24 août 2009
ELLE - Fugue écossaise
Nous arrivons sous une bruine désagréable.
Je m'emmitoufle dans mon trench-coat de gabardine dont la doublure beige au célèbre motif tartan me fait déjà sentir l'une d'eux. Et même si ce n'est pas Mackintosh qui l'a créé, je me fonds dans la masse grâce à mon Thomas B. Cette grisaille redoutée me fait sourire malgré tout car Edimbourg nous attend. Quatre jours à découvrir la ville, ses vieilles pierres, ses pubs aux jupes plissées, sa bière et autres spécialités.
Le taxi driver en tête de station me fait penser à Peter Mullan. Serions-nous déjà les héroïnes d'un film de Ken Loach ? A peine ouvre-t-il la bouche que j'ouvre grand les yeux et les oreilles. Je ne comprends rien. Et lorsque je dis rien, comprenez-bien rien, goutte, que dalle, que d'chi... Est-ce bien en anglais qu'il parle ? J'éclate de rire malgré moi car je n'avais pas anticipé un problème de cet ordre-la. Le chauffeur ne semble pas s'offusquer et me sourit. Il me parle et s'applique comme un docteur parlerait à un débile. Il parle lentement, articule comme il peut mais hélas il est chauffeur et non pas orthophoniste, rien n'y fait. Du coup, nous lui montrons l'adresse de notre hôtel griffonnée sur un morceau de papier. Comme souvent un dessin vaut mieux qu'un long discours et nous voilà parties, bercées par le rythme de sa conversation dont le sens, pour toujours, restera un mystère.
Nous voilà plongées d'un coup en eau profonde, immersion totale. Toute conversation étant absolument bannie nous adoptons l'anglais du travailleur émigré et parlons par onomatopées. Ca fonctionne. "Nous vouloir aller hôtel. Oui, hôtel pied château, c'est ça..." Le trajet dure trente minutes et je découvre l'Ecosse des contes de fées. Vertes, pluvieuse, maculée de genêts aux crêtes rocailleuses. Je guette les sommets, l'espoir frémissant au ventre de voir jaillir une horde de kilts hurlants menée par William Wallace au coeur brave. Mais de guerriers grimaçants, point. Quel dommage ! Quel effet, en effet, me fait la vue de jambes velues dépassant d'un tartan clanique et plissé. Inénarrable !
Intervention divine ? Le lendemain, le Royal Mile nous attend sous un soleil rayonnant. Un bleu grec idyllique inonde les toits des bâtiments qui ornent cette avenue mythique. Mythique car elle nous mène directement au Palais de Holyrood à la rencontre de Marie Stuart. Une sensation de remonter le temps grandit à chacun de mes pas. Qui n'a pas vu le Royal Mile ne peut certainement pas comprendre. A moins d'avoir visité Pise. Pise l'éblouissante. Voire Pise et mourir ? Je ne sais pas, je ne connais pas Venise. Enfin, pas encore. Un jour peut-être ? Au Danieli. Mais avec qui ?
Bref, Le Royal Mile comme un tapis rouge vers le palais de cette Reine déchue. De tout temps, il me semble, l'histoire tragique de cette femme m'a fascinée et Stefan Zweig a fixé pour toujours dans ma mémoire son souvenir comme si je l'avais connue. J'ai lu sur elle avec passion. Quoi de plus romanesque en effet que la vie de cette souveraine ? Reine d'Ecosse à six jours, Reine de France à dix-sept ans. Veuve rapidement, remariée à un homme qu'elle n'aime pas, aura-t-elle tramé avec Bothwell son assassinat ? Vingt ans de prison sous la garde D'Elizabeth 1er avant d'être par elle condamnée pour tentative de régicide puis décapitée. Savez-vous ce que raconte la chronique de l'époque sur son supplice ? Je vous le livre là car quel meilleur plaidoyer contre la peine de mort.
