19 novembre 2009

ELLE - Fucking société de consommation

Banania.jpgJ'ouvre ma boîte email et mon cœur fait un bond !

Un bond ? Non, quelque chose de bien plus acrobatique vus les battements qui s'en suivent. Mes yeux sont écarquillés comme ceux de Banania et mon cœur qui s'emballe. Ca y est, la gloire est à ma porte, elle s'essuie poliment les souliers sur le seuil. Je n'ose pas ouvrir l'email tant l'anticipation de ce qu'il contient me fait mousser. "Faire mousser quelqu'un : le mettre en valeur de manière exagérée." Je sens que j'ai enfin atteint le sommet. Je savoure, je jubile, un sourire niais illumine mon visage alors que je rumine comme une génisse gourmande les mots de l'objet "Coup de cœur pour votre blog". Ca y est, c'est sûr, un critique littéraire m'a repérée et va m'éditer.

Comment exprimer sans la trahir l'émotion qui s'est saisie de moi ? Impossible. Et c'est d'un index fébrile que j'ouvre le message électronique. La première phrase est de bon augure "Je viens de visiter votre blog  http://gicerilla.hautetfort.com/  que j'ai beaucoup apprécié." Ah, cette Christelle qui m'écrit, quelle femme de bon goût. Mes yeux avides poursuivent la lecture. "Je suis Christelle, webmaster du site www.solvital.fr et j'aimerais vous compter parmi nos sites amis.

Nous récompensons nos partenaires ce mois ci en faisant gagner des simulateurs d'aube MP3 (réveil par la lumière) à toutes personnes nous accordant un lien sur sa page d'accueil ou diffusant un de nos articles sur son blog. Nous pensons que c'est une marnière original et conviviale de remercier ceux qui parlent de nous sur la toile.
Pour participer, c'est très simple : il suffit de vous inscrire sur notre page
http://www.solvital.fr/jeu-concours-novembre-2009.php  où vous trouverez toutes les explications.

J'espère vous compter parmi nos blogs amis et n'hésitez pas à revenir vers moi pour plus d'information.
Christelle

Webmaster www.solvital.fr " 

Argh, subitement j'étouffe. Mon sourire d'aise se transforme en grimace haineuse. Quoi, il s'agit de racolage publicitaire ! Quoi, ils investissent sans vergogne la blogosphère à la recherche de bonnes poires ? J'enrage. Un rouge hargneux me monte aux joues, nouvelle nuance dans la gamme chromaticoléreuse. Quelle audace, me susurre mon indignation, t'associer à un site commercial, ils ont perdu la raison. Et pour quel produit encore ? Mon sang breton ne fait qu'un tour, déjà je fourbis mes armes, ça va saigner comme du temps du combat des Trente.

Je hais cette société de consommation qui vient jusque chez moi envahir mon espace de création. Qui sont-ils ces autoproclamés maîtres de la toile qui racolent pire que des sergents recruteurs, ces petits bras qui tentent d'appâter le chaland avec un simulateur d'aube MP3 ? Ils nous récompensent, disent-ils, avec de la pacotille, vulgaire verroterie de colonisateur. Et le blogueur deviendrait le héraut de ces bonimenteurs, bon-samaritain qui, par un simple lien, aiderait à soigner les maux d'une société dépressive ?

Le mépris qui m'habite ainsi que le dépit, me font répondre en mots acides. Evidemment que je suis dépitée. Oui, j'éprouve du dépit, plus contrariété que déception d'ailleurs. Non pas tant par la gloire qui de moi s'éloigne, mais par le fait qu'il n'existe plus aucun sanctuaire où l'on peut rester à l'abri de cette société qui nous propose de consommer à tous prix.

La Web Master est par moi habillée pour l'hiver. Une garde-robe sur mesure, je vous assure. Elle doit regretter amèrement les mots charmants qu'elle a dits sur mon blog mais qu'importe, les a-t-elle seulement un seul instant pensés ?

Ah, ça va mieux !

 

15 octobre 2009

ELLE - Gicerilla entre en résistance

faut-reformer-lorthographe-L-1.jpg

Le titre m'avait fait m'exclamer d'indignation !

Encore un article paru dans "ELLE" qui, je le sentais, allait faire naître sous mes doigts un billet de révolte. J'avais arraché la page, animée par une hargne pleine d'anticipation, me promettant de le lire lorsque j'en aurai le temps. Et puis le temps a passé...

Je l'avais remisé dans mon carnet à spirales où je l'avais oublié jusqu'à ce dimanche. Un article plié ne tombe pas par hasard, c'est bien connu, il voulait se faire remarquer, évidemment. Il fallait donc que je le lise. Et comme une mise-en-scène orchestrée par un hasard soucieux de me faire réfléchir sur le sujet, ne voilà pas que la télévision, allumée par inadvertance, venait en renfort de mes réflexions.

Je finis de lire l'article "Faut-il simplifier l'orthographe ?" Ce titre m'avait pour un peu fait hurler seule comme seules hurlent les folles ayant perdu l'esprit, chair à Charcot en devenir. C'est que de pareilles propositions pourraient facilement me rendre folle. Un "non" tonitruant,  un "non" réactionnaire et indigné, un "non " désespéré avait jailli de ma gorge. Ma colère enflait au fil des paragraphes. Simplifier l'orthographe pour satisfaire le manque d'ambition de crétins paresseux et niveler par le bas une société qui régresse déjà. Perdre, par une réforme farcie d'arbitraires, la trace de notre culture, la trace de notre histoire dans l'écriture. Jamais. 

