01 novembre 2009
ELLE - Çatagamor

Parce que je ne pouvais pas lui refuser, j'ai dit oui à Oh!91. Voilà la suite.
"Quoi ?"
Ce petit mot là, on l'appelle pronom interrogatif, avait jailli de ma bouche dans un bouquet d'incrédulité. Quoi ! Si j'avais pu articuler séparément chacune des lettres qui le composent, je l'aurais fait mais, ici, point de diphtongue ou de triphtongue à l'anglaise. Pourtant, d'anglais il était bien question. Enfin, d'Anglais, avec un A majuscule. Ou était-ce avec un S majuscule, S comme Sexe ? Les deux mon capitaine, car tel était son grade. "Quoi, tu l'as fait ?" Isabelle me regardait avec des yeux pleins de fierté. Oui, Isabelle, dix-huit ans, ma bonne amie de l'époque venait de "le faire" avec un capitaine des Marines de sa majesté la Reine d'Angleterre ! Venait de "le faire". Un verbe et un pronom encore, rien de plus, avaient suffit pour que je comprenne. Un verbe et un pronom lourds de sens. Oui, il s'agissait bien des sens justement. Et moi, vierge encore, je la regardais comme une cadette regarde son aînée, avec une forme de respect et de jalousie.
Nous étions en Angleterre, rejouant pour un autre été le film version masculine d'A nous les petites Anglaises. C'était l'époque de mes vacances linguistiques. Il était en effet beaucoup question de langues, à tout bout de champ à un âge où on a à cœur de les pratiquer, mélangées de préférence. Le cœur n'avait pas vraiment sa place dans ces échanges-là et seuls un intense apprentissage de nos corps et la recherche du plaisir inconnu nous motivaient. Le plaisir. Le mythe d'entre tous les mythes. Jouir. Le verbe d'entre tous les verbes. Mystère. Nous n'étions pas très romantiques. Enfin, un peu tout de même, mais nous jouions plus que nous m'aimions.
Isabelle m'avait lancée un défi sans me le dire. Elle était devenue femme sans m'avoir attendue, nous qui faisions toujours tout en chœur et en quasi synchronie. Elle m'avait devancée, j'allais la rattraper.
On l'appelait Woody. Il était Marine aussi. Un joli blondinet, petit gabarit mais bien découplé, gueule d'ange aux yeux bleus. Il m'avait séduite et nous flirtions depuis quelques jours. A cet âge, quelques jours étaient aussi longs qu'une vie de mariée. Quelques jours ressemblaient presque à un engagement. Je lui plaisais bien plus qu'il ne me plaisait. Il me convoitait comme le péché. Alors, le soir même de l'annonce faite par Isabelle, j'ai décidé de lui dire oui.
Ah, le cauchemar. Comment fait-on l'amour quand on ne sait pas ce qu'il faut faire ? Comment fait-on l'amour quand l'autre n'en sait pas beaucoup plus que soi ? Mais il fallait que cela se passe. J'étais prête à tout. Je voulais le lendemain déclarer à mon amie que nous faisions dorénavant partie des initiées, elle comme moi. Ce fut rapide et maladroit mais avec beaucoup de délicatesse et de tendresse. Des timidités qu'hélas je ne retrouverai jamais plus. De ces hésitations tremblantes qui font battre le cœur à tout rompre et mettent nos sens en émoi. Aucun plaisir à la clé mais beaucoup de partage teinté de sourires. Faire l'amour la première fois avec un débutant qui ne parle qu'anglais était une garantie de faillite. Je ne le savais pas.
Nous sommes restés toute la nuit enlacés.
J'ai fini mes vacances avec lui et je ne l'ai plus jamais revu.
Illustration photo : Oh!91
05:52 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la première fois, amour, sexe, entre2eaux
25 octobre 2009
ELLE - Féminité du bois

"Va avec ta cousine, la bassine est prête, allez, file !"