"La mort par la hache sera toujours quelque chose d'horrible et d'abject. Le premier coup du bourreau a mal porté, le couperet s'est abattu sourdement sur l'occiput. Un gémissement étouffé s'échappe de la bouche de la victime. Le deuxième coup s'enfonce profondément dans la nuque et fait jaillir le sang. Mais il faut frapper une troisième fois pour achever la décollation. Et nouvelle horreur lorsque l'exécuteur veut saisir la tête par les cheveux pour la montrer, elle roule sur le plancher comme une boule sanglante : il n'a en main que la perruque..." *
Et c'est avec sa vie de roman fraîchement imprimée sur mon esprit que je découvre sa résidence. Rares furent les fois où un château sut comme celui-là me submerger d'émotions à la vue d'un lit, d'un petit cabinet. Voir le petit bureau meublé comme à l'époque où son secrétaire particulier, David Rizzio, fut assassiné sous ses yeux par des partisans de son époux jaloux. Il me semble voir sur le tapis, là, les traces de son sang. On dit que les objets n'ont pas d'âme, soit, mais n'ont-ils pas la capacité de rester imprégnés de l'âme de ceux qui les ont fréquentés et de la restituer en ondes impalpables ? Je crois que si, et partout dans le palais il me semble voir, ici et là, l'ombre flottante de Marie Stuart. Je ressors un peu étourdie et rêveuse, comme quelqu'un qui aurait subi l'effet d'un charme et tenterait de s'en débarrasser.
Edimbourg, une seule recommandation : allez-y !
Epilogue : "Déjà les bourreaux s'apprêtent à enlever les tragiques débris, lorsqu'un petit incident rompt le silence et l'effroi. Au moment où ils ramassent le tronc sanglant pour le transporter dans la pièce voisine où il doit être embaumé, quelque chose se met à bouger sous les habits. Sans que personne l'eût aperçu, le petit chien de la reine l'avait suivie et s'était blotti contre elle pendant l'exécution. Maintenant il sort, inondé de sang et se met à aboyer, glapir, hurler et mordre, se refusant à quitter le cadavre. (...) Cette petite bête défend sa maîtresse avec plus de courage que Jacques VI sa mère et que des milliers de nobles leur reine, à qui ils on pourtant juré fidélité." *
* extraits de "Marie Stuart" par Stefan Zweig.
05:15 Ecrit par Gicerilla dans Epopériple | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ecosse, marie stuart, holyrood palace, stefan zweig, ken loach
07 janvier 2009
ELLE - Everland ou la nuit infinie
Nous atterrissons à l'heure prévue.
Il semblerait que les Dieux soient avec nous. Easyjet décolle à la minute près et l’A320 fend sans encombre des cieux d'un bleu d'aigue-marine. Il est trop tôt pour ressentir encore l'excitation à venir. Nous arrivons au Seez, magnifique hôtel qui assure la prestation. Un cocktail nous est offert qui donne le ton à ce qui va suivre. A partir de ce moment, tout sera teinté de plaisir. Le plaisir en dégradé de verts comme la chambre Everland (*) qui nous attend.
L'Austin-mini estampillée Sezz contient difficilement les deux bagages qui renferment nos fanfreluches pour la soirée. L'événement est exceptionnel, alors à nous les tenues de gala pour honorer la Tour Eiffel. Elle nous dépose au Palais de Tokyo. Il est fermé ce jeudi 1er janvier. Nous entrons par la porte latérale. Nous y pénétrons comme dans un sanctuaire silencieux. Le temple de l'art moderne. Imaginez un peu : un musée parisien ouvert pour nous toutes seules ! Je vous le dis, tout ne sera qu'exceptionnel.