Je relis les arguments bon marché que me sert François de Closets et je ne peux m'empêcher de penser quoiqu'il en dise, qu'il y a dans cette proposition comme une solution de facilité pour pallier le manque d'éducation tant à la maison qu'au lycée. "Notre orthographe n'est ni cohérente, ni logique" dit-il. Bien sûr qu'elle est tout cela mais, pour le comprendre, il faut avoir des lettres, il faut avoir des langues. Il faut connaître le latin et le grec. Il se peut qu'il faille aussi connaître un peu de hittite, un brin de tokharien et un soupçon de celtique. Alors, et alors seulement, le grand dessin de notre langue et de sa construction nous arrive et la lumière jaillit. N'y a-t-il pas même parfois une forme de jouissance pour le curieux qui se donne la peine de comprendre d'où vient tel mot et qui découvre dans sa construction comme une évidence historico-linguistique ? Et les conventions adoptées dans l'écriture ne sont-elles pas comme autant d'indices de nos origines semés par les linguistes pour ne pas se perdre tout à fait ?

Il me semblait que De Closets était loin d'être un crétin ignare. Comment, dès lors, peut-il demander une réforme fondée sur une décision arbitraire à vocation simplificatrice ? Simplification pour moins d'efforts. On y revient encore. La politique du moindre effort pour séduire les masses dénuées d'ambition et fainéantes. Et je m'interroge. "Qu'est-ce qui aujourd'hui me diffère des jeunes à la parole bancale, à la graphie tordue et non plus ortho, au phrasé syncopé de celui qui n'a pas de plaisir à parler ?" Le plaisir. Oui, il se peut, le plaisir. Car il y a du plaisir à acquérir du vocabulaire pour parler droit et bien exprimer sa pensée. Serait-ce alors qu'ils ne pensent pas ? Pourquoi aimé-je tant les mots et affectionné-je comme un défi leur complexité orthographique ? Une orthographe droite est une victoire et une gloire qui devrait être convoitées.

Et alors que je réfléchis dans ce sens, voilà le 13h15 de dimanche et Alexandre Jardin qui m'interpellent en des mots qui font mouche. Alexandre s'échauffe, une forme de bégaiement l'embarrasse alors que les mots de précipitent vers ses lèvres comme les parisiens vers la rame. Il parle des jeunes des banlieues qu'il fréquente :

"La pauvreté lexicale aboutit à la brutalité. Lorsqu'un adolescent n'a pas les mots pour s'exprimer il se tourne vers la violence. On peut imaginer tous les programmes de réinsertion, avec tous les budgets du monde, s'ils n'ont pas les mots ils cogneront (...) donner leur les mots (...) et ils vont médiatiser leur violence, ils vont médiatiser leurs espoirs (...) la violence qui est faite à la langue est une violence sociale, ça condamne à rester dans un ghetto ..."

Très peu de mots, quelques phrases qui conquièrent instantanément ma conviction, sans esbroufe. Voilà pourquoi il faut lutter contre l'ignorance et l'éducation bas-de-gamme. Voilà pourquoi les parents ont cette responsabilité morale de transmettre à leurs enfants l'envie d'apprendre pour devenir des hommes libres. La liberté est à la portée de celui qui sait, l'inverse est-il vrai ?

Et vous, qu'en pensez-vous ?

 Dessin gracieusement prêté par CENO.

 

23 septembre 2009

ELLE - Ange ou démon

lesecret.jpgAh j'enrage !

 

Deviendrais-je mono maniaque, de ceux qui font de la critique un exutoire à leur propre médiocrité ? Enfin, qui suis-je pour juger de ce que je ne connais pas. Car pour se poser en critique, il faut être spécialiste n'est-ce pas ? Enfin, c'est ce qu'ils prétendent. D'ailleurs,  à ce propos, quelles lettres, de noblesse ou pas, donnent à un homme le droit de devenir critique professionnelle ? 

Car on ne nait pas critique comme on reçoit un don divin, non, on le devient. Quel étrange exercice n'est-ce pas là, de s'asseoir dans le noir et de scruter le spectacle. Oui de le scruter, de l'épingler comme un entomologiste l'hanneton, non pas de le regarder comme on regarde une œuvre d'art, l'esprit ouvert, l'âme libre de toute obligation. Ni celle d'aimer, ni celle de détester. Ou bien encore, ouvrir le dernier livre de Tartempion, la moue déjà à la bouche sans en avoir rien lu car on sait qu'on ne l'aime pas. Pourtant, il faudra bien lire sa prose de bout en bout au risque de ne pouvoir livrer à temps l'article critique.

 

Le critique doit critiquer. Si possible, le critique doit avoir la plume alerte, le verbe précis à égratigner ou à encenser. Le critique critique pour se faire une place dans la société, de préférence légitimée par la perspicacité de son intervention qui tour à tour démolit une œuvre ou fait d'un navet un prodige. J'imagine le critique paniquant devant la page blanche. Lira-t-il ce que pense le confrère pour prendre un subtil contre-pied ou, au contraire, hurlera-t-il avec lui, car on se sent moins seul dans la meute et la majorité, c'est connu, a toujours raison ?