Il est 8 heures du matin au cadran solaire qui décore la porte d'entrée. Dans la cour, Fanette a déjà disposé la grande bassine en fer blanc au milieu des poules qui sautillent. Le coq déréglé continue de chanter mais il y bien longtemps que les hommes sont partis aux champs. Louison approche en titubant sous le poids des deux brocs d'eau chaude qui pendent au bout de ses bras. Elle déverse l'eau fumante dans la bassine alors que Fanette ôte sa chemise. Au soleil rosissant, la peau blanche de Fanette semble luire comme de la soie. Les yeux écarquillés, Louison découvre les courbes pleines et harmonieuses de sa cousine. Elle ne l'avait pas vue depuis bien longtemps et son regard fasciné reste rivé sur sa poitrine lourde et ronde.
"Allez, Louison, viens donc avant que ça refroidisse."Timidement Louison se dévêt à son tour et entre dans bassine. Par pudeur, elle a replié les bras sur sa menue poitrine, à peine deux boursouflures ornées de tétons rose pâle. Fanette rit "Fais donc pas ta coquette, lève les bras que je te frotte partout. Allons bécasse, fais pas l'enfant !" Elle obtempère et Fanette passe partout avec vigueur l'éponge pleine de mousse "ah, mais c'est que ça commence à pousser..." rigole-t-elle. "Tu parles, on dirait qu'ils ne veulent plus grandir. Ca fait des mois qu'ils sont comme ça. Moi, je les voudrais aussi beaux et gros que les tiens !" se lamente la petite. "Ah, ça, pour que ça pousse faut aller à la source. Sinon, tu peux toujours attendre." Louison lui fait face, incrédule "à la source ?" De l'air le plus sérieux qui soit et le geste arrêté en chemin, Fanette la fixe dans les yeux "Oui, Louison, si tu veux deux seins bien ronds comme les miens, il faudra dès demain te baigner tous les jours à la source, tu sais celle cachée derrière la ferme de la Folle. Moi, je l'ai fait et tu vois le résultat. Attention, il faut y aller au moins pendant trois mois, et toujours au soleil levant. C'est très important, sinon ça ne marchera pas." Sur le visage de Louison une lueur d'émerveillement élargit son sourire. "C'est vrai ?" "Ben, oui c'est vrai. Tu verras."
Voilà plus de deux mois que Louison va dès l'aube naissante à la source. Il fait de plus en plus froid et elle pénètre dans l'eau glacée qui gargouille avec beaucoup de peine. Fanette ne lui à pas dit combien de temps il lui fallait rester alors elle s'est inventée une règle, elle compte jusqu'à 100. La fin du mois d'octobre a vu arriver un hiver précoce et la rosée maintenant craque sous ses pas lorsqu'elle traverse le bosquet derrière la ferme de la Folle. La Folle. Elle ne connaît pas son véritable nom, juste ce surnom méchant. La Folle parce qu'elle vit seule et parce qu'elle parle rarement aux gens. On murmure des tas de choses sur elle, surtout du mal. Pourtant, Louison l'a croisée plusieurs fois sur le chemin qui mène au village et elle ne lui trouve rien d'une folle. En fait, elle la trouve belle. Elle se vêt avec modestie, d'habits simples mais propres. Ses jupes frôlent le sol et ses chemisiers occultent jusque son cou. Elle a toujours un grand tablier de toile grise autour de la taille avec une grande poche béante sur le devant où elle amasse des plantes. C'est vrai qu'elle parle toute seule et cela l'effraie un peu. Pourtant, elle lui dit toujours bonjour, preuve qu'elle sait parler aux humains et ses grands yeux clairs semblent à chaque fois déchiffrer ses pensées.
