25 novembre 2013

ELLE - Je, tu, il me manque

tumemanques.jpgJe déteste pas le téléphone !

Enfin, cela ne veut rien dire car, au fond, le téléphone ne suscite chez moi aucun sentiment et encore moins la haine. Ce que je veux dire c'est que je n'aime pas cet outil, car c'est un outil n'est-ce pas ? Je ne l'aime pas, car pour être pratique puisqu'il relie les êtres en cas de panique, il fait irruption dans mon intimité sans y être invité. Irruption, oui, le mot est justement choisi "entrée soudaine et violente d'éléments hostiles ..." Il sonne de manière intempestive et ses sonneries me somment de répondre, pour qui se prend t'il ?

Je ne vous ferai pas l'article mais nous avons tous pesté un jour de constater que l'interlocuteur n'était pas un ami mais un vendeur, nouveau colporteur qui force votre ouïe à défaut de votre huis !

Mon téléphone fixe sonne. J'hésite un instant "et si c'était lui ?". C'est bien lui ! Tous les muscles de mon corps ce détendent en un instant et pour un peu je me transformerais en guimauve. Sa voix n'est pas radiophonique de celle qui vous transporte mais c'est sa voix à lui, ça me suffit.

Nous échangeons des mots d'amants sages. Je ne suis pas une démonstrative et mes mots ont la pudeur de ceux qui ne se mettent pas facilement à poil. Il n'est pas vraiment différent de moi. Nous enfilons des petites choses sans prétention, créant un tour supplémentaire au collier du quotidien. Rien d'important au fond, juste la chaleur des voix qui tentent via les ondes de se toucher puisque les mains ne le peuvent pas. Subitement, comme sortie du fourré où elle était embusquée, la question jaillit "Je te manque ?"

Le temps se fige un instant, léger frisson le long des reins. Je ne réponds pas encore et sa question fait le tour des circonvolutions de mon cortex cérébral comme une Ferrari sur le Nürburgring. Que répondre. "Non, mon chéri, tu ne me manques pas..." Petite pause, le temps se fige comme de la gélatine. Il rit. Il est beau joueur et je me sens coupable, sans doute, puisque j'enchaîne des explications visant à atténuer le coup. Car c'est un coup, nul doute, je l'imagine en train de lécher la plaie.

J'aurais pu faire le choix de mentir pour le rassurer car la question n'était pas juste académique. Non, elle était vraisemblablement l'expression d'un besoin, d'une envie que je ne pouvais satisfaire sans mentir. Quel est pire : le mensonge ou la blessure qu’un cas comme dans l'autre j'aurais asséné ?

Nous raccrochons et j'ai l'impression qu'il a compris mes explications et qu'il les a acceptées. Pour de vrai ? Depuis, je m'interroge. Quelle est donc cette question ? Que dit-elle de celui qui la pose ? Et la réponse, que dit-elle de celui qui la prononce ? Cette question et la réponse qu'on y fait sont-elles révélatrices de la qualité du sentiment ? Mesurent-t-elle notre engagement comme une toise ?

Sans aucun doute, cette question et sa réponse parlent de nous, de vous. Elles disent comment nous envisageons la relation et ce que nous y investissons et ce que nous en attendons. Et moi, alors ? Je n'aime pas vraiment la question car elle fait de moi un être passif, et en amour, je ne le suis pas.

"Je te manque ?" Autrement dit : je manque à toi. Je est l'acteur et l'autre est l'objet qui, dès lors, ne peut rien y faire puisqu'il n'est pas l'acteur. De la même façon, l'affirmation "Tu me manques" fait encore et toujours de l'autre l'objet d'un constat qui n'est pas fait par lui.

Me manque-t-il ? Non, parce que je sais qu'il est tout à moi. Je le sais présent, à tout moment, et ma confiance en lui est telle que le doute n'arrive pas à glisser son pied dans mes convictions. Il est loin mais il est avec moi. Mon cœur est totalement assuré qu'il est mien même s'il est loin et l'éloignement n'est pas un mal ni un bien. En conséquence, je ne souffre pas. Sa présence à mes côtés n'est pas le préalable à mon bonheur et son absence n'est pas celui de mon malheur.

Je me sens bien, avec ou sans lui, et sa présence me fait l'effet du beurre dans les épinards : un exhausteur de goût, un exalteur de sensations. Non, il ne me manque pas. Il est dans ma vie tout simplement, sans susciter de quelconque souffrance, ce que le manque serait absolument.

