22 octobre 2009
ELLE - Gicerilla et le pot au lait

Je lui avais envoyé un simple SMS.
Je n'attendais pas vraiment de réponse, le croyant à coup sûr dans l'autre hémisphère. Quelle surprise de recevoir le soir même une réponse "Diner, demain soir, 19h30 chez Nobu ?" Un simple oui, enthousiaste tout de même, avait été ma réponse. Le soir même, je me suis préparée sans pourtant en rajouter, vous pensez, une si vieille connaissance...
Tout a débuté il y a 17 ans. Enfin, plus précisément, rien n'a débuté il y 17 ans car la première fois que nous nous sommes rencontrés c'était un lundi et je me mariais 5 jours plus tard. "Ah, non, Gicerilla, vous ne pouvez pas me faire ça" s'était-il exclamé à l'annonce de mon proche mariage "vous auriez pu attendre !". Depuis toutes ces années, nous nous croisons ici ou là. Ce soir c'est à Londres. Il fait partie des rencontres de ma vie qui sont restées pour moi un mystère. Aucune pierre de rosette pour en déchiffrer la raison, mais vous me direz à juste titre "y a-t-il toujours une raison à nos rencontres ?" Il n'est pas mon ami pourtant il m'est plus proche qu'un frère en dépit de l'éloignement. Il n'a jamais été mon amant mais que de badinage entre nous.
Je l'attends gentiment à la table qu'il a réservée. Il semble avoir perdu dans les brumes londoniennes sa légendaire ponctualité. Je regarde ma montre et au même moment je le vois fondre sur moi. Il n'a rien d'un aigle pourtant mais ses yeux de pilote m'ont immédiatement ciblée. Trois ans passés que nous nous sommes vus. Il me sourit, je le regarde. Nous nous embrassons ou plus exactement nous nous bisons. D'ailleurs à ce propos, les bisons se bisent-ils ?
Je l'étudie maintenant qu'il est installé en face de moi. Une petite voix me murmure "Tiens, il a grossi. Et puis il a beaucoup plus de cheveux blancs !" Dans ma bouche cela se traduit par "Et bien, Jean-Jacques, vous avez bonne mine et vos tempes grisonnent, ça vous va bien !" Nous devisons comme de vieux complices car complicité il y a immédiatement. Jean-Jacques fait partie de ces hommes avec qui tout est facile. La tristesse, la gaité, le sérieux, la mélancolie, le silence ou la jubilation, tout cela se passe sans heurt. Facilité étonnante qui ne signifie rien. Il est divorcé avec un enfant dont il n'a pas la charge. Il a tout pour lui, éducation, érudition, délicatesse et élégance mais jamais il ne m'a attirée.
Et alors que je le fais parler de lui, ce qu'il fait toujours avec réticence, j'apprends qu'il possède un 160 m2 dans le quartier de Park Lane. "Non, 160 m2 à Londres ?" Mes yeux doivent être écarquillés avec le sigle £ qui clignote au centre de mes pupilles "Non, c'est vrai ?" Et moi de me représenter la difficulté de trouver un appartement décent à moins de 500,000 £. Il me parle de ses dernières acquisitions en matière d'art contemporain et moi, sans feindre, j'avoue ne connaitre aucun de ces artistes en vogue.
"Vous savez, Gicerilla, j'ai découvert une galerie formidable à Monaco mais elle n'a pas le même fond que celle de New-York. Je préfère aller là-bas quand il s'agit de pièces majeures..." Et Gicerilla de clignoter comme un gyrophare désorienté. "Vous... Vous allez à New-York uniquement pour choisir vos toiles ?" Il sourit, amusé mais sans condescendance, celle-là n'a pas jamais eu sa place entre nous. "Oui, le galeriste est un ami !" Evidemment, ça change tout.
Et plus il me raconte sa vie d'amateur d'art aux ressources égales à ses ambitions, plus mon cerveau devient matheux. Subitement, il me semble découvrir des attraits dans sa physionomie jusqu'alors ignorés. Sa conversation me parait bien plus passionnante, la moindre de ses saillies absolument éblouissante. Une sorte de morphing se produit en direct et plus je bois ses paroles et le saké, plus son visage se transforme. Ses joues de hamster deviennent signe de bonhommie, ses cheveux gris portés bien trop longs lui donnent des faux airs de Richard Gere, ses dents mal alignées disparaissent au profit d'un sourire à la Clooney.
"Et puis vous savez, j'ai toujours cette maison près de Florence. J'y entrepose quelques Genoves et Fontana !" Ah, oui, c'est vrai, il y a aussi la villa de Florence ! Ce n'est plus Jean-Jacques qui me fait face mais bien l'homme le plus séduisant du monde...