Quatre-vingt deux, quatre-vingt trois... Louison grelotte et sautille sur place pour ne pas devenir glaçon. Elle éternue et son atchoum sonore réveille la forêt qui s'ébroue en mille bruissements. Quatre-vingt quatre, quatre-vingt cinq... Elle claque des dents et étrille sa peau de ses mains. Elle frotte avec énergie ses deux tétons tendus qui ne grossissent toujours pas. Elle regarde sa peau de lait légèrement bleuie et se demande si elle doit continuer. Quatre-vingt six... "Mais que fais-tu donc là ? As-tu perdu la tête, sors vite, tu vas attraper la mort." Louison a crié en sursautant. Sur le bord de la rivière elle aperçoit la Folle qui tend vers elle son manteau. "Allez, viens vite. Mais que fais-tu donc là ?" "Non, je dois finir de compter jusqu'à 100 !" "Mais tu divagues, viens vite te dis-je, allez." Finalement, l'injonction de la Folle est pour Louison une délivrance, le prétexte bienvenu pour arrêter cette torture. La femme l'enrobe dans son manteau et ramasse sa chemise humide qui traîne sur l'herbe pleine de rosée. A son tour, elle frotte énergiquement la petite qui tremble dans ses bras et éternue encore.
"Vas-tu me dire ce que tu fais là par un froid pareil ? C'est bien le moment de se laver, vraiment." Louison lui raconte la fable de sa cousine. "Ah, quelle bécasse, celle-là. Veut-elle donc ta mort ? Viens te réchauffer un instant près de l'âtre." Et la pressant contre son flanc, elle la guide sur le chemin. L'intérieur de la cuisine où elles entrent est chaud comme un lit bassiné. Le feu puissant qui flambe dans la cheminée illumine la pièce de reflets orangés. "Assieds-toi, je vais te donner du bouillon." Et alors que Louison s'attable toujours grelottante, la Folle pose devant elle un bol de bouillon fumant. "Ma chère petite, tu sauras que la Nature est bien faite, il ne faut jamais la forcer. Tu te plains de ton buste qui reste plat. Donne-lui le temps. Ta cousine est une gourde, plus jamais tu ne l'écouteras. Oui, jolie brin de printemps, la Nature a tout prévu, crois moi. Le marron, quelle que soit sa taille, a toujours une bogue où se nicher et quelle que soit la taille de tes seins, ils auront toujours une main caressante où se lover. Qu'importe la taille ma belle enfant, tout ce qui compte ce sont les proportions. La féminité ne réside pas dans des mensurations, crois-moi. La féminité c'est l'accord de l'être et de son âme, c'est l'harmonie entre l'être et sa nature. Sois-toi et tu seras femme. Ne laisse aucun quolibet salir qui tu es et ne convoite pas chez l'autre ce qui n'est pas fait pour toi."
Louison boit ses paroles plus qu'elle ne boit son bouillon et, à la lueur du feu, cette femme lui parait comme une fée capable de détruire ses peurs. "Écoute la Nature en toi et tu seras plus femme que cette oie dont les lourdes mamelles bientôt pendront sur son ventre !" Ces mots font palpiter d'une joie indicible l'adolescente qui engloutit cul-sec son bouillon. La Folle s'est dirigée vers un placard et en retire avec précaution un petit flacon. "Tiens, c'est pour toi. Tu en mettras quelques gouttes dans ton cou à chaque fois que tu douteras. C'est une essence que j'ai faite en hommage à la Nature.
Je l'ai appelée "Féminité du bois".
Texte librement inspiré par le parfum de Serge Lutens "Féminité du Bois".

05:53 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : féminité du bois, serge lutens, salons du palais royal
18 octobre 2009
ELLE - La renaissance ou le châtiment mérité
"Mais ma Mère, je n'y suis pour rien !"
Charlotte a éclaté en larmes. Encore une vexation de la Mère Supérieure injuste jusque dans ses virgules et ses points d'exclamation. "Je vous avais prévenue Sœur Marie Hyacinthe, je ne devais plus vous voir lire ces sornettes. D'ailleurs, c'est bien la dernière fois que Pétronille amène ces ordures dans notre enceinte. Sortez maintenant et allez donc priez comme il se doit pour votre rédemption !" Charlotte, devenue Marie Hyacinthe il y a cinq ans, court se réfugier dans sa cellule. Elle y sera consignée deux jours. Deux jours sans voir personne et à faire pénitence. Deux jours pour avoir lu "Gala".