Mais d'où vient alors que, communément, tout homme, toute femme mesure l'étendue ou la profondeur d'un engagement au manque ressenti lors de l'éloignement ? Ce manque, ils en font même leur apanage, ils le brandissent en étendard prouvant ainsi aux yeux de tous que leur amour est fort et véritable. Le postulat en naîtrait alors : l'amour, le vrai, le fort ne peut se vivre que dans la présence et le manque ressenti lors de l’absence en est la preuve. Je ne pleure pas au pied du bus qui m'emmène loin de lui, non, je me réjouis, car ce nouvel éloignement créera forcément d'autres retrouvailles.

Alors, pourquoi mon "non !" spontané m'a-t-il instantanément renvoyé le reflet d'une mauvaise femme ? Parce que les conventions ont la peau dure et qu'il est convenu que deux êtres qui s'aiment vraiment ne peuvent vivre loin l'un de l'autre et que toute séparation est forcément à vivre comme un drame, même si le laps de temps qui sépare les deux amants ne dure pas plus qu'un bâillement. Je ne veux pas faire de ma relation amoureuse une partition dont toutes les notes et tous les tempos y sont prédéterminés nous faisant tour à tour chanter allegro ou affanato. Ma vie amoureuse ne saurait être une suite d'actions prévisibles !

Et vous, qu'en pensez-vous ?

 

 

Commentaires

J'aime beaucoup cette réflexion sur le manque, que je trouve finement observée (et écrite avec talent, cela va sans dire). Le lien fait quasi automatiquement entre le manque ressenti et la profondeur (ou l'épaisseur ?) des sentiments m'effraie un peu et je le sens moi aussi très conditionné par un schéma culturel bien étriqué (cela dit sans idée de jugement).

J'ajouterai aussi que si je peux ressentir quelque chose assimilable au "manque", ce ne serait pas envers une personne, mais vis à vis des moments que je peux passer avec elle. Et encore... il s'agit davantage d'envie, de désir, que de "manque", qui porte avec lui la notion de creux, d'absence, de souffrance...

Écrit par : Pierre | 26 novembre 2013

Bien sûr que le texte est magnifiquement écrit et tellement vrai mais je suggère de prendre rapidement le téléphone et d'entrée lui dire " Oh oui... bien sûr que tu me manque!!
- C'est ce que moi je ferais... mais "IL" n'a jamais appelé...Depuis 50 ans j'attend! Bise et aussi merci.

Écrit par : claire | 27 novembre 2013

Le manque est l'expression d'un problème personnel sans rapport avec l'Autre.
Serait-ce à dire que la vie sans l'Autre serait un enfer ? que nous ne serions pas viable, comme une bête avec une patte cassée ?
Si notre malaise est si grand que l'Autre soit la béquille indispensable pour vivre, alors le manque exprime cette infirmité.
Par contre il serait entièrement recevable de dire "j'ai envie de toi", envie ou non partagée selon l'humeur ;-)

Écrit par : pépéhème | 27 novembre 2013

Je souscris à la première phrase du commentaire précédent.
Cette question en dit long sur la personne qui la pose...:)

Écrit par : gballand | 29 novembre 2013

Et moi je ne souscris pas à la dernière phrase de PPM je ne crois pas au manque sexuel qui est très facilement gérable. Lorsque un être vous manque on est pas "informe" je pense plutôt que dans les choses de la vie "lui" ou "elle" sera difficilement remplaçable - Forcément puisqu'il s'agit de notre choix.
La dernière fois que j'ai dit "tu me manque" c'est a une aminaute qui a crée une entreprise donc n'a plus assez de temps pour batifoler sur le Net.Les blogs tournent, s'ouvrent et se referment par lassitude parfois du reste ... C'est la vie lili - Amitiés de Claire

Écrit par : claire | 29 novembre 2013

AGRRR %)- Mais bon... Ni infirme,ni handicapé mais on boite un peu quant même (dans sa tête)... Sans l'autre.

Écrit par : claire | 29 novembre 2013

Alala...Comme cette question en dit long en effet.
D'abord celui qui la pose a besoin d'être rassuré de se savoir aimé et je trouve touchant de garder une part de candeur.
Lors d'une relation naissante on a besoin de savoir où se situe l'autre pour savoir à quel point on peu s'investir car on sais tous combien se faire briser le cœur est douloureux.
Il y a celui qui répond non, mais qui pense oui et qui préfère le garder pour lui car il a peur d'étouffer l'autre.
Cependant s'il pense oui et dit non, il cours le risque de donner une image trop désinvolte sur l'intensité de ce qu'il ressent.
Le mieux est d'être soi, ça passe ou ça casse mais le naturel est toujours préférable à une attitude feinte et comme de toute façon il reviendra au galop...
Dire tu me manques ou je pense à toi est différent, mais peu importe les mots puisque c'est l'intention qui compte.
Aimons, rions et profitons de l'instant présent.

