24 février 2010
ELLE - L'inconnu du TGV
7h10 du matin.
Mes yeux sont ouverts depuis longtemps mais ils ne voient toujours pas. Un voile de sommeil aussi léger que le tulle d'un tutu semble estomper tout ce que je regarde. J'ai l'impression d'évoluer dans une dimension nouvelle, imprécise et moelleuse, qui se situerait dans une région improbable entre la matière et l'éther. J'aime cet état d'éveil endormi où j'observe les choses et les êtres avec le recul de celui qui serait devenu immatériel. Étonnante sensation d'invulnérabilité et de sécurité car rien de leur part ne saurait me toucher. Je flotte. Le sommeil n'a pas eu sa part, il est exigent, il demande son quota faute de quoi il s'impose, troublant de son emprise cotonneuse ma perception.
Le train roule à pleine vitesse. Les paysages défilent dans un staccato amorti par les vérins puissants. Suspension pneumatique, fierté technologique, je souris d'aise de sentir quelques vibrations relaxantes masser mes reins. Le fumet de café frais vient jusqu'à moi et je sais gré au vendeur ambulant de la SNCF de pousser avec constance son trolley minibar aussi vital ce matin que le charriot de soin de l'infirmier.
Le café s'écoule lentement dans le gobelet de carton et je me dis que le plaisir de vivre réside dans de toutes petites choses finalement. Une place de train en première classe, uxe abordable, merci Monsieur Prem's, un café amené à la place du client comme dans un Pullman du temps d'Hercule Poirot, le sourire de l'officiant en dépit de l'heure matinale...
Et alors que je sirote à petites gorgées silencieuses le liquide noir, je sens posé sur moi un regard. Intuition animale plus que perception véritable, je me sens observée. Je tourne la tête sur ma gauche et je croise le regard d'un homme assis de l'autre côté du couloir. Comme dans une bande dessinée, je détourne la tête, surprise et un instant gênée, pour mieux recommencer. Cette fois-ci mes yeux s'appesantissent sur lui et je le dévisage sans vergogne. Il me regarde aussi. Expression insaisissable de deux êtres qui ne laissent rien paraitre mais qui se jaugent. Il me plait. Jeune, eurasien, le crâne absolument lisse il me fait immédiatement penser à un moine de Shaolin. Kung Fu me revient en mémoire ainsi que les aventures de David Carradine. Réminiscence de mon enfance comme le souvenir d'une vie antérieure quand par projection j'étais lui, il était moi, et je vivais ses aventures pleines d'enseignement.
Il détourne la tête. Je détourne la mienne à mon tour. Ne se sent-on pas bête d'être ainsi englué par la bienséance, par la timidité peut-être, ou la conscience encore trop vivante d'une éducation stricte qui martelait qu'aborder un inconnu ça ne se fait pas, et vice-versa. Ne devient-on pas pétrifié par la peur d'un échec en vieillissant ? Nos envies rabaissées par une subordination implicite à nos peurs multiples ? Quoi, je laisserai parler plus fortement en moi la voix pitoyable de l'ego qui ne supporterait qu'on lui dise non ? Mes pensées s'affrontent alors qu'en tapinois je le regarde. Il a la tête penchée sur le côté, les yeux fermés sur un sommeil précaire et cet air impénétrable et impassible de statue d'Angkor.
Jeu de cache-cache qui réveille en moi des émotions d'adolescente, du temps où je n'avais peur de rien. Mais où est donc passée cette insouciance qui me faisait accroire que tout était permis et que rien ne devait jamais m'arrêter ? Oh, comme je hais ce manque de confiance qui au fil des ans s'est installé et qui me rend plus timorée que vierge en cloître !
Le temps file, le ciel s'éclaircit et un rayon de soleil m'aveugle. Le haut-parleur se met à grésiller et la voix du contrôleur me dit que je suis arrivée. Je rassemble mes affaires avec méthode, sentant à tout moment ses regards posés sur moi. Je sors, il me regarde, je le regarde. Instant fugace comme une éternité. Rien n'est dit, rien à dire. Me voilà dans le sas de sortie prête à quitter le wagon lorsque, soudain, je le vois résolument venir à moi et, me tendant un papier, il me dit "je crois que vous avez perdu cela..." et repart aussi vite qu'il est venu.
Je souris pour de bon, le sourire de la Joconde, esquissé à peine et mystérieux. Je souris parce que je ressens le bien-être d'être en vie et de savoir au fond que, si je veux, je peux et fuck les conventions.
05:35 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tgv, david carradine, shaolin

Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://gicerilla.hautetfort.com/trackback/2621414
Commentaires
Quand je songe à mes propres préoccupations lorsque je suis dans le TGV de 7h00 du matin, lesquelles consistent principalement à ne pas attraper de torticolis en adoptant une position étrange et incompatible avec la forme naturelle de mon cou dès lors que je me suis endormi, ainsi qu'à éviter que mon voisin ou ma voisine ne considère ma position comme trop intrusive envers son petit espace, tout ça parce que, malencontreusement, la gravité a fait son effet sans que j'ai l'occasion de m'en rendre compte - hélàs, toutes mes voisines d'un voyage ne sont pas assez irrésistibles pour que j'use de la gravité comme stratagème pour m'allonger sur elles par inadvertance - j'avoue mon admiration envers une telle présence au monde. (J'admire aussi celui ou celle qui sera arrivé au bout de cette phrase beaucoup, beaucoup trop longue...)