L'excitation nous gagne pas à pas, et les premiers pas que nous faisons dans le hall d'entrée, accompagnées du garde de la sécurité, nous transportent dans un autre monde. Nous avons quitté pour la soirée la réalité morne, la crise, le marasme ambiant. Nous entrons dans un monde féérique et les petites filles en nous se réveillent avec leurs yeux émerveillés. Les cœurs battent plus vite, les jambes s'amollissent un peu alors que nous gravissons les marches qui nous mènent à la terrasse du Palais. Sur le toit, le froid nous saisit, violent, tranchant comme la bise qui souffle sur Paris. En guise de tapis rouge, un escalier en échafaudage nous conduit à la chambre. Elle se tient tel un funambule en équilibre au bout de l'aile droite. Nous entrons dans la bulle où l'air chaud nous accueille douillettement. La porte se ferme électroniquement et nous voilà enfermées dans la bulle que nous ne quitterons plus jusqu'au lendemain.
Tout est irréel. Le mur de droite est une baie vitrée qui surplombe le vide et son approche donne le vertige. La Tour Eiffel drapée de doré nous fait face, fière sur ses quatre pieds, la tête rayonnante. A gauche, le lit géant nous promet une nuit sans sommeil. Tous les hublots sont ouverts sur la ville. Seule la salle de bain en retrait nous offrira un peu d'intimité, alors qu'ailleurs, devenues œuvres d'art par absorption, nous nous offrirons au monde en bas. Nous sommes submergées d'émotions. Des enfants, je vous dis. Nous avons oublié toutes nos responsabilités, tous nos tracas. Un sourire ébahi ne quitte plus nos lèvres et nous gloussons comme des dindes en état d'ébriété.
Nous déballons nos atours. Rapidement, le salon ressemble à une loge du Moulin rouge et trainent dans tous les sens les robes, les parfums, les bijoux, les bas, les hauts talons. Le rire s'est invité et un rien nous fait rigoler. Nos rires entremêlés ricochent sur les murs illuminés par les bateaux mouche qui défilent sur la Seine en contrebas et nous inondent de lumière éclatante.
La soirée passe au rythme des bouchons de champagne qui sautent avec gaité. Les personnes réunies sont de bonne compagnie et goûtent sans tricherie le bonheur qu'ils ont de partager avec nous ce moment. Jamais plus nous ne vivrons un instant comme celui-là. D'autres sûrement, peut-être aussi exceptionnels, mais Paris à nos pieds, perchées sur un musée, jamais !
Et lorsque la nuit a éteint les lumières clignotantes de la Tour Eiffel, lorsque les bouteilles ont versé leur dernière goutte de bonheur, les Alice s'en vont au pays des merveilles, allongées sur le lit, les yeux rivés aux cieux de Paris avec, pour gardien de leur sommeil, la Tour Eiffel. Personnellement, je n'ai pas dormi. J'ai écouté les bruits de la ville étouffés par la hauteur. J'ai contemplé la Tour Eiffel à portée de mes doigts. J'ai remercié la vie pour ce cadeau-là et j'ai salué Nicolas de m'avoir aidée à concrétiser ce rêve.
Cela vous tente ? Alors foncez, vous ne le regretterez pas !
(*) Pour ceux qui n'auraient pas lu la note de départ, c'est ici.


N'hésitez pas à commenter mais, au vu de la malveillance dont je fais l'objet récemment, les commentaires sont modérés.
Aucune censure, je vous assure, mais les commentaires malveillants ne seront pas publiés.
Désolée mais contre la connerie, il faut lutter !
05:50 Ecrit par Gicerilla dans Epopériple | Lien permanent | Commentaires (29) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : everland, projet arti, sabina lang, daniel baumann, palais de tokyo
20 octobre 2007
ELLE - Danse avec les loups
J'ouvre ma boite email.
Grand moment de la journée où ma curiosité inaltérable se régale par anticipation des emails qui la peupleront. Ce soir, ma boite est riche ! Ce que j'adore par dessus tout c'est découvrir des adresses emails inconnues. Qui se cache donc derrière tel pseudo ? Quelle surprise cette lettre électronique contiendra-t-elle ?