"Des photos de mon fils, oui, à la maison. Voulez-vous les voir ?" Comment résister à une telle proposition ? Dans sa mini toutes options, je vois défiler la ville dans un état second. Au volant, le Prince Charmant. Arrivés à son domicile, il me propose un dernier verre et il me fait faire le tour du propriétaire. Dans l'entrée, une sculpture de Manolo Valdés, dans le couloir un Fabrice Hyber, dans a salle à manger un gigantesque Valdés et dans le salon un magnifique Juan Genoves qui me fait changer d'opinion sur l'art moderne. "J'aime celui-là, vraiment. Ca vaut combien un tableau de Genoves, 30 ou 40,000 € ?" Il sourit encore, évidemment partagé entre modestie et fierté. "Hum, vous êtes loin du compte, celui-là est plus proche des 150,000 $US !" Je déglutis avec difficulté et fait passer l'addition avec une rasade d'Armagnac. La visite se poursuit dans la chambre. Ah, dans sa chambre, face au lit du maitre, un Fontana dont la fameuse fente sur fond rouge est comme une noire invitation ! Je m'extasie sur son bon goût comme un banquier répertorie le capital en souriant. "Mais hélas, Gicerilla, je dois vous avouer que j'ai essuyé quelques revers récemment et je vais devoir tout céder. D'ailleurs, à ce propos..."
A cette nouvelle, je crois que j'ai dû m'assoir sur le canapé. Non, je me suis vautrée et avec l'Armagnac 1964 j'ai fait "Kampai". Cet hara-kiri de mon avenir naissant valait bien ce geste radical ! Il m'a rejointe sur le sofa et je le regarde au travers de mon verre. Mais ce n'est plus le Prince Charmant assis là, c'est de nouveau Jean-Jacques.
"Bon, et bien, vous m'appelez un taxi ?"



05:55 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humour | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nobu londres

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Commentaires
Amusant votre récit, et bien mené. La narratrice ne s'épargne pas...
Ecrit par : gballand | 22 octobre 2009
vilaine veinale
cette fente dans cette toile rouge, c'est l'espoir qui se déchire, c'est une évocation de votre féminité, c'est la marque de vos ongles sur/dans les épaules du prince charmant ... ?
Ecrit par : philachev | 22 octobre 2009
"...et je le regarde au travers de mon verre. Mais ce n'est plus le Prince Charmant..."
La narratrice ne nous dirait-elle pas là, quitte à s'y couper, que la vérité se voit en bohème ?
Ecrit par : Jimi | 22 octobre 2009
Un amateur d'art contemporain, même riche, est-il intéressant ?
Ecrit par : Juntos | 22 octobre 2009
je comprend pourquoi il ne vous avait invité "que" chez Nobu :- )
je parie que vous vous voyiez déjà avec un ENORME diamant au doigt...
Ecrit par : columbine | 22 octobre 2009
Pauvre JJ, les femmes n'en ont après lui que pour son argent, alors qu'il est élégant et érudit... :(
M. (30)
P.S. Le lien vers la galerie marlborough de Monaco est cassé
Ecrit par : M. | 22 octobre 2009
comme c'est juste et incisif, très bien écrit et assumé, joli !
Ecrit par : Succuba | 22 octobre 2009
Votre plus belle uchronie à vous ?! ;-)
Ecrit par : Comme une image | 22 octobre 2009
Excellent ;o)
(juste : tu as vraiment été mariée, pour de vrai ? Réellement ??)
Je visualisais trop la scène !!
Bises de papillon
ps : Moi aussi j'ai plein d'hommes qui me courent après pour mon argent, c'est dingue ! Du coup je claque tout en chaussures et je fais semblant d'être hyper pauvre et d'être prof, voilà où j'en suis réduite... ;o)
Ecrit par : VéroPapillon | 22 octobre 2009
Heureusement que ce n'est qu'un fiction !
Vous n'êtes pas comme cela bien sûr...
Ecrit par : imago | 22 octobre 2009
Comme quoi, Marx (*) n'avait pas tout à fait tort...
(*) A la fois Karl et Groucho.
(Excellent billet. Tout un art.)
Ecrit par : Lynx | 22 octobre 2009
L'art ça sert aussi à ça : un placement qui peut être revendu quand les temps sont moins prospères.
Ecrit par : deef | 23 octobre 2009
J'ai pris l'avion lundi, c'est étrange mais au portique de sécurité, j'ai pensé à toi. @ +++
Ecrit par : Pierre-Jean | 23 octobre 2009
Quand à moi il me reste encore une oeuvre de mon fils dans un coin, ne sait-on jamais si devient un jour un grand artiste elle vaudra aussi son pesant d'or, cela intéresse votre ami pour sa chambre ?