Écrit par : GM | 24 février 2010
Evidemment que si vous voulez, vous pouvez...
Écrit par : indelocalisable | 24 février 2010
Je l'aime bien ce billet !
Il nous ressemble tant ...
Et fuck les conventions ! ;)
Bises Gigi.
Écrit par : Philo | 24 février 2010
"A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main..."
Les passantes
Antoine Pol
( chanté par Georges Brassens )
Écrit par : imago | 24 février 2010
Comme le commentaire précédent, ce billet me fait irrésistiblement penser au poème d'A. Pol si bien chanté par Brassens.
Ce fera de beaux souvenirs.
Écrit par : Jef | 24 février 2010
Et bien je vois que le voyage de retour de la capitale n'a pas été désagréable ;-)
Cette timidité, que dis-je, cette crainte timorée de laisser son envie d'entrer en contact s'exprimer, je ne compte pas le nombre de fois où je l'ai laissée me figer dans mon élan ! Comme si j'avais intériorisé que ce n'était pas à moi de faire le premier pas, en dépit de mes revendications "féministes" par ailleurs...
Le papier recelait-il un numéro de téléphone ? Si c'est le cas, bravo au jeune homme d'avoir pris les devants. Mais Gicerilla osera-t-elle faire le second pas ? Ou se contentera-t-elle du plaisir d'avoir vu son charme agir ?
Écrit par : See Mee | 24 février 2010
Vous aviez oublié le numéro de votre compte en Suisse...
Écrit par : 502 | 24 février 2010
Les temps ont changé depuis l'Orient Express. Aujourd'hui tout est rectiligne, parallèle, imperturbable.
La petite ligne qui ondule du Larzac à l'Auvergne va, elle, être bientôt rendre l'âme, dévitalisée par la concentration urbaine des plaines.
http://www.youtube.com/watch?v=3SRwTPjDo8U
L'impatience guette dans l'univers du TGV, mais la tranquilité subsiste quand on veut bien la trouver.
En ce qui me concerne je la trouve souvent dans les reflets qui heureusement viennent chauffer et colorer les surfaces trop froides et trop lisses du TGV. Images douces superposées, subliminales, se riant du paysage qui défile...
Sûr que lors de mon prochain voyage, les images de votre récit apaisant m'accompagneront...
Écrit par : usclade | 24 février 2010
"Le TGV est trop rapide, petit scarabé"
Écrit par : STV. | 25 février 2010
C'est curieux je pensais que c'était l'inverse, je pensais qu'avec le temps on gagnait plus en assurance et que la peur de l'échec devenait dérisoire... Je tente donc de penser que c'est par timidité que vous n'avez osé... Alors? Alors? Ce papier?
Écrit par : Vellini | 25 février 2010
Fuck les conventions...
J'aime ...
Écrit par : Titia | 25 février 2010
Bon et maintenant, on peut savoir si il avait écrit son numéro sur ce fameux bout de papier, si vous l'avez appeler, on peut savoir....la suite, merde !
Le côté amusant de ce billet est qu'il me rappelle un article de Marie-Claire du mois...sur les histoires "fulgurantes" je cite !!! Je peux vous garantir que les "témoins" les avaient laissées au placard les conventions. C'est sans doute finalement là où elles sont le plus utiles...
De vous à moi, pour ce qui est de la confiance en soi, réaliser simplement que vous n'êtes plus celle que vous étiez, vous en offusquez et sans doute toujours un peu lutter "contre" signifie que vous êtes encore bien vivante, pleine de rêves, d'envies, d'énergie...alors profitez-en. Il paraît qu'une fois que l'on franchit la barrière du "plus rien ne me perturbe, ne me choque, ne m'agace, ne m'étonne, ne m'interroge", on ne revient plus !!! La jeune fille n'est peut-être pas si loin et puis, aux âmes bien nées...je ne vous ferai pas l'affront :)))
Écrit par : Flo | 25 février 2010
C'est drôle le nombre de fois que j'ai vécu cette situation. Je suis persuadé, que si ce charmant monsieur a un blog, il pourrait écrire exactement le même billet avec un point de vue symétrique: les mêmes regrets, les mêmes hésitations, les mêmes palpitations...
Il y avait une rubrique pour les gens comme ça dans libé (je ne sais pas si elle existe encore), elle s'appelle "entre nous". C'est du genre "métro linge 4, entre châtelet et Montparnasse, lundi 08h15, nos yeux se sont parlés, je n'ai pas osé faire davantage contactez le journal, qui transmettra". A une époque, je lisais cette rubrique dans l'espoir qu'une charmante demoiselle m'ait laissé un message :-). Parfois, quand j'avais un doute, je refaisais mentalement mon emploi du temps pour vérifier si, par hasard, je n'étais pas à l'endroit cité... :-)
Alors il vous reste à consulter les "libé" pour voir s'il a fait cela...
