16 février 2013
ELLE - Dépit autoroutier
C
es derniers temps, Estelle n'a plus goût à rien.
Ses journées s'écoulent sans heurts comme l'eau de sa douche quotidienne qu'elle regarde fuir en tourbillons dans la bonde. Une spirale mousseuse qui tourbillonne toujours dans le même sens, immuable. C'est ainsi qu'elle voit sa vie depuis que Natacha l'a quittée. "La salope !" se dit-elle ce matin en passant sans entrain l'éponge des mers du sud qu'elles avaient achetée ensemble sur ce petit marché de la Barbade. Un frisson de dégoût la parcourt et elle jette rageusement l'éponge sur le carrelage.
Comme tous les jours, au volant de sa Peugeot, elle conduit comme un automate sur le chemin du bureau. Subitement, sortant de sa torpeur, elle voit dans son rétroviseur une Mini-Cooper littéralement collée à son pare-choc. Elle accélère à peine histoire de recréer le sacro-saint espace de sécurité mais la Mini lui colle au train. Elle scrute son rétroviseur qui lui renvoie l'image d'une blonde, cheveux tirés en arrière, une mèche faussement désinvolte barrant son front. "Pétasse !" lance-t-elle dans le silence de son habitacle. Une colère sourde l'envahit subitement alors qu'elle accélère encore. La Mini tente de la déborder par la gauche alors qu'ensemble elles abordent la voie d'accélération menant à l'autoroute.
La pétasse continue et la dépasse en trombe. Estelle ne peut s'empêcher de noter que ce chauffard en jupon est blonde comme Natacha, conduit une Mini-Cooper bleu layette comme Natacha, et même si ce n'est pas Natacha la colère qui lui sert la gorge ne semble pas vouloir desserrer son étreinte. Elle arrive finalement au travail en se disant qu'on ne l'y reprendra pas. On verrait ce qu'on verrait, nom de nom. Aucune autre blondasse ne lui imposera sa loi.
Toute la matinée, elle repense à la Mini-Cooper et toute son attention est occupée par l'événement qui tourne à l'obsession, en virages secs, lui donnant le tournis. À l'heure du déjeuner, tentant de se divertir, elle part se perdre dans le centre commercial à la recherche d'un jouet pour son filleul. Le magasin aux lumières éblouissantes offre des rayonnages sans fin où des boites multicolores exhibent leurs couleurs tapageuses et leur argument de vente aux promesses plus ambitieuses les unes que les autres.
Sans intérêt, elle déambule, obnubilée par l'image de Natacha qui se superpose comme un calque opaque sur tout ce qu'elle regarde. Et soudain, au détour d'un rayon, une idée jaillit au creux de son encéphale comme un ancien volcan qu'on croyait éteint, ne me quitte pas, non ne me quitte pas... Brel n'est pas loin qui accompagne de ses paroles poignantes l'idée géniale qui lui vient. La colère est mauvaise conseillère et la jalousie alors ?
8h03, il fait froid, le givre blanchit le bitume de l'autoroute lorsqu'elle l'aborde par la bretelle d'accès habituelle. Ce matin, Estelle sourit, pourtant son visage n'est pas illuminé comme une icône, non, son visage semble crispé dans une mimique diabolique. Elle sourit, dorénavant rien ne sera plus pareil. Alors qu'elle se glisse dans la circulation encore peu dense à cette heure là, elle voit arriver comme un missile létal un 4x4 dont les feux de brouillard l'aveuglent. Encore un malade qui se croit maître de la route ! Le type lui fait des appels de phares, nom de nom, pourquoi ne double t'il pas simplement ? Non, il faut qu'il lui fasse sentir qu'elle le gêne. Elle accélère malgré elle, il est toujours derrière. L'aiguille du compteur oscille déjà sur 110 alors que le panneau qu'elle dépasse lui rappelle 80 km/h. Il ne la lâche pas, des sueurs glacées mouillent ses aisselles. Le malade est toujours dans ses roues arrière.