Mon œil aguerri repère immédiatement une adresse inédite. Un nom d'homme, pas surprenant... Je l'ouvre et découvre un message étonnant "Bonjour, je suis un homme de 34 ans, mignon, et je cherche une femme pour m'accompagner en club échangiste est-ce que vous pouvez m'aider ?". Immédiatement je pense à un canular. Serait-ce un de mes bons amis, un amoureux, qui me testent ? Je réfléchis, incrédule. Les mots palpitent noirs sur le blanc de mon écran et papillotent des cils comme la belle qui veut charmer. Ils me disent "allez, laisse-toi faire. Allez, laisse-toi tenter !"
S'impose à moi, allez savoir pourquoi, la vision étrange d'un loup hypnotique avec ses grands yeux siamois aux tons gris-bleuté de la banquise au couchant, sa gueule fine de chien de berger racé découvrant en un rictus proche d'un sourire une série de crocs effrayants. Je suis folle et d'un battement de paupières je chasse l'image pour me concentrer sur ce drôle de message.
Par quel bout le prendre, comment démasquer la supercherie ? Oui, vous me direz, bien sûr je pourrais décider de le mettre illico dans la corbeille, de la vider et de l'oublier. Mais non, je suis Gicerilla et chatte je suis, curieuse... Je décide de rentrer dans le jeu. D'abord je mets en doute, fais mon effarouchée, ce que je suis. "Aucun homme censé ne procèderait de la sorte et puis comment m'avez-vous trouvée ?" "Ben, je visitais un blog, celui de Vagant je crois, et de lien en lien je suis arrivée chez vous !" Et quoi, ai-je envie de crier, mes écrits vous ont-ils donné à penser que je me laisserais trainer dans un club avec vous, un inconnu, pour m'y faire baiser ? Mais je retiens les rennes de mon indignation et continue calmement, c'est un jeu après tout.
J'attaque encore et lui signale, cinglante, que l'échangisme présuppose que le couple chasseur est bien "un couple" et donc composé d'un homme et d'une femme qui veulent partager d'autres frissons car ceux qu'ils se procurent mutuellement ne les satisfont plus. Ce ne peut être un homme seul car alors échange il n'y a pas. L'homme est simple dans ses réponses, le naturel que je perçois me désarçonne. Serait-il niaisement authentique, juste un grand candide perdu dans les méandres du net comme dans un pays légendaire où tout serait possible, où tout serait permis ?
Je lui demande des preuves de sa bonne foi. Je fais celle qui est intéressée, tout pourvu que je dévoile au grand jour le concepteur de ce piège surprenant. Il me procure sans broncher une photo et un numéro de téléphone portable sous la forme d'un email motivé par mes appeaux tendus "Je suis content que cela te plaise .... Cela s'annonce bien, tel 06 .. .. .. .. Il faudrait que l'on se fasse une séance only tous les 2 d'abord ? Qu'en penses-tu ? Et toi, ton numéro de tel et photo ?". Croyant toujours à une plaisanterie, j'appelle et bien sûr la voix synthétique du répondeur me dit qu'il est absent. Le message que je laisse est sans ambages "Si c'est un canular, il est bien ficelé !"
Mais le jeune-homme insiste et par email revient à la charge. Il reconnait sa maladresse et lorsque je lui oppose sur un ton offensé une fin de non recevoir "mais Monsieur je ne mange pas de ce pain là!" Il répond toujours poliment "...mais nous aurions pu nous connaitre nous sans aller dans des clubs échangistes voilà ce que je voulais dire ... " Je me dis que peut-être cet homme n'est pas le pervers naïf que sa démarche pourrait laisser croire, mais un homme curieux et audacieux.
