule. Elle a les traits tirés de celle qui a beaucoup veillé. Elle se présente au bureau de la Mère Supérieure qui étonnamment est vide. Il faut pourtant qu'elle obtienne sa bénédiction avant de pouvoir vaquer à ses occupations. D'un pas fatigué, elle se dirige vers la cuisine. "Ah, Pétronille, merci beaucoup pour tes bons soins, tu es une sœur pour moi" lâche-t-elle avec un sourire complice "n'as-tu pas vu notre Mère ?" Pétronille la regarde malicieusement. "Et bien la dernière fois que je l'ai vue, elle finissait de déguster avec l'intendante, la trésorière et ses deux adjutrices un gâteau de mon cru.

En général, après le goûter, elles se promènent au jardin !"

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Petite histoire inspirée par la photo de Jean-Louis Bec, sur son incitation.

Poules-JLB.jpg

 

 

Trackbacks

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Commentaires

J'ai vraiment beaucoup ri à la lecture de ton histoire. Ce mélange de langue compassée et d'éléments contemporains (Gala et le Pôle Emploi sont de délicieuses trouvailles!) est irrésistible. Quant à la chute .... Reste à savoir si ces braves nonnes, en découvrant quelle épice a parfumé leur dessert, sombreront dans une anorexie définitive. A moins qu'elles ne deviennent complètement addict !

Ecrit par : incertaine | 18 octobre 2009

J'aime beaucoup :) sous les cornettes tout un monde de phantasme et de mystère. Ça me rappellerait presque le pensionnat tiens :)

Ecrit par : Océane | 18 octobre 2009

Ma foi, ça donne envie de dessert...

Ecrit par : STV. | 18 octobre 2009

Un bien bon moment, le texte et la photo. Amitiés.

Ecrit par : ariaga | 18 octobre 2009

yéééééééééééé
j'ai ri!!
non mais j'ai ri!!!
bravo pour ce texte "épicé"

Ecrit par : Coumarine | 18 octobre 2009

texte bien amené sur cette photo qui nous laisse découvrir qu'il vaut mieux parfois se taire...Mais qui sont donc les deux autres poules?

Ecrit par : muse | 18 octobre 2009

Gala serait donc un magazine féminin ...
Un gâteau gorgé de protéines ne peut pas être totalement mauvais ;)
En tout cas bien moins que certains laitages d'origine douteuse ! ;)
Là au moins, on est rassuré sur la marchandise ...

Ecrit par : Philo | 19 octobre 2009

Tant de poesie dans ce joli blog...

Ecrit par : Camionneurdeslilas | 19 octobre 2009

Héhéhé me voila pris d'un fou rire irrépressible ! J'imagine bien nos deux sœurs dégustatrices le mets de choix préparé ! Je me demandais comme votre Petronille a su tirer toute la matière nécessaire.

Ecrit par : X-Addict | 20 octobre 2009

Ce texte est un délice...
Et je vois que ces dames adjutrices aux commentaires en ont eu ... comment dire.... l'eau à la bouche !

Ecrit par : alainx | 20 octobre 2009

Excellent. L'art laïc contemporain.

Ecrit par : nina de zio peppino | 20 octobre 2009

"Un seul homme peut entrer dans le couvent, l'archevêque diocésain.
Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une clochette au genou."

Les Misérables. Livre 6, chapitre II

Alors on dirait que Cosette elle a fait un bon gâteau avec le foutre de Jean Valjean...

Ecrit par : imago | 20 octobre 2009

Bon, je débarque avec mes sabots et mes mitraillettes, et en bon faignant je commence par le dernier texte en ligne...
Subséquement, Brel tonitrue dans mes oreilles, votre texte me semble un tantinet insolent envers notre mère l'église, très chère!
Néanmoins, comme j'aime bien les poules qui vont au couvent, je vais m'abstenir d'en dire plus avant d'en avoir lu davantage...

Ecrit par : philachev | 20 octobre 2009

Au risque de me répéter, encore, de me dire que vous avez une imagination débordante, sucrée et pleine d'humour, que cette photo ai pu vous inspirer ces mots m'étonne :-) et j'en suis ravie.

Ecrit par : Bougrenette | 21 octobre 2009

Pourquoi diable ne puis-je détourner mes pensées de Sade quand je vois une nonne???
...

