21 novembre 2011

ELLE - Indéracinables racines

sourire.jpgJ'arrive à l'heure au rendez-vous.

Je mets toujours un point d'honneur à arriver à l'heure. Un point d'honneur, quelle singulière expression, l'honneur en effet a-t-il sa part dans mon exigence de ponctualité ? Quoiqu'il en soi, chez moi, elle tient presque de la manie et je supporte mal ceux qui ne la respectent pas. D'ailleurs il serait intéressant que je m'allonge un instant, là, sur votre sofa. Oui, tiens asseyez-vous donc confortablement sur un fauteuil derrière l'accoudoir du divan sur lequel repose ma tête et questionnez-moi "Ainsi donc, Gicerilla, vous ne supportez pas les gens en retard. Et pourquoi cela vous rend t'il complètement dingue, hum ? Parce que ça vous rend dingue, hein, le retard..."

Je fermerai sûrement les yeux pour mieux rentrer dans mon for et interroger d'un doigt accusateur dodelinant sérieusement de la pulpe le Moi que j'héberge. Oui, pourquoi deviens-tu totalement cinglée quand l'heure du rendez-vous n'est pas respectée ? Je froncerai sans doute les sourcils, en quête de la réponse dans les méandres de mon encéphale. Quelque chose à voir avec une notion de respect ? Il se peut, mais je m'arrête là car ce n'est pas le sujet.

J'arrive donc à l'heure au rendez-vous.

L'orthodontiste me reçoit, main chaleureuse tendue en avant comme s'il voulait avec moi esquisser un pas de danse. Passez par ici me dit-il, son sourire asiatique fendant son visage anguleux façon Topor. Oui, mon orthodontiste est Vietnamien, et alors ? Assise sagement à son bureau, je regarde avec passion l'écran de son ordinateur qu'il a tourné dans ma direction. En trois D comme dimension, le logiciel développe devant mes yeux subjugués le déroulement de mon traitement. Quelle merveille de voir lentement se déplacer mes dents jusqu'à atteindre la perfection de l'alignement ! Ce sourire final que je contemple sera le mien, demain. Pourtant, une des dents semble résister au traitement.

Pédagogique, il affiche les photographies des dents telles qu'elles furent prise au début du traitement. Tiens, là, bizarre, à la base des les molaires une différence de couleur dans l'émail. "C'est quoi ça Docteur !" "Ah, cette coloration, Madame est due au fait que durant votre gestation, votre mère a vraisemblablement eu une alimentation carencée..." Silence. Je rumine l'information. Ainsi donc, notre corps porte en lui, comme des stigmates, des traces de vie intra-utérine ? "Mais que voulez-vous dire précisément ?" Il me regarde, toujours bienveillant et m'assène "Votre mère n'a sûrement pas mangé tous les jours à sa faim."

Choc. Emotions. Silence. Je repense subitement à la jeunesse de ma mère. Je repense au récit qu'elle me fit avec pudeur des difficultés que mon père et elle avaient vécues alors qu'ils débutaient dans leur vie d'adulte. Vie sans confort, sans superflu, logés dans une petite chambre de bonne sous les combles d'un immeuble parisien. Vie d'étudiant pour l'un et de vendeuse d'aspirateur en porte-à-porte pour l'autre. La Bohême d'Aznavour n'est pas loin.

Le dentiste continue à me parler mais je ne suis plus présente à l'entretien. Les émotions continuent à me rappeler que quoiqu'on soit devenu socialement, nos origines restent pour toujours gravées dans notre chair comme une relique à honorer. Rien ne sert de se gargariser de sa réussite, de ses biens matériels qui, croit-on à tort, auraient la vertu de nous élever au-dessus de la plèbe, de faire de nous des êtres supérieurs. Fadaise que tout ça. Il convient de rester modeste car si l'amnésie nous prend sur nos origines, notre corps le dénoncera.

Oui, je suis d'extraction modeste et chez un dentiste, avouez, le mot va à la perfection. Extraction modeste, entendez de gens pauvres mais honnêtes. Oui, honnêtes car bien trop souvent misère va de pair avec larcins et opprobre. Ma lignée est faite de journaliers, de carrier de meules à moulin, de cultivateurs, de cabaretiers, de ménagères, de cafetière, de bonne, de laboureurs... Aucun de mes aïeuls n'est né dans des draps en soie et je crois que beaucoup d'entre eux n'a pas toujours eu un lit où se coucher, au mieux une méchante paillasse dans un recoin. Mon arbre généalogique, aux ramures si étendues, dessiné avec patience par un de mes oncles, me rappelle si besoin était, d'où je viens. Et si la tentation de renier mes origines me venait pour de mauvaises raisons, je sais que mon corps contre moi parlerait.