Et si après tout nous nous rencontrions ? Si finalement j'avais quelque expérience à en tirer ? Non, je vous en prie, quelque soit le sujet, pas de trivialités, il s'agit bien d'expérimentation et de rien d'autre, je vous le promets. Alors je pèse le pour et le contre. Je sollicite même l'avis d'un homme suffisamment éloigné de moi pour récolter le jugement le plus objectif qui soit. Qu'est-ce qu'un homme sensé penserait de tout cela ? Il s'insurge, il trouve cela répulsif. Sa réaction me conforte dans un premier temps dans l'idée que tout cela est vain et malsain.
Mais en y repensant, je décide de m'éloigner des préjugés et choisis la voie de la curiosité. On n'est pas moi pour rien et la Dian Fossey en moi remonte à la surface de ma peau et la parcourt de frissons d'investigation. Et si après les grands singes, je partais étudier l'un de ces loups des cités au pelage argenté et à la gueule d'amour acérée prêt à croquer en quelques bouchées sauvages un petit chaperon de passage?
Mais comment m'y prendre pour le dompter sans y perdre la vie ou mon âme ? Je lui écris à nouveau. Il semble enthousiaste et ravi, vous pensez! Nous convenons d'un rendez-vous téléphonique car la bête est très occupée à flairer d'autres pistes. Enfin, j'entends sa voix. Un peu déçue, je devine que ce n'est pas un mâle dominant, leader de sa meute, mais plutôt un louveteau sous les flancs de sa mère. Dommage, moi qui possède les prédispositions d'une élève plutôt que celles d’une maitresse... Sa voix est juvénile mais douce, sa conversation hésitante, tâtonnante, il manque de mordant et bien plus que lui, je suis louve. Je le provoque un peu, le poussant dans ses retranchements comme le chasseur accule l'animal pour l'amener au-delà de sa peur et le faire attaquer. Mais rien n'y fait, il ne se dévoile pas. Alors dépitée je mets fin à la conversation mais pas au projet !
Oserais-je vous demander, à vous les femmes qui, avec indulgence lisez mes égarements, si une aventure de la sorte vous est déjà arrivée ?
Croyez-vous qu'il faille continuer ?
07:20 Ecrit par Gicerilla dans Epopériple | Lien permanent | Commentaires (22) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
14 octobre 2007
ELLE - Songerie musquée
Je l'entrainais par la main.
"Viens, je veux te montrer un endroit secret !"
Evidemment, nous sommes quelques milliers voire centaines de milliers à connaitre cet endroit secret mais elle, non. Elle, c'est mon amie de cœur, ma sœur élue. Elle, c'est mon double différent, celle qui connait mon âme mieux que je ne la connais. C'est le miroir à qui je parle sans peur de la censure. Celle qui comprend le moindre de mes maux à demi-mots comme je comprends, je crois, les siens. Ensemble nous sommes si bien que rien n'est jamais une gêne, tout peut être dit, tout peut être vécu et par elle, je le sais, et par moi, je le sais nous vivrons encore tant de découvertes.
Les colonnes de Buren nous accueillent toujours aussi rayées, toujours aussi inégales, toujours aussi vilaines détonnant dans cet environnement que j'aurais aimé voir conservé intact, du temps où la nymphe incarnée Arthenice y tenait un salon littéraire où les femmes d'esprit étaient à l'honneur. Salon dont Jean-Baptiste, grand vilipendeur devant l'Eternel, s'est gaussé au travers des Précieuses pas si ridicules que cela finalement ! Alors, parce que c'est de l'art on ose, on défigure. Ah l'art ! Où s'arrête l'Art et où commence la supercherie ? Et il n'y a pas de beaux arts qui tiennent, cet art là, nul ne saurait, même le plus doué, m'en faire valoir les bienfaits. Pollution visuelle à mon goût aussi écœurant que les doigts érectiles de mollusques urbains fixés à l'asphalte...
"Le Palais Royal est un beau quartier, toutes les jeunes-filles sont à marier !"