 

Critique est un sale boulot. Sale ? Oui, assez. Ne laisse-t-il des traces indélébiles sur la conscience quand ce n'est pas celle-ci qui a été écoutée par le rédacteur mais bien l'autre, la voix prétentieuse qui opte pour le contre-pied au détriment de l'objectivité, la voix de la tendance ou de celle qu'on voudrait lancer. Que d'artistes n'ont pas été brûlés sur le bûcher des vanités de critiques sans fortune et qui l'attendaient. Se faire un nom aux dépens de l'autre peut-il être une ambition qui ne s'avoue pas ? Ce fut le cas, je le crains, plus d'une fois.

 

Alors, me voilà ce soir devant le petit écran qui ne mérite plus son nom, car comme tous les français j'ai cédé à la tentation. J'ai acquis un écran LCD grand format. Et oui, la Gicerilla qui conspue la télé a craqué pour un écran géant. C'était pas de sexe ou ça, évidemment j'ai pris ça ! Me voilà donc devant un intermède publicitaire, le cerveau fondu suintant en minces filets de mes oreilles, le regard vitreux qu'on prête aux lobotomisés. TF1 déroule le film de ses annonceurs.  La belle Uma déambule dans son boudoir. Miroir, joli miroir. De la coiffeuse à la psyché, dis-moi qui ce soir je serai, Ange ou Démon ? Mais c'est à chier* ! Givenchy. Tout est dit.

 

Comment ont-ils pu concevoir un scenario si médiocre ? Il faut être sacré bonimenteur ou avoir affaire à des amateurs pour vendre un tel navet. Et c'est médire du navet que de décerner son nom à cette publicité de piètre qualité. Pourtant, à bien étudier les ingrédients, rien ne manquait : Uma Thurman, Mario Testino, un paquet d'€uros.

 

Hélas, le mélange a précipité en gros grumeaux indigestes. Le jeu de l'actrice, la mise en scène et la musique. Avez-vous écouté la musique ? Mélodie au rabais qui se gonfle d'importance à coup d'archets synthétiques. Je ne parle pas de la voix de RoBERT, doublure ou plagiaire de Mylène Farmer, sinon les fans vont me crucifier. Encore une fois, s'il fallait le prouver, il ne suffit pas d'un gros budget et d'un appétissant casting pour faire de la qualité. Mais où sont donc passés les publicitaires inventifs et déjantés qui ont fait les heures glorieuses de Culture pub !

 

A vous de juger.

 

* En français dans le texte (ndlr).

 


 

21 septembre 2009

ELLE - To boude or not to boude

La lèvre du bas retroussée en une moue dépitée, je vous torche une note courte.

C'est bien la première fois. Oui, Gicerilla fait la gueule. La Baronne de la Tronche en Biais, ce soir, c'est moi ! Ah, cela vous laisse sans voix. Y'a de quoi, je ne vous avais pas habitués à ça. Envolés les textes léchés avec passion. Ben, oui, je lèche mes textes, pas vous ? Evaporés les questionnements, digne psychologie de comptoir pour vous faire parler un peu de vous et vous découvrir au travers de vos mots. Disparues les fictions pondues avec persévérance et délectation pour des lecteurs hypothétiques. De toute façon, tout le monde s'en fiche. Crise de foi. Sans rime ni raison. Beurre aux cochons. Euh, non, confiture ! On s'en fout aussi. Ce soir, je doute et me retranche dans le silence.

Juste mal lunée, juste àquoibonniste, juste découragée  ...

Du coup, ce soir je vais me goinfrer de Nutella et me cultiver.

Ca me passera !

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08 septembre 2009

ELLE - Tragic sister

incompréhension.jpg"Famille je vous hais."

Je ne sais pas ce que Gide voulait dire au fond, je ne l'ai pas lu. Je me lance sur sa piste. Cette phrase m'intrigue. "Les nourritures terrestres". Un tel titre ne saurait me laisser indifférente. Nourriture. "...long poème en prose, où s'exprime une sensualité teintée de ferveur, de contact avec la nature." Sans rien en savoir, une association se fait avec Rousseau. Tant de choses à lire encore. Rien à voir avec ce billet finalement, si ce n'est un mot. Un nom commun, un mot commun.

La famille. Catalyseur de tout ce que nous sommes, femme ou homme. Ses médiocrités et ses grandeurs. Comme un agent réactif qui lui-même ne change jamais, elle altère ou au contraire sublime les éléments qui la composent. Car au sein de la famille, ne sommes-nous pas, plus que nulle part ailleurs, ce que nous sommes vraiment ? Ou serait-ce le contraire, la famille nous façonnerait-elle et nous ne le savons pas ? C'est effrayant. Car alors je perçois ce que nous recelons, de mauvais ou de bon, et ce que nous devenons ne serait qu'une partie de nous exacerbée dans le cocon !

Quelles explications trouver à mes interrogations ? Comment peut-on se déchirer dans une même fratrie ? Comment peut-on se haïr ou s'aimer ? Quel jeu de dés détermine ses dispositions ? Issus du même sang, de la même chair, comment deux frères et sœurs peuvent-ils devenir les pires ennemis ou les meilleurs amis ? Je m'interroge ces derniers temps, après que tant et tant de tentatives de rapprochement de ma part aient été vaines.