Gi, je vous biz
Ecrit par : Isis | 23 octobre 2009
Si être riche suffisait...
...
Bon, si être riche suffisait, je serai un peu dans la merde.
:)
Ecrit par : STV. | 24 octobre 2009
Sur que le viel armagnac, ça remonte le moral ! un homme qui a de l'armagnac à London n'est pas tout à fait perdu... et tant qu'il y a de l'armagnac, qu'importe la déco ?
B
Ecrit par : petite française | 24 octobre 2009
Les bisons ne se bisent pas. Ils se baisent. C’est totalement animal comme comportement et d’après des études très savantes, ça leur fait toujours un bien fou. De cette manière ils ont la conscience d’être vivants et comprennent que certaines formes d’art contemporain peuvent être une vaste fumisterie, notamment de la part de ceux qui en proposent des coûts prohibitifs.
Lisez à ce propos les petites « études » de Jean Pierre Otte qui sont très intéressantes pour découvrir les stratégies amoureuses des nos chers animaux.
Et c’est à ces comportements que l’on sait que le monde est monde et que les bisons font partie des vivants sexués avec une grande capacité à se rapprocher des autres. A la différences des plantes qui doivent attendre le possible vent, l’hypothétique abeille pour espérer connaître le grand frisson de l’amour, les bisons ont eux la possibilité du rapprochement dans des face à face, des face à dos, des kamasutras animaux acrobatiques à la hauteur de leur souplesse.
Alors les bisons oui, nous pouvons affirmer que les bisons se baisent et ne se bisent point !!!!
Ecrit par : JMZ | 26 octobre 2009
@ Gballand : la narratrice a une sale mentalité, franchement, elle ne méritait pas mieux que cela ! :-)
@ Philachev : M'enfin, m'sieur je ne suis pas veinale, mes veines vont parfaitement bien, je les trouve même belles. En revanche, oui, vénale je suis. Quel est mon prix ? Je ne sais pas. Et vous, quel est le vôtre ? :-)
@ Jimi : oui, elle risque de se couper salement, quelles que soient la qualité et la noblesse de l'éclat !
@ Juntos : très bonne question ! Y a-t-il corrélation ? WAID si vous me lisez, une idée ? En attendant bienvenu ici.
@ Columbine : au doigt, au doigt, comme vous y allez. Un gros diamant tout court, c'est sûr !!
@ M (30) : c'est vrai, c'est trop injuste, car il est vraiment tout cela. Doit y avoir un loup quelque part. Merci pour le lien, je corrige.
@ Succuba : j'assume en effet d'être une femme intéressée. A ce propos Succuba, femme et intéressée n'est-ce pas un pléonasme ?
@ CUI : j'ai dû chercher dans le dictionnaire. Et hop, un nouveau mot à mon vocabulaire. Rôôô, CUI, c'que vous êtes cultivé :-)
@ Véropapillon : je vous adore dans le rôle de la prof désargentée mais bien chaussée. Réponse à votre question : ben, oui ! Et pourquoi, cela serait-il si étonnant ?
@ Imago : si je vous dis que si, continuerez-vous à me visiter ?
Ecrit par : Gicerilla | 26 octobre 2009
@ Lynx : merci, merci ! Pour Groucho, euh, je manque de culture...
@ Deef : en effet mais à la condition d'avoir investi dans un artiste pérenne et en Art Contemporain, certains artistes ne passent-ils pas comme certaines mode ?
@ Pierre-Jean : en effet, c'est bizarre. Le lien entre ma visite à Londres et votre portique aéroportuaire, non, vraiment, je ne vois pas !!
@ Isis : allez savoir, ça pourrait m'intéresser moi :-)
@ STV : vous me faites rire. Mais n'êtes vous pas riche effectivement ?
@ Petite Française : quand je vous dis qu'il est presque idéal. L'Armagnac était délicieux, ça a calmé rapidement ma dépression !
@ JMZ : vous êtes bien le seul à vous être attaché à le question cruciale. Merci :-)
Ecrit par : Gicerilla | 26 octobre 2009
Vous? Manquer de culture? Non, mais!
Votre billet me faisait à l'une des petites répliques délicieusement assassines de Groucho:
-Si j'étais pauvre, m'aimerais-tu encore?"
-Oui, mais je ne le dirais pas."
V'là pour la confiture. ;-)
Ecrit par : Lynx pour Gicerilla | 28 octobre 2009
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