Je suis fière pourtant de ces marques foncées à la racine de mes dents car, en dépit des aléas vécus par mes parents et ma famille, chaque membre a su rester un être digne. Je souris à l'idée de tous ces parvenus qui singent les manières "de riches" et toisent leurs semblables de leurs épais portefeuilles alors que dans leur chair, quelque part, il y a sûrement une trace pour témoigner de leurs véritable origines !

"Avez-vous compris ce qu'il convient de faire ?" J'ai dû cligner des yeux comme une simplette car le docteur me regarde, inquiet. Je me hâte de répondre un oui, oui peu convaincant, convaincue que le doublement de l'affirmation le rassurera. Et alors que nous passons dans le cabinet de soins, je remercie ma mère en silence d'avoir fait de moi qui je suis !

Et si un jour je me prends pour une princesse, rappelez-moi donc d'où je viens ! 

 Illustration Roland Topor.

Commentaires

Eh oui, impossible d'y échapper, et finalement heureusement quand le creuset est bon. Vous allez me dire : oui mais pour celles et ceux dont les origines familiales sont plus "discutables" ! Rien n'est jamais perdu quand même et le "soubresaut", l'instinct de survie permettent là encore bien souvent aux enfants d'échapper au pire pour rattraper le meilleur...
Quoiqu'il en soit, des ancêtres Paysans (oui Paysans, pas agriculteurs, que je respecte au demeurant) et une famille de bûcherons (à l'ancienne), ont fait de moi un homme de la Terre même en ville, et tel Tarzan échappé de sa jungle, je retrouve ma vraie respiration - quand je ne vis pas au milieu de "ma" forêt - dans les parcs et les jardins, et j'imagine mal même en ville une maison sans cheminée, sans potager, sans herbe, bref sans nature à proximité - à portée - des six sens !
Quand chez le marchand des quatre-saisons, les champignons, les châtaignes et autres figue sauvages arrivent sur l'étal, mes sens se réveillent, et même "L'Amant de Lady Chatterley" me rappelle des bons souvenirs, bref nous sommes bel et bien plutôt programmés. Demandez le programme !
Bien à vous Gi, et mordez dans la vie à belles dents !

Écrit par : Valmont | 21 novembre 2011

Topor, j'entends encore son rire aussi déchaîné que ses dessins, et "l'extraction" de votre... topo est une réussite parfaitement opérée.

Écrit par : Dominique Hasselmann | 21 novembre 2011

plonger dans ses origines comme les rayons X plongent en nous... à l'heure ou l'on s'interroge sur la vitesse des neutrinos votre questionnement nous remet les pieds sur terre :)

Écrit par : philachev | 21 novembre 2011

La volonté, les racines - à mon avis les deux sujets sont liés - c'est comme ça que l'on vous aime. Chez vous, la gravité n'exclut pas la légèreté ; le talent, quoi...
Confus tout de même d'apprendre que vous ne supportez pas que l'on arrive en retard aux rendez-vous. Cela méritait d'être dit.

Écrit par : imago | 23 novembre 2011

Et oui... Chacune de nos cellules contient le code de la vie reçu au départ de nos ancêtres, pour se multiplier ensuite, enregistrer son propre vécu et se mélanger parfois à d'autres - le sommet du programme semble-t-il) pour assurer la suite tant que sa durera (*).

De toutes ces combinaisons naissent les passions, les émotions, les mouvements, les envies, les amours, les haines, les baisers, les bébés, les guerres, les romans, les oeuvres d'art et des billets toujours agréables à découvrir comme celui-ci.

Merci Chère Gi !

(*) C'est du Joly depuis Eva.

Écrit par : Ex-mot | 24 novembre 2011

@ Valmont : oui, mordre la vie sans aucun doute parce qu'elle passe vite et demain, c'est déjà fini. Merci de votre intervention. Il semble que nous partagions des des racines du même bois !

@ Dominique Hasselman : ainsi donc, le Roland, vous l'auriez connu ? Moi aussi, oh, humblement, un bonjour au détour d'un couloir, un sourire quand nous hantions son appartement du 16è où son fils Nicolas, cancre devant l'Eternel, nous recevait pour fainéanter :-)

@ Philachev : oui, c'est juste ce que vous dites. On passe souvent à côté d'évidences parce qu'elles sont tellement grosses qu'on ne les voit pas ! Et de me remémorer un dicton de ma mère qui a bercé mon enfance "de l'eau dans la mer, tu ne la verrais pas !"

@ Imago : merci, Imago, pour votre compliment discret. Mais il fallait bien que j'aie des défauts non :-)

@ Ex-Mot : j'aime la vision que vous avez du monde, avec votre télé-objectif. Vous voyez le micro dans le macro, toujours. Merci d'être là Ex-Mot aka Lynx etc.

Écrit par : Gicerilla | 29 novembre 2011

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