Certaines dissensions existent qui perdurent au-delà de la mémoire de l'événement qui les a peut-être fait naître. Ma sœur. Mon aînée, celle qui aurait dû me montrer le chemin m'est devenue plus étrangère qu'une quelconque connaissance. Aucune des langues qu'avec elle j'ai essayé de pratiquer n'a su toucher son cœur, et je reste plantée au milieu de la route à scruter l'horizon où jamais sa silhouette ne point comme l'annonce d'une réconciliation. Je m'aveugle, les yeux rivés du levant au ponant, sur un hypothétique retour. Rien n'y fait. Pourtant aucune colère n'a creusé de fossé entre nous pour toujours, aucune rancœur de ma part n'est venue envenimer une situation scabreuse. Non. Seuls ses souffrances ont construit autour d'elle cette muraille infranchissable. Où sont-elles nées, qu'est-ce qui les a suscitées, je ne le sais pas mais aucun guichet n'y est qui me permettrait de lui tendre la main. Elle ne le sait pas non plus il me semble, et c'est la clé qui lui manque pour enfin changer.

Étrangère. Et la vie passe. Le temps ne se dilate pas hélas, il se contracte. Chaque jour va plus vite qui nous rapproche de la fin. Et malgré l'échéance aucune urgence ne nait qui créerait enfin le rapprochement. Alors, lorsque j'ai lu ça chez Marion, mon cœur s'est serré cruellement. Je redeviens une enfant devant ces beaux sentiments. Et je fais le bilan de ce tracas que nous vivons elle et moi. Ce qui la tient éloignée de moi, c'est moi ! Intolérance plus radicale que celle du xénophobe de base. Peut-on opposer à l'autre comme un ultime reproche d'être ce qu'il est ? Incompréhension insurmontable ou plutôt qu'elle ne veut pas surmonter. Me dira-t-elle ce que j'incarne à ses yeux qui lui est si insupportable, si intolérable ? Peut-être, peut-être pas, mais je fais le vœu que ce ne soit pas à la dernière heure, il sera trop tard.

Famille je vous hais ? Non, famille je ne vous comprends pas !

 

 

02 septembre 2009

ELLE - Alors Dieu n'existe pas ?

Jaycee.jpgMes doigts se crispent sur le volant de plastique noir.

La jointure de mes doigts est blanchie par mon désespoir. Je crie. Oui, je crie seule dans ma voiture. Une folle ayant perdu ses sens. Déboussolée par tant de haine, je crie. Les vulgarités fusent comme des torpilles, si seulement elles pouvaient lui exploser la gueule. Faire de lui de la bouillie. Une énergie du fond des âges remonte dans mes membres, une incompréhension étouffante me fait perdre ma raison. Je crie. Je vitupère. Je l'agonis. Je le voudrais là, cloué au pilori, soumis et sans défenses comme elle l'était, elle. Les mains entravées, la tête penchée en une fausse repentance, recevant sur le corps les crachats brûlants des passants. Si seulement les regards réprobateurs de ses concitoyens pouvaient lui être autant de coups de boutoir déchirant ses chairs comme j'imagine ceux qui ont pénétré sa chair à elle pour la première fois.

Ma vision se voile, l'eau monte en moi. Une eau bouillonnante et acide qui laisse sur mes joues le feu. Le feu de la honte ressentie pour lui. La honte de me dire que c'est un être humain qui a fait ça et que pourtant je refuse de mettre dans la même catégorie que moi. Nous partageons, hélas, la même classification dans le règne animal et c'est déjà bien trop. Tout nous sépare et plus que tout la notion du bien et du mal. Dans un autre temps n'aurait-il pas été déclaré au service de Satan et condamné aux pires supplices ? J'en viendrais presque à revendiquer les mœurs barbares du passé pour ce type de scélérats. Ah, prêchez-moi je vous en prie le pardon et faites-moi croire en la rédemption sinon bientôt je vais hurler les mots de Michel Sardou "... je suis pour !"

France-Inter termine sa chronique et j'éteins l'autoradio. Besoin du silence. Pourtant, le prénom de la petite continue à raisonner à mes oreilles. Son prénom comme deux initiales prononcées à l'anglaise. Jaycee. Djèci. J-C. L'ironie me vient. Nouveau christ au féminin, sacrifiée pour le plaisir d'un humain sans offrir à quiconque une quelconque rédemption. D'un humain ? N'incarne-t-il pas plutôt le reniement de ce qu'est l'humanité "Bonté, bienveillance de l'homme pour ses semblables". Jaycee ou l'exutoire innocent de vices et de violences comme le furent avant elle Natascha, Elizabeth et tant d'autres moins chanceuses. Chanceuses en effet, même si ce mot ici parait comme un blasphème, car sans le hasard favorable dont elles ont bénéficié, elles seraient certainement toujours esclaves dociles de leurs tortionnaires.

Elle avait 11 ans, il en avait 40. Il aurait pu être son père, il en a fait une femme. Il lui a volé sa liberté et sa virginité. En échange de quoi ? Quelles peuvent bien être les motivations d'un tel geste ? C'est un crime pour tous ceux, qui comme moi, en prennent connaissance maintenant mais aux yeux de Garrido, qu'était-ce ? Et sa femme dans tout cela ? Encore une fois complice ? Complice jouisseuse ou complice obéissante ? Je n'arrive pas à trouver de raisons. La raison est certainement absente de cet acte criminel. Pourtant, l'avocat de la défense et celui de la partie civile vont tenter de prouver avec force effets de manches tout et son contraire, et expliquer pourquoi cela fut.

