07 février 2012
ELLE - La vieillesse, c'est pas du gâteau

Le feu vient de passer au rouge.
Réflexe conditionné, je regarde dans le rétroviseur, celui qui s'accroche au pare-brise entre les deux pare-soleil. Je vois arriver une Mercedes, vieux modèle du temps ou le design des voitures privilégiait la forme carrée. Je les vois tous les deux, clairement maintenant qu'ils se sont arrêtés juste derrière moi.
Il a les cheveux gris-jaunes, la couleur de la vieillesse triste. Cette non-couleur salit le beau brun d'antan dont seules quelques mèches éparses résistent ici et là. Des rides parcourent son visage comme l'eau ravine la terre, toujours d'aval en amont. Elles semblent partir de la racine de ses cheveux et érodent la peau en mode descendant. Les chairs affaissées impriment encore plus de tristesse à ce visage buriné. Les lèvres sont encore assez horizontales mais aussi minces qu'un fil et je vois bien qu'une méchante influence tente de leur imposer la ligne concave.
Il regarde droit devant et ne semble même plus percevoir la femme assise à son côté. Elle a les cheveux blancs, tout à fait blancs. Coupe courte de garçonne qui chapeaute un visage empâtée. Ses traits regardent avec détermination vers le bas. Lignes descendantes profondément creusées, voie toute trouvée aux larmes, si jamais... Sa bouche à elle est restée d'un rose juvénile mais elle a déjà pris le pli du joug trop chargé du porteur d'eau. Son regard se perd à l'horizon. Voit-elle seulement ma voiture ? Non, son regard se porte sur le néant, aucune lumière de vie ne semble plus illuminer le gris de ses pupilles.
Tous deux regardent devant avec obstination. Le feu reste résolument au rouge, complice de mon observation. Je les contemple, recherchant dans le moindre repli peaucier les amoureux amants qu'ils ont été. Je ne vois pas de regard échangé qui trahirait, comme un curé indiscret, la confession d'un amour qui perdure. Ils sont côte à côte mais ne partagent rien, ni même une pensée me semble-t-il.
Pense t'il à la partie de belote qu'il a loupé parce qu'elle a insisté qu'il l'accompagne faire les courses ?Et cette ride du lion furieusement froncée qui semble rugir de mécontentement. Elle l'aura contrarié, c'est certain. Et elle, les lèvres serrées, respire t'elle seulement ? Sont-ils encore heureux ou bien s'accompagnent-ils vers la mort comme de vieux compagnons d'armes, caparaçonnés d'habitude ?
Et mes pensées se décollent enfin du rétroviseur pour partir dans le passé. Ce passé qui me parait appartenir à un autre monde, un monde où je croyais que l'amour que je vivais serait éternel. Pourquoi croit-on que l'amour sera éternel et comment peut-on seulement y croire ? Peu importe, j'ai aimé et à chaque fois que c'était le "bon", je me voyais vieillir avec l'amant. Lui aussi y croyait et alors nous discutions amoureusement des deux petits vieux que nous deviendrions.
Je nous imaginais les cheveux blancs, le visage ridé et le ventre tripotant, nous en fichant comme d'une guigne en dégustant goulûment des gâteaux à la crème accompagnés d'un thé. Ressurgissent tous ces souvenirs emprunts de nostalgie d'une chose qui ne fut pas. Le passé simple est de mise car il fut et n'est plus. Et la question idiote comme toutes les questions sans réponse vient me chatouiller la mélancolie "et toi ma fille, et toi, finiras-tu ta vie amoureusement avec ton homme ou bien partageras-tu comme eux un mariage de deux solitudes ?"