Comme au temps de Molière mais sans les vertugadins et les jupons, nous nous glissons sous la colonnade, le pas alerte. Elle est curieuse, je suis mystérieuse. Mince, je ne le trouve plus ! Serais-je passé à côté sans le voir ? Nous rebroussons chemin, moi un peu fébrile. Si jamais... Aurait-il fermé ? Non, impossible ! Cela ne se peut pas, il faut qu'elle le connaisse. C'est fou comme des yeux qui veulent voir ne voient pas quelques fois. Enfin le voilà, discret, sombre, le temple du parfum.
Les Salons du Palais Royal (Serge Lutens). Le grand frisson assuré pour les nez audacieux, les nez qui ne s'effarouchent pas facilement ! Vous voulez de l'inédit, vous voulez du sensationnel, du vrai, celui qui déclenche des sensations dans votre imaginaire, qui bouleverse vos sens ?
La clochette tinte à l'ouverture de la lourde porte blindée de volutes en fer forgé. Le tintement discret nous projette plus de cent ans en arrière, lorsque les vendeuses vous accueillaient avec un grand sourire, soucieuses de vous plaire, vous, clients peut-être prêts à faire des dépenses somptuaires. Lorsque les objets à acheter étaient savamment étalés sur des rayonnages en bois vernis, une temps que je n'ai pas connu mais que Zola a si bien rendu Au bonheur des Dames. Ici, c'est au bonheur des senteurs. Une ambiance de boudoir mauve et violet nous accueille dans un silence pesant. Décor rigide d'arabesques parme foncé qui mettrait mal à l'aise celui que trop de décorum intimide. Carrelage immaculé qui claque sous les pas, imposant au client une démarche de chat car le bruit éclabousse et ricoche, indécent, au risque de réveiller des flacons en cristal scintillant qui semblent sommeiller. Ecrins translucides qui révèlent tous ces jus mordorés et précieux.
Le silence se fait. Instinctivement les clients murmurent. Les vendeuses et les vendeurs de noir vêtus, gardiens prétentieux de ces trésors ne nous en imposent pourtant pas. Pas de sourires galvaudés, non, du sérieux, du sacré, du grandiloquent pour protéger ces merveilles du vulgaire qui ici est exclu. Ils trônent derrière de petits meubles de bois sombre dont le dessus est couvert d'une plaque de marbre clair servant d'étal à de jolis flacons de même taille et de même forme, étincelants, petite armée harmonieusement rangée prête à vous chavirer les sangs.
Nous approchons de l'un d'eux, moi frétillant d'envie de troubler les sens de mon amie par une révélation olfactive inattendue. L'homme qui préside, plein d'importance, est du genre inoffensif. Les femmes ne sont pas son genre car femme il est aussi. Nous découvrons comme autant de voyages dans un autre temps, comme une ouverture vers d'autres horizons le nom de l'Ambre Sultan qui côtoit Cuir Mauresque. Chergui qui flirt avec les pointes de patchouli de Bornéo 1834. Et la Tubéreuse Criminelle qui convoite Rahät Loukoum aux accents d'amandes amères... Pourtant je ne retrouve pas celui qui me chahute tant. Alors je me lance.
"Je cherche un parfum animal que j'ai senti l'autre fois mais je ne me souviens plus de son nom. Comment le décrire ? Si je vous dis "animal, écurie, foin" cela vous parle-t-il ?" Il sourit "Mais oui, je vois ce que vous voulez dire, il doit s'agir de Muscs Koublaï Khan" !" "Oui m'écrié-je" comme une enfant qui a trouvé enfin la solution de l'énigme. Je sens mes yeux pétiller. Je jubile car j'anticipe avec impertinence le nez froncé de dégoût de mon amie !
Il s'agit d'un parfum bestial, je ne saurais le décrire autrement. La nature animale, chaude, sensuelle dans toute sa palette de senteurs ici s'exprime. L'homme maniéré ôte avec force précaution le bouchon de cristal et parcimonieusement dépose quelques gouttes d'or liquide sur une mouillette en papier buvard.