Subitement, il déboîte et la dépasse en la frôlant dangereusement. Elle tourne la tête pour voir celle de son agresseur. Un type jeune aux cheveux huilés comme dans une pub Gucci lui sourit, narquois. Ah, mon coco tu ne vas pas t'en tirer comme ça ! Elle accélère en tenant fermement son volant de la main gauche et de la droite, elle palpe le siège passager pour y trouver son dernier achat. Accélérant toujours elle reste à la hauteur du jeune mec qui se prend pour une star. Côte à côte maintenant, ils filent à 120 km/h. Elle ne sent rend même pas compte du bruit infernal que fait son moteur, non, totalement focalisée sur son objectif vengeur, elle pose son regard sur le conducteur. Le type la regarde à son tour, il se marre, conscient de sa puissance, conscient du défi qui se joue et qu'il va gagner.
C'est alors que son œil droit clignote affreusement, comme si un moucheron venait de se plaquer violemment sur sa pupille. Mais ce n'est pas un moucheron, c'est un rayon, un rayon rouge. Il tourne la tête vers Estelle et les traits de son visage semblent d'un seul coup s'effondrer. La brune qui le défie braque un revolver à laser sur sa tête. Il panique et accélère, quelle est donc cette folle qui le tient en jour ? Hélas, Estelle accélère aussi, un rictus maléfique déformant son visage en un sourire vainqueur. Son bras gauche bande tous ses muscles pour maintenir la course rectiligne de sa Peugeot devenu bolide. Elle joue avec le rayon rouge et dessine des volutes sur la joue droite de son challenger.
Le gars accélère encore, il commence à gagner du terrain, quelques mètres salvateurs pense t'il. Hélas, devant lui, brillant comme un miroir dans le pâle soleil du petit matin, une plaque de verglas s'étale, figée, tranquille, inévitable. Le 4x4 zigzague, part violemment à droite puis à gauche. Estelle regarde le film qui se déroule à 140 km/h, sidérée. Le conducteur n'est plus maître de rien, son véhicule semble suivre les contours invisibles d'un fleuve sinueux. Ses pneus neige ne peuvent rien sur la chaussée glissante. Le 4x4 dérape pour de bon et vient s'encastrer dans les rails de sécurité. Le choc est violent, bruyant, les cris des freins impuissants déchirent l'air sec, le 4x4 avec l'élan tombe sur le flanc et continue de glisser en tournant en une valse débridée qui ne semble plus vouloir s'arrêter jamais.
Les véhicules autour pilent, dévient de leur route dans une déroute paniquée. Estelle décélère pour attraper au dernier moment une bretelle de sortie. Un rire en cascade envahit l'habitacle de sa Peugeot. Il ricoche en notes stridentes et un observateur s'effraierait devant le faciès déformé de celle qui rit et qui répète
"Ah, ah, il est vraiment très bien imité mon pistolet Toys are Us !"
10:11 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

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Commentaires
Tout au long de ma lecture, je me suis demandé quel cheminement pouvait faire naître cette histoire là, avec ce début là, ce milieu là et cette fin là. Non sans frustration, car j'imagine que cela ferait taire une partie de la magie que de livrer les clés de votre fertile cerveau dans les commentaires.
Je crois bien que je ne saurai pas le début milieu fin mot de l'histoire.
Écrit par : Kurland | 16 février 2013
"Ses journées s'écoulent sans heurts comme l'eau de sa douche quotidienne"... comme les choses changent, le jouet acheté au neveu lui a sans doute permis de donner un autre tour à sa vie. De la chair à psychiatre, votre personnage ;)
Écrit par : gballand | 17 février 2013
c'est un peu Tarantinoesque votre histoire, non?
Écrit par : columbine | 17 février 2013
Je dirais Texaveriesque !
Écrit par : imago | 18 février 2013
La vengeance est un plat qui se déguste givré.
Écrit par : deef | 18 février 2013
De la mini cooper bleue au 4X4... Qu'est devenue cette "salope"de Natacha ? En tout cas c'est la bien perturbante Natacha qui a déclenché une série d'évènements et même si le révolvert était factice... Estelle à retrouvé un semblant de vengeance... C'est vilain la vengeance. Je conseille à Estelle d'être prudente...