En surimpression  j'imagine la gamine terrorisée voyant approcher pour la première fois l'homme qui va la violer et qui peut-être bande déjà. Et involontairement, sans aucun plaisir déviant, se déroule devant moi le calvaire de l'enfant. Envie de crier à nouveau "NON !" mais cela ne changera rien à l'affaire. L'habitacle de la voiture devient bien trop étroit pour toutes les émotions violentes qui s'emparent à nouveau de moi. Et une imprécation véhémente et désespérée monte à mes lèvres.

"Si vous existiez, cela ne serait pas !"

 

 

 

 

27 août 2009

ELLE - Quand la facilité nous enchaìne

chaines.jpg"Tu ne crois pas que la crise a bon dos, non ?

Franchement, invoquer la crise c'est comme invoquer un envoûtement. Imparable. Mais au fond la crise ne nous est-elle pas plutôt un prétexte ? Un prétexte pour ne pas aller de l'avant, pour ne pas se "mettre en danger" comme on dit pompeusement, parce qu'en fait de danger, hein, vraiment... Elle me répond que la crise ajoute à l'affaire, ce n'est pas le bon moment en effet mais plus que tout, il y a l'âge. "Ah, c'est à cause de l'âge tu crois ! L'âge, ah, ça l'âge en effet, là ça devient sérieux. Si tu évoques l'âge, évidemment. Vu sous cet angle là..."

L'alibi tout trouvé. Ma lucidité froussarde négocie avec ma conscience rebelle. Petits arrangements privés. Elle a raison, l'âge, c'est bien de cela dont il est question. Car il me faut bien un alibi, un de ces alibis indéboulonnables, de ces vis sans tête sécurisées par des écrous soudés auxquelles on peut s'accrocher sans peur qu'elles ne nous laissent dévisser. Car voyez-vous, accepter sa propre couardise est quelque chose d'insupportable. Pourtant, accepter sa couardise serait faire preuve de courage. Dès lors, toute raison qui me permet de me justifier à mes propre yeux est bienvenue. Evidemment je saisis celle-là au passage car elle n'est pas sans valeur. Petit bricolage intérieur.

Mais si je m'interroge vraiment et que je fais une réponse honnête, je dois avouer que j'ai juste atteint l'état redouté de bourgeoise qui ne sait plus risquer quoi que ce soit. Bourgeoise embourgeoisée dans son confort matériel. Confort matériel mais aussi confort psychologique de savoir qu'on a un savoir-faire incontestable, incontesté. Ah, quel réconfort dans les moments de doute de pouvoir s'appuyer sur cette compétence reconnue de tous qui fait qu'on est toujours là, et bien payé pour ce que l'on fait. Quel agrément d'être précédée par une réputation de professionnalisme qui fait que l'inconnu qui nous rencontre pour la première fois nous voit déjà avec un regard favorable sans pourtant rien connaître encore de nos performances. Plus rien à prouver, le plus dur a été fait.

Oh, n'allez pas croire que cela fut facile. Non, si j'en suis arrivée là c'est que j'ai travaillé pour de bon et dur bien souvent. S'il n'y a pas de fumée sans feu, alors la fumée qui me précède vient bien d'un feu que j'ai nourri au long des années à force de travail constant, d'efforts et d'investissement, et non le résultat d'un enfumage à l'instar de celui que certains répandent et qui aveugle facilement leur entourage.

Bref, je n'ai plus de défis à relever même si je tiens mon poste avec autant de rigueur et perséverance qu'à mes débuts. Mon enthousiasme bien souvent me regarde en face et me fait un pied-de-nez en me disant, provocateur, "mais où donc m'as-tu perdu ? Ne vois tu pas que tu m'as perdu en chemin ?" Et c'est vrai. L'enthousiasme peu à peu s'est transformé en routine. Une routine bien rôdée, bien huilée, perfectionnée chaque jour un peu plus. Je tends vers la perfection dans mon encadrement. L'humain est mis en avant, la promotion par son apprentissage, l'adhésion à des valeurs communes, à des principes partagés. Le nivellement par le haut assuré par mes soins mais...

Mais je ne m'amuse plus vraiment et seule la transmission de mon savoir m'est encore un plaisir renouvelé. Car je n'aime rien tant que de passer aux jeunes, comme un griot de village, les enseignements de notre métier. Pourtant, oui pourtant ne me levé-je pas trop souvent ces derniers matins avec la sensation puissante qu'aujourd'hui sera pareil qu'hier et que demain ne sera pas différent ? La sensation déprimante que je ne crée plus rien. Je peaufine, c'est tout.  Je lisse, je ponce, j'ajuste les rouages comme une pro de la mécanique. Et la mécanique tourne sans crisser au plus grand bonheur de mon employeur.

Que faire ? Me laisser tenter par les chasseurs de tête et intégrer une autre boîte où je devrais recommencer à zéro au risque de me casser le nez. Bien trop joli nez qu'il serait dommage de gâter. Encore une excuse évidemment, aussi captieuse que l'est la crise environnante. L'échec est-il vraiment un luxe que je peux me payer à mon âge quand le reste du monde dépose le bilan. Je sais ce que je quitte mais que trouverai-je ailleurs ? Et toutes ces questions virevoltent, indécentes, qui s'entremêlent avec les nouvelles du jour qui me rappellent les chiffres du chômage plus virulent que la pandémie redoutée. Ecouterai-je ma raison qui me dit de me satisfaire de ce que j'ai, frustrée mais aisée, ou devrais-je écouter l'insatisfaction qui me pousse à relever d'autres défis, stressée mais à nouveau stimulée ? Petit compromis domestique.