Çà me tourneboule. Je flippe et ça roule en désordre à l'intérieur. Ô, comme j'y ai cru à chaque foi et comme mes désillusions ont été amères. Rien ne dure. On le sait mais une part de nous tente toujours de l'occulter sous un voile d'oubli. À chaque fois, je m'imaginais agrippée au bras affaibli de mon amour, avançant tous les deux à petits pas mal assurés, confiants de pouvoir s'appuyer l'un sur l'autre, toujours. Ma vieillesse rêvée prévoyait des réunions en famille, entourée des petites enfants que sa branche à lui m'aurait apportée, gâtée et gâtant tour à tour. Gâteuse, jamais. Bon pied, bon œil, yeux dans les yeux avec mon vieux complice.
Ils sont toujours dans ma roue mais la lenteur qui les meut les éloigne peu à peu de moi. Ma conduite est toujours celle d'une femme pressée, la leur est devenue celle de ceux qui gagne du temps, qui font durer. La calandre de la Mercedes semble même reculer maintenant, ne plus vouloir me suivre pour ne pas projeter sur ma voiture les miasmes de leur marasme. Ou bien serait-ce moi qui, sans le savoir, fuis, tranche à coup d'accélérateur le fil d'une proximité qui me déprime ?
Allez savoir. Ils sont loin maintenant. Je file devant. Le soleil brille et m'aveugle me faisant croire que le futur qui m'attend ne sera pas gris-jaune et filasse. Pourtant, la vitesse n'a pas réussi à laisser sur place mes mauvaises pensées, et une plus tordue que les mains d'une vieille Parque vient m'asséner :
Et qui te dis que tu ne seras pas veuve ?
Quand mon illustrateur préféré considère la chose...

07:00 Publié dans Billet d'humeur | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : vieillir, vieillesse, fin de l'amour

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Commentaires
Oh Benz, ça, on l'adore, la Mercedes !
Qu'elle soit chantée par Janis Joplin, ou décrite ici (intérieur cuir) par Gicerilla !
Écrit par : Dominique Hasselmann | 07 février 2012
Comme j'aime votre billet et comme je reconnais votre empreinte.
N'avons nous pas toutes et tous ce secret espoir, celui de vieillir à deux et pas trop mal...
Écrit par : Cloudy | 07 février 2012
il y a de très bons shampoings qui éliminent le jaune du gris, si on le souhaite...
peut-être s'étaient-ils disputé quelques heures avant? des couples plus jeunes regardent parfois droit devant eux en voiture. cela m'est arrivé, parce que j'étais fâchée! quelqu'un nous aurait observé à ce moment-là, il aurait fait une mauvaise déduction...
Écrit par : columbine | 07 février 2012
C'est gai, c'est enjoué, ça vous donne la pêche...
Tiens, heureusement qu'il fait froid dehors et que le sol est gelé, sinon je serai allé creusé mon trou! Du coup je vais plutôt nettoyer le fusil, on sait jamais, des fois qu'une stagiaire passe :)
Écrit par : philachev | 07 février 2012
Eh oui, "Tous deux regardent devant avec obstination", non pas vers l'avenir, mais vers la petite concession qu'ils se sont offerte : http://www.journaldunet.com/economie/enquete/concession-cimetiere-les-plus-cheres/
Vous avez mal choisi votre "couple de vieux", c'est tout. Peut-être vouliez-vous seulement y projeter vos peurs;.)
Écrit par : gballand | 08 février 2012
C'est vrai que les effets du temps qui passe sont parfois dévastateurs (aussi) sur notre esprit, qu'ils embrument, anesthésient, blessent parfois à notre insu, car les effets du temps sont les reflets de notre passé, présent, avenir, nos regrets aussi, et puis on sait bien que le passé ne revient jamais au même, alors que l'avenir lui reste toujours le présent sur la crête du passé. Et que nous le constations sur nous-mêmes ou les autres d'ailleurs, puisque que toujours les autres nous renvoient à nous-mêmes. Moralité : profitons du temps qui passe sans compter... Bises à vous Gi la Philosophe. Et n'abusez pas quand même de votre temps pour faire des bêtises...
Écrit par : Valmont | 08 février 2012
Un médiocre écrivain ( et pilote ) écrivait : " L'amour c'est regarder dans la même direction " .(un peu cucu , ça)
Il semble que c'était le cas de votre vieux couple en Benz?