Ecrit par : Ash | 21 octobre 2009

Vous êtes une affreuse vilaine dame Gi! et vous me faites rire! et ça c'est jouissif!

Ecrit par : Rouge | 21 octobre 2009

je me suis délectée ! merci pour cet extrait spirituel et amusant !

Ecrit par : Succuba | 21 octobre 2009

@ Incertaine : si cela se trouve, jamais auparavant elles ne se sont regalees autant ! Et vous, dans la meme sitution que feriez-vous, je suis bien curieuse de le savoir ? :-)

@ Oceane : Quoi, Oceane au pensionnat ? NON !!! Racontez-nous tout ca, et viiiiite...

@ STV : alors la, vous m'epatez car, pour ma part, oui je sais c'est psychologique, de le savoir ne me donnerait pas envie ! :-)

@ Ariaga : contente de vous voir passer !

@ Coumarine : je me demande si pour moi il y aura un paradis avec tout ca ?

@ Muse : ben zalors Muse, zavez perdu vos mathematiques : 2 adjustrices, 1 Tresoriere et 1 Intendante et 1 Mere superieure = 5, non ?

@ Philo : on est rassure, on est rassure... c'est vite dit non. Allez savoir si dans lesdites proteines, a cause des yaourts consommes, y'aurait pas de la graine d'obesite. On s'comprend, hein :-)

@ Camionneur des lilas : de la poesie ? Hum, j'ai un doute la, vous etes sur que vous avez lu le billet ?

@ X-Addict : elles etaient 5, c'est pire encore. Ne vous inquietez pas, Petronille excelle dans l'expression (*)...

@ AlainX : heureuse de voir que je ne vous ai pas choque, car un lecteur de passage, sans rien connaitre de moi, me taxerait surement de sacrilege ! :-)

(*) EXPRESSION, subst. fém.EXPRESSION, subst. fém.
I.− Action d'extraire d'un corps le liquide qu'il contient.

Ecrit par : gicerilla | 23 octobre 2009

@ Nina de Zio peppino : Merci. Et merci d'etre passee et bienvenue !

@ Imago : rorororoooo, que racontez-vous la ! Y'a surement le pauvre Hugo qui se retourne dans sa tombe. :-)

@ Philachev : merci de m'avoir epargnee cette fois-ci. Un tantinet seulement ? Bienvenu ici.

@ Bougrenette : ah c'est que j'ai de l'imagination a defaut d'autre chose. Un jeu ma Boug', donnez-moi une photo, une photo qui a quelque chose a ranconter, et je vous broderai au fil de soie, rien que pour vous, une belle histoire :-)

@ Ash : Sade ? Euh, Ash, c'est qui Sade ? Dites, Ash, vous me faites un dessin ?

@ Rouge : vous savez bien que je suis une affreuse, Rouge, ce n'est pas nouveau... Deja, pour vous, mon histoire de geant !!

@ Succuba : hey, welcome back...

PS : ici, pas d'accents sur le clavier, desolee...

Ecrit par : gicerilla | 23 octobre 2009

Sur le cul ! je ne connaissais pas cette "expression" là ! je peux essayer de vous livrer dans votre courriel une icone que vous la brodiez ? Sachant que toute parure lui ira ???
Je vous dois un mail que je n'arrive pas a ecrire. Peut-etre la sera l'occasion Gi :)
PS: C'est vrai que je n'ai pas compté les belles sur l'image:) gasppppp

Ecrit par : X-Addict | 23 octobre 2009

Nous allons tenter de parfaire notre savoir faire culinaire et lancer prochainement une invitation à diner à nos dirigeants… hihihi, en tout bien tout honneur comme à la grande époque Giscardienne :-)
Allez zou, je m’incruste au coin du feu chez les petites gens, excellent votre repas Dame Pétronille…excellent !
Non seulement je me marre mais de plus grace à ce lien et en lisant l’article d’Agnès Giard, je découvre une version toute différente des «Quatre sans cul» …
Ceux qui connaissent cette douce ville de Chambéry sauront que quoi je parle et pour les autres que cela pourrait intéresser :

http://capalu.over-blog.com/article-976347.html

Ecrit par : Bern Hart | 25 octobre 2009

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