Elle a refermé sur le silence qui l'accompagnera 48 heures la lourde porte en bois vernis dont le guichet ressemble subitement à une guillotine. Elle a séché ses larmes et s'est agenouillée sur le prie-Dieu. Pourtant, nulle résipiscence ne vient car les images et les histoires du journal lui reviennent en mémoire. On frappe à la porte. Elle ne doit pas répondre. Elle se retourne et voit un papier glisser sous la porte, comme mu par sa propre volonté. Elle se précipite sur le billet, intriguée. "Ne t'inquiète pas, ta soupe sera aussi goûteuse que d'habitude, j'y mettrai de la crème et dans ton pain noir je glisserai une vache-qui-rit à l'intérieur, elle n'y verra que du feu. Signé : Pétronille."
L'agacement dans lequel l'a plongée la dureté de la Mère Supérieure l'empêche de prier son Dieu avec l'humilité qui convient. Elle le rejoindra plus tard. Il saura l'attendre car il sait bien que ses intentions sont pures et que son amour pour lui est inaltérable, comme gravé dans sa chair, et ce n'est pas un "Gala" qui la détournera de lui.
La Mère Supérieure a fait irruption dans l'office, plus belliqueuse qu'une troupe de Cosaques. Sa démarche énergique fait voler les pans de sa robe noire tels des corbeaux de mauvais augure. "Pétronille !" Le prénom a fusé comme une torpille. Sortant de la resserre la cuisinière affiche une expression contrite, démentie par l'étincelle impertinente qui luit dans son regard. "Pétronille, combien de fois vous l'ai-je dit, pas de magazines féminins dans cette enceinte. Vous rappellerai-je que vous êtes ici dans un couvent et que les choses séculières n'y ont pas droit de cité ?" La cuisinière s'essuie les mains nerveusement sur son tablier bleu de toile rude. Elle sait au fond qu'elle risque sa place. "Oui, ma Mère, je vous demande pardon." Elle n'ose regarder celle qui la tance de peur de trahir sa fausse repentance. "S'il doit y avoir une prochaine fois ma fille, je vous préviens, c'est au Pôle Emploi que vous irez exercer vos talents !" Dans la bouche de la moniale ces mots résonnent comme les pires tourments de l'enfer, même si aux pôles d'habitude il fait plutôt froid. "Oh, non, ma Mère, comptez sur moi."
Le soir de la rebuffade, Pétronille retrouve son amant Gaston et lui raconte toute l'histoire. "Sais-tu ce qu'elle répète à tout bout de chant lorsqu'elle nous sermonne ? Elle dit que ces lectures ne sont pas faites pour des nonnes, que le diable se cache dans tous les articles qui ne sont qu'éloge déguisé du luxe et de la luxure. Quelle vieille bique ! Elle répète à l'envi qu'une femme digne ne saurait seulement lire de tels torchons qui poussent au péché de la chair. Au péché, j't'en ficherai ! Elle doit bien être la seule vierge du lot !"
Pétronille s'enflamme. "Une fois, sais-tu, j'ai surpris une conversation qu'elle avait à l'économat avec ses deux adjutrices, la trésorière et la soeur intendante. Elle faisait la fière au milieu de sa cour, je te le dis, et elle leur expliquait à mots couverts que jamais semence d'homme n'avait souillé sa bouche et que toute femme honnête devrait préférer devenir poule plutôt que de jamais laisser une telle pitance inondée son palais ! Et bien sûr, les soeurs qui l'écoutaient y allaient de leur indignation et confirmaient avec véhémence leur adhésion à une telle sentence !" Gaston éclate de rire. "Ah, Gaston, ce n'est pas drôle. Vois-tu sous quel joug je travaille ? Je ne suis pas vache pourtant mais je sens bien sur mes épaules la dureté de l'entrave !" "Attends ma chérie, j'ai une idée pour gentiment te venger. Viens donc lire l'article publié récemment par "les 400 culs"..."