Écrit par : steph | 26 février 2010
Je lis tard mais j'ai lu :)
C'est étrange, moi en vieillissant c'est plutôt l'inverse : une timidité quasi-inexistante et un "rien à foutre de ce qu'il pensera".
J'ai décidé de céder à mes élans parce que je n'aime rien moins que les regrets ! Qu'est ce qu'on risque de toute façon, hein ?
Écrit par : Fiso | 27 février 2010
J'en ai oublié de commenter l'inconnu au crâne rasé ! Les voyages en train offrent parfois des instants troublants comme celui-ci. Je me souviens, moi, d'un Paris-Avignon à l'érotisme brûlant ...
Écrit par : Fiso | 27 février 2010
La confiance en soi, quelle que soit son degré, n'exclut pas forcément non plus le contrôle de soi (sourire)... Bon dimanche.
Écrit par : Valmont | 28 février 2010
@ GM : Ma foi, la prochaine il faudrait que je me débrouille à être assise à côté de vous :-)
@ l'Indélocalisable : Ah bon ? pourtant, avec vous, ce n'est pas faute de vouloir.
@ Philo : ah, tiens, on vous drague aussi dans les TGV ?
@ Imago : joli choix, rien n'est plus justement vu, les 3h de voyage passèrent comme un battement de cils.
@ Jef : en effet, Jef, au coin du feu je pourrais radoter et raconter comment dans mon jeune temps j'ai su, sans le vouloir, un beau jeune homme charmer ! De jolis souvenirs en effet.
@ SeeMee : ça me rassure de lire qu'une jeunesse comme vous connait aussi de ces bêtes timidités. Il laissa un email. La suite ? Qui sait bientôt ici !
@ 502 : pfff, m'enfin 502, c'est bien sous-estimer le pouvoir de mes charmes ! M'enfin...
@ Usclade : qui sait si, lors de votre prochain voyage, je ne serai pas assise de l'autre côté de votre rangée ?
@ STV : vous ne croyez pas si bien dire, STV, j'aurais bien aimé que ce voyage-là s'étire, s'étiiiiirrre ...
Écrit par : Gicerilla | 01 mars 2010
@ Vellini : hélas, jolie dame, je suis une sacrée dégonflée, et plus je vieillis plus je suis confite dans mes peurs ! Ce papier, ah, ce papier. Il trône encore sur mon bureau, là, juste à côté. La suite ici, qui sait.
@ Titia : plus facile à écrire qu'à faire ! :-)
Bienvenue ici.
@ Flo : je me suis promis, si, si, que la prochaine fois que je rencontre quelqu'un qui me "fait de l'effet" je l'aborderai. Après tout, après moi le déluge, mon ego dans ma poche et mon mouchoir dessus !
@ Steph : et je me suis toujours demandée qui pouvait bien espérer que le ou la personne irait à la recherche d'une hypothétique annonce comme celles que vous décrivez. Moi, je ne l'aurais jamais fait.
@ Fiso : on ne risque rien, juste de recevoir un "non". Moi, j'ai toujours eu un problème avec le non, je ne supporte pas. C'est con.
La prochaine fois qu'on se voit Fiso, je veux les détails de ce fameux Paris-Avignon !
@ Valmont : ce que ne dit pas votre sagesse, Valmont, c'est si vous, vous vous seriez lancé ?
Écrit par : Gicerilla | 01 mars 2010
Ne me dites pas que vous n'avez pas de cartes de visite, mmmm ?
Bon, on reparlera de ce problème avec le non...
(et du Paris-Avignon !)
B
Écrit par : petite française | 01 mars 2010
"Mais où est donc passée cette insouciance qui me faisait accroire que tout était permis et que rien ne devait jamais m'arrêter ? Oh, comme je hais ce manque de confiance qui au fil des ans s'est installé et qui me rend plus timorée que vierge en cloître !"
Fiso :
"C'est étrange, moi en vieillissant c'est plutôt l'inverse : une timidité quasi-inexistante et un "rien à foutre de ce qu'il pensera". "
C'est étrange, je vis les deux. Sur le plan professionnel, je suis plutôt Fiso, mais quand il s'agit de l'intime, je suis comme vous. Prudence … Pour moi, c'est la peur de l'échec et la crainte des blessures, souvenir des stigmates d'une vie avant. Quant au manque de confiance, je prends conscience qu'il vient de l'enfance.
Maintenant, je sais aussi que cette sagesse qui se construit peu à peu est le garant d'une vie sereine.
Écrit par : La Dame de Nage | 13 février 2011
Dans Libé, c'est "Transport amoureux"
♡ Encore faut-il pouvoir voyager !
♡ Pffttt quid des "reste à terre" ?
♡ Qui plus est trouver un kiosque pour acheter Libé !
♥ Peu sûr qu'en ayant le Figaro entre les mains, le barbon ait l'idée de publier une annonce dans Libé …
Tout reste à inventer pour croquer la !
L'essentiel c'est d'avoir de jolis billets à lire !
Écrit par : La Dame de Nage | 13 février 2011
Écrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.