J'approche mon nez la première pour éviter la méprise. Et là, en un flash étrange, toutes les images rêvées la première fois assiègent à nouveau tous mes capteurs olfactifs jusqu'à noyer mon cerveau. Je ne suis plus ici. Je suis déjà ailleurs, les yeux fermés. Tout est vécu plus fort les yeux fermés. Je suis dans une écurie, celle d'un grand haras pour chevaux de course, les vrais, les étalons. C'est la fin d'une journée d'automne et une lumière orangée caresse la végétation. Le couchant n'est pas loin. Des odeurs d'herbes brûlées et de terre chaude montent à mes narines. J'avance vers un box d'où sort un murmure grave. La porte à double-battant est grand ouverte et sur le seuil des odeurs de paille souillée m'agressent. Puissant mélange d'urée et de foin frais qui dérange le nez d'abord, qui le fait grimacer tant il est habitué aux odeurs synthétiques, aseptisées et standardisées. Puis il s'habitue. J'inspire profondément, mon nez n'est plus effrayé, au contraire, bizarrement il prend du plaisir à ces odeurs dont d'aucun dirait qu'elles puent.
J'avance de deux pas et dans le fond je vois un palefrenier en train d'étriller un cheval en sueur. Des traces d'écume mouillent encore son poil luisant, tabac foncé aux reflets cuivrés. Il souffle fort. Il vient de terminer un entrainement intense. Je regarde l'homme s'affairer. Avec une brosse en fibres de noix de coco il frotte, il nettoie, il aère, il assèche la robe de la bête tout en lui murmurant des mots apaisants. Des odeurs animales imprègnent l'air du box. Odeurs indescriptibles pour un nez non aguerri aux mots odorants mais pourtant j'y distingue clairement une note de musc puissant. L'homme ne m'a pas vue, il est de dos. Sa chemise est trempée, le coton colle à son dos et les muscles de ses omoplates gigotent, attirants. Il est fort et grand. Je m'approche un peu plus et j'inspire profondément. Je perçois l'odeur de sa sueur à lui, fraiche encore, sans qu'aucune oxydation maline n'en ait encore dégradé les fragrances. Un peu sucrée, ambrée, elle se mélange à celle de l'animal et je ne sais distinguer qu'elle est la plus prenante.
Il a senti ma présence dans son dos, un sursaut inquiet du cheval. Il se retourne, l'air étonné le mouvement de la brosse arrêtée à mi-chemin, il ne dit rien. Je m'approche encore. Il ouvre la bouche, sûrement pour questionner et d'un geste comminatoire de mon index sur mes lèvres, je lui intime le silence. Sidéré, il ne bouge pas et je me penche vers son cou. Je l'hume et aspire tous ses parfums de centaure. Je le respire encore et encore. La tête me tourne. Serait-ce le sortilège des phéromones, cette légende dont on parle mais que rien n'a encore prouvée ? Je ne sais, mais ce que je sais c'est que cette odeur violente, douce et puissante, osée me trouble au plus haut point...
J'ouvre les yeux. Mon amie scrute mon visage en souriant. Elle ne sait pas encore les pensées qui, le temps d'une seconde, ont bousculé mes sens. Elle m'étudie en quête d'un indice et ma main tendue vers ses narines impatientes avec la mouillette est ma seule réponse à ses questions muettes. Toujours submergée dans mes pensées, je demande à ce qu'on mette au creux de mon poignet un peu de cet élixir magique. Le vendeur s'exécute et je plonge mon nez avec volupté vers ma peau tachée de parfum pour revivre en boucle ce scénario divin. Et les yeux fermés à nouveau, j'imagine l'homme non-conformiste qui portera pour mon plus grand trouble ce parfum extraordinaire.
Allez, venez, je vous emmène, laissez-vous guider...
06:20 Ecrit par Gicerilla dans Epopériple | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : serge lutens, salon shiseido, palais royal