Écrit par : claire | 18 février 2013
Dans les mers du sud la spirale d'eau mousseuse de la douche tourbillonne dans l'autre sens, c'est dû à la force de Coriolis. Et à mesure qu'on se rapproche de l'équateur, l'écoulement devient pénible et indifférent, comme si le manque d'eau se suffisait pas.
Mais au fait, l'éphèbe gominé dans le 4x4, il est mort ?
Écrit par : Pépéhème | 24 février 2013
"Toys are Us". Cela résume bien tout.
Écrit par : STV. | 27 février 2013
J'avoue, cela fait longtemps que je n'étais pas venu et sincèrement je le regrette, mais tomber sur ce genre de scénario de bon matin me donne une furieuse envie d'aller au cinéma. Gi depuis toujours vous avez ce talent pour nous raconter des histoires...
By the way, j'ai répondu à votre commentaire. À très vite.
Ps : quand est ce que vous venez me voir au soleil ?
Écrit par : Pierre-Jean | 28 février 2013
brrr ça fait froid dans le dos...
Écrit par : philachev | 02 mars 2013
@ Kurland : sympa de vous revoir dans le coin. En effet, ne cherchez pas à savoir car la création intellectuelle est toujours aussi mystérieuse pour moi. Je n'ose l'analyser de peur de découvrir en moi des névroses sans fin :)
@ GB : oui de la chair à psychiatre mon personnage, sans aucun doute. Quelle est la part fantasmée et la part réelle de l'auteur ? J'ai par principe de précaution pris un RV pour moi !
@ Columbine : salut à vous, contente de vous revoir ! Vous me flattez, car de Tarantino je suis fan ! Avez vous vu Django unchained ?
@ Imago : Avery, je suis moins sûre, car il y a quand même une vraie violence dans ce récit là, vous ne trouvez pas ?
@ Deef : oui, et ça fait froid dans le dos, non ?
@ Claire : chère Claire, ne vous inquiétez pas, je crois qu'elle a appris sa leçon :)
@ Pépéheme : ah, je vous adore dans la peau du professeur. Merci, j'ai vraiment appris quelque chose. Le gominé, mais il est mort, naturellement !!
@ STV : il est possible qu'elle n'a pas eu droit au pistolet dont elle rêvait petite fille. AH, quels méfaits insoupçonnés peuvent engendrer les poupées.
@ Pierre-Jean : ah, mais cela faisait des années, oui des années que vous n'étiez pas passé. Merci de votre passage. Revenez !
@ Philachev : oui, j'en frissonne encore. Et vous, ça va ?
Écrit par : Gicerilla | 05 mars 2013
Merci de votre accueil, dont je vais profiter pour vous demander un coup de main. Un blogueur de vos amis, très talentueux mais manifestement trop flemmasse pour me retrouver le billet dont il parlait, m'a certifié que vous aviez écrit des plus belles choses qui soient sur le sexe oral. Je pensais avoir trouvé le billet en question (celui, déjà très bien, sur lequel j'avais commenté chez vous), mais apparemment ce n'est pas ça.
Sur le point de lancer un GiThon (oh!) pour retrouver ce papier qui avait tant marqué l'ultime talent, désormais indisponible, de votre blogroll, votre aide me serait précieuse.
Recevez, par avance, mes remerciements.
Écrit par : Kurland | 06 mars 2013
http://gicerilla.hautetfort.com/archive/2009/12/06/elle-ecole-de-langues-lecon-n-1.html#comments
Tout de même.
Je n'ai pas pour habitude de m'autocongratuler frénétiquement en public, mais là, je crois que j'ai bon.
Ah. ça va mieux.
Écrit par : Kurland | 06 mars 2013
Non des années quand même pas, des mois oui je l'avoue certainement. Même si je ne laisse pas de commentaire, je passe toujours un petit peu pour voir ce qu'il se passe chez vous. Il est difficile de se passer de votre talent de conteuse. De mon côté j'avais une petite excuse, si vous cliquez sur ma signature de ce commentaire, vous comprendrez. La disparition d'un site a laissé la place à la naissance d'un autre...
Écrit par : Pierre-Jean | 26 mars 2013
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