Ah, que je hais ma pusillanimité. Que je hais ce goût inné de la facilité qui m'enchaîne et me rend sourde à mes propres aspirations. Un billet comme un constat, mais qui à part moi tranchera ?

Et vous dans tout ça ?

Comme un écho à P_o_L

 

 

20 août 2009

ELLE - Quitter Paris et trouver la sérénité

serenite.jpgWeek-end express à Paris.

Les rues de Paris vides de monde, sensation inéffable de liberté, la capitale pour moi toute seule. Quelques rencontres chaleureuses prétextes à un brunch ou vice-versa. Un taxi qui m'attend, comme la limousine la vedette incognito, merci Fiso. Le coeur en joie, farci de plaisirs simples et du soleil qui illumine les façades haussmanniennes donnant à ma ville encore plus d'éclat. Mon chauffeur est charmant, il n'est pas parisien, évidemment. Il me fait la conversation et contre toute attente je lui donne la réplique avec entrain. Nous parlons des vacances, de la fluidité remarquable de la circulation, des conducteurs du dimanche et des vélocyclistes amateurs plus dangereux encore que les motards. "Hier, à Montrouge, une femme à vélo s'est fait tuer. Elle était juge d'instruction." La mort, encore, elle est partout, paix à son âme. "Quelle tristesse, moi je ne veux pas mourir !" Il rigole. Comment puis-je, tel un enfant, affirmer une telle chose, et pourtant. Et même si le sujet est triste, je suis gaie, je me sens bien, je suis en vie.

le TGV est à l'heure et je trouve sans encombre mon wagon. Ma valise rose fuchsia qui éblouit le monde pèse un âne mort. J'escalade l'escalier perchée sur mes hauts talons et défie la pesanteur. J'esquisse une grimace "la vache, c'est fou ce qu'une femme trimballe !" mais je me retiens d'ahaner car une femme élégante, sous l'effort ça ne grogne pas.

Les portes s'ouvrent sur une voiture vide. Vide ? Non ! Je pousse un cri sur le ton d'un juron "c'est pas vrai !". Arrêt sur image, lui face à moi, devant à cinq pas installant ses bagages. Mes mots jaillissent tous seuls. Ils éclaboussent le silence, caustiques comme un giclée d'acide "Décidément, le monde est petit... bien trop petit !" Son sourire fond comme la cire dégouline et devient triste. A la hâte, je lui tourne le dos. Lui, c'est n'est pas LUI, c'est mon ex, celui qui m'a fait subir ça.

Que fait-il là ? Des sentiments mitigés m'assaillent. Je m'enfuis sur le quai prendre l'air, tentant de les semer en chemin. Quel hasard ! Hasard ? La vie comme un pied de nez. Le train va bientôt partir, il me faut prendre place. Je suis derrière lui. Je suis derrière eux car mon ex est avec elle. Elle. La salope, forcément. Celle qui a su réveiller en lui le Chevalier à l'armure rouillée qu'il héberge toujours. Sauveteur de femmes à la dérive, il a choisi de la sauver à mes dépens.

"Nous vous signalons que le TGV circule à 300 km/heure, sa vitesse maximum."mais ce n'est rien à côté de la vitesse de mes pensées. Certaines personnes n'évoluent pas. Elles reproduisent à chaque nouvelle relation le même schéma. Les personnages sont différents mais le scénario est le même. Les termes consacrés, psychologie de comptoir,  parlent de "remettre le couvert." Ils ou elles élisent inconsciemment des amours qui ne sont que la personnification de problématiques qu'ils ou elles n'ont toujours pas réglé et qui reviennent comme le refrain d'une chanson lancinante. Ils ou elles reproduisent leur échec aussi précisément qu'un calque en maudissant la vie qui leur impose des circonstances défavorables sans jamais voir, hélas, que ce sont eux qui font le choix. La vie comme un dieu malfaisant n'existe pas. Il y a les choix que l'on fait et les opportunités que l'on provoque ou pas. En le voyant, je constate avec une forme de déception qu'il a reproduit avec elle ce qu'il avait fait avec moi, et avec celle d'avant etc.

Je ne peux m'empêcher de comparer ce que je sais de leur histoire à celle qui fut la nôtre. Et la déception ressentie un court instant auparavant se transforme en pitié. Je ne l'envie pas. Ni elle non plus, d'ailleurs, assez vite elle  comprendra. "Chaque histoire est différente" me direz-vous, "comment prétendez-vous savoir ce qu'ils vivent à l’ instant ou ce que demain ils vivront ?" En effet, je ne suis pas Madame Irma et pourtant je suis persuadée qu'une fois "guérie" il en voudra une autre pour exercer ses talents de sauveur. Un sauveur ne vit que pour sauver. C'est sa quête, c'est sa raison de vivre, c'est sa justification en quelque sorte mais lui-même ne le sait pas..

Moi dans tout cela ? Je me sens bien. Aucune émotion survivante du passé ne vient remuer mes entrailles. Je vois le sommet de leur deux têtes, il se penche vers elle pour un baiser. Je me sens bien. Plus rien. Rien que de l'indifférence même pas rance. Je suis guérie. Je suis heureuse de ce constat. Le temps a fait son œuvre.

Le TGV dévore les rails et le staccato de ses roues, comme une douce mélodie, arrive à mes oreilles pour me bercer. Ce que je sais, avec la certitude celle qui a grandi, c'est que plus jamais je ne laisserai un chevalier à l'armure rouillée s'occuper de moi.