Écrit par : Merko | 30 novembre 2013

Je pense que vous voulez rester une femme libre, qui ne soit pas attachée (au sens propre et figuré) à quelqu'un sans être sûre que ces attaches ne soient pas réellement communes. Mais les attaches, sont à double tranchant, rassurantes et essentielles aux sentiments véritables, elles sont aussi le reflet d'une quête qui n'est plus à faire, et c'est bien la quête qui est tonifiante ; le meilleur moment de l'amour est bien lorsque l'on monte l'escalier... Je vous embrasse.

Écrit par : Valmont | 30 novembre 2013

Ce billet me parle joliment.
Quelques mois après ma rencontre avec mon compagnon, je lui fait l'aveu que je l'ai aimé "immédiatement".
Je lui formule la demande lourdement chargée de sens pour moi "Et toi ?".
Douche froide, ce n'était pas son cas...
Derrière la demande, la crainte : celle qu'il ne m'aime pas autant, celle qu'il puisse me quitter... J'avais besoin d'être rassurée, l'enfant en moi et la femme.
Aujourd'hui, je me sens plus tranquille, plus apaisée dans notre relation.
Je fais avec ses absences et savoure nos moments ensemble et ne me pose plus (trop) de questions.

Écrit par : Cloudy | 01 décembre 2013

C'est assez curieux... Pour dire ou montrer mes sentiments à un "je t'aime" je préfère un "tu me manques". A vous lire, je ne sais plus exactement pourquoi... Au delà de la pudeur de mes sentiments, j'ai l'impression que le "tu me manques" traduit mieux ce que je peux ressentir à un moment T. Pas celui du trouble identitaire, ni celui de l'appartenance... Où d'un vide quelconque... Non comme pour dire "Aujourd'hui j'ai passé un bon moment... Un moment que j'aurais tant aimé partager avec toi." Ce manque où parce que l'on est triste ou heureux, on aimerait que l'autre partage tous ces moments.

Bien des fois, je termine mes phrases ou mes appels téléphoniques... Par... "Tu me manques."
(Et le je t'aime prend des allures de ce que vous définissez pour votre non manque. Le je t'aime est profond, c'est celui où que l'autre soit, j'ai la confiance, l'apaisement de mon amour pour lui, sans forcément ressentir le manque, sans forcément vouloir qu'il soit là à chaque instant. C'est celui que je répète sans cesse à mes proches...)

Écrit par : Vellini | 01 décembre 2013

Tes textes sont toujours un délice de lecture , je vais jeter un regard différent sur mon téléphone. Je te remercie d'avoir mis un commentaire si intéressant sur mon blog. Amitiés.

Écrit par : ariaga | 02 décembre 2013

J'ai failli "manquer" ce très beau texte, beau aussi bien par le fond que par la forme. Du grand Gi !
"Je te manque ?" Autrement dit : je manque à toi. Je est l'acteur et l'autre est l'objet "
Coïncidence : cette analyse grammaticale rejoint une reflexion que je me faisais l'autre jour en écoutant Mick Jagger chanter "I miss you". ( alors que je n'avais pas lu ce post ; misérable que je suis. Je remarquais que pour les anglais c'est le locuteur qui est le sujet agissant alors que chez nous il est, en quelque sorte, l'objet subissant l'action.
Et que dire du glissement sémantique : manquer à quelqu'un ou manquer sa cible ; ce n'est pas la même chose !
Puisqu'il est question de chanson ; aller, une petite pour finir. Elle n'est pas de Mick Jagger, mais de Mick Micheyl ; encore une coïncidence !
" Je t'aime encore plus quand tu n'es pas là ; car je peux rêver de toi "
"Je t'aime encore plus quand tu n'est pas là

Écrit par : imago | 06 décembre 2013

@ Tous : merci pour vos commentaires. Intéressant pour moi de voir comment vous, vous vivez (ou pas) le manque. Et puis quel plaisir de voir que des vieux de la vieille (!!) viennent encore de temps en temps ici. Pierre, PPM, Vellini, Ariaga, Valmont etc., aux côtés de mes plus fidèles lecteurs ! MERCI :-)

Écrit par : Gicerilla | 11 décembre 2013

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