Écrit par : Patton | 08 février 2012
Ah, votre billet me rappelle un souvenir...
Il y a quelque temps, je taquinais ma Belle assise à mes côtés alors que nous descendions les Champs Elysées en voiture: "Le jour où tu seras veuve, promets-moi d'être une veuve joyeuse!"(*). Sur ce, elle m'a filé une claque. En essayant de me rattraper par "Tu sais mon Amour, tu as presque trente ans de moins que moi et il est donc fort probable que je parte avant toi"(*), je ramasse une deuxième claque et BANG!! Voilà que je freine trop tard et touche la PORSCHE décapotable devant nous. Le conducteur sort et nous voit en plein fou rire. "Cela ne va pas non?" qu'il nous fait. "Désolé cher monsieur, mais j'aimerais que ma femme devienne une veuve joyeuse..." Et lui de me répondre: "Si vous continuez à conduire ainsi, cela ne saurait tarder!"
Nous avons rempli le constat d'accident et avant de nous quitter, le gars ne manquant pas d'aplomb, file sa carte à ma Douce: "Le jour où vous serez veuve, appelez-moi, je viendrai vous consoler!". Heureusement qu'Elle ne parle pas français: je risquais d'être cocu - un état aux effets semblables que le veuvage mais qu'on ne souhaite à personne d'être joyeux.
"What did he say?"
"Que tu ferais une belle veuve joyeuse."(*)
Cela m'a valu un sourire que je trouvais quelque part moins rassurant qu'une claque: "Tu me donnes sa carte?"(*)
Et puis nous avons filé vers l'hôtel dans ma FIAT 500...
(*)En anglais.
Écrit par : Ex-mot | 10 février 2012
La vieillesse est avant tout ce qu'on en fait ; ça peut aussi être une chance car nous n'avons (n'aurons) pas tous la possibilité de la vivre...
Écrit par : deef | 11 février 2012
j'adore le commentaire d'ex-mot.. j'adore
Écrit par : dita | 12 février 2012
Illusion que de croire que l'amour appartient à la jeunesse :-P l'amour est toujours à conjuguer au temps présent, qu'on soit jeune ou ridé(e)!! ;-))
Écrit par : fazou | 12 février 2012
@ DHasselmann : dites, Dominique, vous fumez quoi ?
@ Cloudy : en effet, je crois que tous nous y avons pensé. Et heureusement que nous n'avons pas de boule de cristal, nous pourrions être effrayés !
@ Columbine : quelqu'un, qui vous aurait regardée à ce moment-là, aurait certainement ressenti de la compassion. Si jeune et déjà ... :-)
@ Philachev : Ce matin, je relis votre commentaire et je ris. Merci. C'est vrai que, dans le fond, ma note n'est pas gaie, vous, si ...
@ GBalland : non, GB, je vous jure j'l'ai pas fait exprès, c'est eux qui se sont collés à moi, les vaches !
@ Valmont : oui, profitons, tous les jours et essayons de ne pas devenir aigris comme tant de gens qui vieillissent. La peur panique me prend à l'idée de devenir moi-même une vieille femme aigrie, à la bouche en cul-de-poule en train de râler à tout bout de champ !
@ Patton : oui, sans aucun doute.
@ Ex-Mot : votre amie a du goût, une Fiat 500. Soyez tranquille, après vous elle n'ira pas avec le proprio de la Porsche, bien trop matuvu !
@ Deef : oui, je veux bien croire que la vieillesse n'est pas seulement une malédiction mais comme vous le dites, nous ne savons pas à l'avance comment nous vieillirons. Soyons donc aux aguets !
@ Dita : oui, il est fort cet Ex-Mot !
@ Fazou : ah bah, vous avez bien fait de passer me voir, votre commentaire me donne la pêche ce matin. Et merci d'être repassée me voir.
Écrit par : Gicerilla | 25 février 2012
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