Je sais très bien faire cela toute seule maintenant !

 

13 août 2009

ELLE - Donner c'est donner...


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Cette maudite question ne me lâche plus.

"Qu'es-tu capable de donner à ceux dans le besoin ?" Cela fait quelques jours qu'elle va et vient. Et la réponse que j'y fais me met en rogne. Je soupçonne mon cerveau mal à l'aise de tenter de la faire taire mais sa voix est plus forte. Non, en fait il n'est pas question de décibels. C'est une question de conscience. Ma conscience qui m'impose à la reconnaitre comme faisant partie de moi malgré les dénégations de mon cerveau qui, lui, ne veut pas.

Tout est arrivé à cause de lui. Lui, une connaissance qui au fil du temps est devenue plus proche. Un homme bon et intelligent, savant, entreprenant mais... Mais il a plus de cinquante ans et ne trouve plus de travail depuis des années, quoiqu'il fasse, il est proche du dépôt de bilan et le jour est proche où peut-être il devrait rejoindre la cohorte des sans-abris. Car en France, voyez-vous, quoiqu'on fasse, quelles que soient nos compétences et quelle que soit notre détermination, passé cinquante ans ont ne trouve pas de travail, et la branche d'activité ne change rien à l'affaire. Et un ex-PDG ne peut pas comme il veut devenir manutentionnaire !

Son silence ces derniers temps me donnait à craindre que ça n'allait pas. Non, en effet, il est au bord du gouffre et risque chaque jour de tomber. Pourtant, en dépit de l'urgence, en dépit de la détresse qu'avec pudeur il laisse entrevoir, je ne peux que le soutenir par ma présence. Ah, la belle affaire. Une présence à distance est-ce que ça nourrit ? Est-ce que ça paie les factures et un toit ? Non. Pourtant, que puis-je faire s'il me répond "rien !" ?

Depuis, il ne quitte plus mon esprit mais au fond je me trompe de débat. Il ne s'agit pas de lui. Il ne s'agit pas de faire ou de donner à un ami dans le besoin, mais de donner, que celui qui est dans le besoin soit un ami ou pas. J'avais déjà raconté à quel point deux êtres peuvent être différents dans leur conception de l'altruisme, l'un est capable de beaucoup quand l'autre ne l'est pas et vice-versa, sans pour autant faire de l'un un égoïste et de l'autre un saint. Il est vrai que le miroir que l'autre devient alors ne nous renvoie pas toujours une image papier glacé de soi, de qui l'on est ou de ce que l'on est disposé à faire.

Et bien moi, je vous le demande, "qu'êtes-vous prêt à faire pour quelqu'un dans le besoin ?" La question est brute comme le bois de coffrage. Il y reste des tas d'échardes sur lesquels vos doigts aventureux pourraient se blesser. Il faudrait peut-être en polir un peu le bois pour pouvoir répondre correctement sans vous égratigner. Vous me diriez alors certainement "mais que mettez-vous dans le mot "quelqu'un" ?" et vous introduiriez immédiatement une forme de hiérarchie dans la signification de ce "quelqu'un" justifiant l'existence de toute une gamme de vocabulaire qui va de connaissance, relation, voisin à copain, ami voire même ami de cœur presque comme frère ou sœur. Oui, en effet, il existe une gradation dans nos sentiments et dans nos liens et, du coup, dans l'investissement émotionnel et matériel qu'on est prêt à y mettre.

Si je vous répète maintenant la question et que vous la considérez à la lumière de qui cela concerne, j'imagine que votre réponse variera en fonction de la catégorie dans laquelle spontanément vous aurez mis la personne considérée. Et si vous n'adhérez pas à ce qui précède, je peux vous dire que moi, j'ai ancrée en moi, bien involontairement, cette distinction qui fait que je suis prête à tout pour mes amis, ceux qui sont chers à mon cœur, et prête à moins quand les sentiments envers une personne de moi éloignée sont moins prégnants.

Alors il convient de bien peser les mots qu'on dit à quelqu'un dans le besoin. Et si l'on dit dans un élan de solidarité apitoyée ou authentiquement altruiste "Je suis là pour vous. Que puis-je faire pour vous ?" il faut être prêt à entendre n'importe qu'elle demande, même celle qui ne nous agrée pas et que nous devrons pourtant satisfaire faute de se révéler beau parleur, homme creux. Cela dit, il ne faut pas s'effrayer des conséquences et, du coup, plonger la tête dans le sable quand on entend un appel au secours histoire d'y être sourd. Non, il faut accepter de s'avouer qu'on n'est pas prêt au même soutien, mais qu'on fera de notre mieux. Tout sauf une feinte ignorance, une froide indifférence.

Les petits ruisseaux ne font-ils pas les grandes rivières ?

A Michel, Cara et les autres...

 

27 juillet 2009

ELLE - C'est quoi l'amour ?

amour.jpgMes yeux sont fixés sur l'écran de l'ordinateur.

Une tasse de café fumant à ma droite, je consulte ma boîte aux lettres électronique. Je ne l'ai pas entendu entrer. Seuls ses mots, prononcés avec la lenteur de celui qui en vit chaque syllabe, me font savoir qu'il me regarde. Depuis combien de temps déjà ? "Je te trouve très belle." La pièce est illuminée par le soleil qui se lève sur la ville calme. Il enfile un pull-over alors que je lève mon regard et rencontre le sien, si sérieux. "J'aime ton petit visage..." Mes yeux n'ont pas quitté les siens. J'y lis quelque chose de trouble qui n'est pas seulement de l'admiration. Non, j'y lis tant de tendresse que je me sens fondre.

Fondre ? Non, ce n'est pas l'effet que me font ses mots. Je sens mes tripes se nouer en fait, et mon cerveau qui lutte pour garder la distance nécessaire pour ne pas pleurer. Parce que ses mots me font mal. Ils me caressent mais ils me font mal. Mon garde du corps est planté à quelque pas de moi et je me lève pour aller à sa rencontre. Et alors qu'il me serre contre lui, je me mets à imaginer que peut-être, s'il était autrement, s'il était autre, je pourrais l'aimer. Hypothèse hypothétique car je ne l'aime pas. Le fossé qui nous sépare est toujours le même, et la connaissance de l'autre ne le réduit pas. Je l'avais déjà constaté et, hélas, rien ne semble permettre que les deux bords se rapprochent, qu'un tremblement de terre propice soude enfin les deux bords.

Pourtant, je soupçonne qu'il ressent plus qu'il ne dit mais, pour que la relation reste équilibrée, il n'en dit pas plus qu'il ne faut pour que les plateaux restent au même niveau. Car alors, il y aurait de la souffrance. Ne dit-on pas, comme on affirme des vérités péremptoires au café du Commerce accoudé au comptoir, que dans un couple il y en a un qui aime toujours plus ? Et si cela est vrai, comment un couple peut-il survivre à ce déséquilibre ?

Il vient de partir. Je reste seule avec ses mots et l'effet qu'ils me font. L'amour n'est pas la panacée, ce remède miracle qui enjolive tout et atténue les différences pour toujours. Celui qui croit que l'amour avec un grand A est capable de gommer ce qui sépare fondamentalement est un fou. Non, l'amour ne peut pas naître d'un grand écart permanent qui, à la longue, use les muscles et déchire les ligaments. L'amour doit être simple et sain et non pas le fruit d'une décision lucide prise une fois qu'on a pesé les pour et les contre. Combien d'hommes et de femmes s'associent pourtant en ayant fait leurs comptes ?  Parfois même, le compte est fait sans s'en rendre compte et l'homme nomme amour le bien-être qu'il ressent avec cette femme qui le cajole et s'occupe de lui comme le faisait maman. Et la femme nomme amour le bien-être qu'elle ressent avec cet homme parce qu'il la rassure et veut bien lui faire un enfant.

Pourtant, cet homme là avec ses mots, enjôleurs sans volonté de l'être, perce ma carapace de lucidité. Ses mots pénètrent dans ma chair et m'affaiblissent au point de m'aveugler. Il me fait voir des possibles qui ne sont qu'illusions. Il me fait croire un instant, un instant fugace mais foudroyant, que s'il m'aime je pourrais à mon tour l'aimer. Parce que les différences culturelles, que j'ai pourtant dénoncées comme insurmontables, c'est de la foutaise intellectuelle. Et je sens bien le danger de ces réflexions démentes que les faits démentiraient prochainement si je faisais la bêtise d'y croire.

Et subitement, je saisis l'étendue du pouvoir de l'envie. L'envie qui pare des plus beaux atours la rencontre d'un homme et d'une femme mal assortis, parce que plus forte que tout est l'envie d'aimer et d'être aimé ou, en tout cas, le besoin d'y croire. L'envie qui travestit la réalité. L'envie, à l'instar du commerçant chinois, qui fait glisser fébrilement les boules sur le boulier en espérant que le compte y sera. L'envie qui fait prononcer des mots faux, des mots déguisés pour se leurrer soi-même et atteindre, enfin, cet état tant envié. L'envie qui nous fait croire que l'on choisit de manière éclairée telle histoire alors que dans les faits, on se ment à soi-même. Que ne suis-je frappée moi aussi de cette bienveillante amnésie qui me ferait oublier ce que ma lucidité me fait voir !

Et JLB, mon anthropologue de service, me dirait sans doute que cette envie, vécue comme un besoin vital à satisfaire sous peine d'en mourir, est le fait d'une programmation visant à assurer la reproduction de l'animal pour éviter sa fin. Sans soute aurait-il raison. Mais cela ne va-t-il pas plus loin ? Serait-ce que l'amour de l'autre, perçu comme indispensable pour exister dans nos sociétés en conformité avec le modèle, est en fait l'expression de notre incapacité à s'aimer suffisamment soi-même pour ne plus dépendre de l'autre ? Peut-être. Peut-être pas. Mais je reste convaincue du fait que l'amour ne saurait être cette matière magique qui remplit le vide qu'on a en soi, qui comble au propre comme au figuré. L'amour de l'autre doit être un plus qui vient enjoliver une vie déjà équilibrée et non pas un besoin quasi physiologique à satisfaire quel qu'en soit le prix.

Je reste avec ses mots. Je les accueille finalement pour ce qu'ils sont. L'expression d'un élan pour moi. Je n'ai pas à m'en méfier. Je les prends comme un cadeau. Et si je ne l'aime pas comme dans les contes de fées, j'aime ce qu'il m'offre et je veux croire que ce que je lui offre en retour lui convient, sans forcément devoir coller dessus le mot amour.

Et pour vous, l’amour, c’est quoi ?
 

 

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