"Oh !" Pétronille regarde Gaston en écarquillant les yeux. "C'est dingue ! A quoi as-tu pensé, vilain ?" "Et bien, puisque la semence est du dernier cri en matière de gastronomie, pour te faire pardonner ne pourrais-tu offrir à cette chère Mère Supérieure un de ses gâteaux préférés ?" "Tu veux dire..." Les yeux de Gaston pétillent de gourmandise. "Oui ma chérie, si tu t'appliques bien il se peut que je puisse livrer en une seule fois la dose nécessaire !"
Enfin, Sœur Marie Hyacinthe sort de sa cellule. Elle a les traits tirés de celle qui a beaucoup veillé. Elle se présente au bureau de la Mère Supérieure qui étonnamment est vide. Il faut pourtant qu'elle obtienne sa bénédiction avant de pouvoir vaquer à ses occupations. D'un pas fatigué, elle se dirige vers la cuisine. "Ah, Pétronille, merci beaucoup pour tes bons soins, tu es une sœur pour moi" lâche-t-elle avec un sourire complice "n'as-tu pas vu notre Mère ?" Pétronille la regarde malicieusement. "Et bien la dernière fois que je l'ai vue, elle finissait de déguster avec l'intendante, la trésorière et ses deux adjutrices un gâteau de mon cru.
En général, après le goûter, elles se promènent au jardin !"
+ + + + +
Petite histoire inspirée par la photo de Jean-Louis Bec, sur son incitation.

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06 octobre 2009
ELLE - Fourreau noir
Il fait déjà noir et l'atelier n'est illuminé que par sa lampe.
Un halo jaune la cerne de lumière alors que toute la salle est plongée dans l'ombre. Un œil avisé ne s'effaroucherait pas de ces silhouettes sans têtes menaçantes comme des morts-vivants qui tiennent la garde. Claudine pose ses lunettes à broder. Elle est myope comme une taupe disait-on d'elle petite, et elle bénit la technologie et Afflelou d'avoir relégué au placard les verres cul-de-bouteille qui troublaient son regard aux yeux des autres. Les siens sont bleus, bleus d'une eau de lagon, bleus mais parfois verts, c'est selon son humeur et la couleur du ciel.
De son index et pouce droit elle masse doucement l'arrête de son nez espérant détendre la ride du lion qu'elle tient froncée depuis cinq heures. Depuis cinq heures elle brode. La pochette sur la table, avec ses aiguilles et ses petites ciseaux de dentellière, porte un joli L brodé au point de tige. L comme Lesage, la maison de prestige. Sa maison. A vingt-cinq ans elle est fière d'avoir intégré cet atelier où parfois il lui semble que le temps s'est arrêté à l'époque de Zola.
Elle est brodeuse. Brodeuse à l'aiguille. Sur ses genoux trône une robe de velours noir aux reflets bleu corbeau. Les poils courts et pourtant très doux agacent la pulpe de ses doigts. Un par un, elle les frotte tentant d'évacuer ainsi cet agacement à fleur de peau qui lui hurle de ne plus toucher le tissu. Elle ne sait pas coudre avec un dé et sa peau est piquetée de centaines de trous. Pointes minuscules rosées qui témoignent des milliers de piqûres que représente son travail.
Lentement, elle se redresse et semble déplier une à une ses vertèbres qui grincent comme un portail rouillé. La position penchée sur l'ouvrage crée des tensions qui vrillent sa nuque. Il est déjà 1 heure du matin. Elle n'aura jamais fini demain le bouquet de roses et de lierre qui remontent sur le décolleté. Pour se donner du courage, elle dépose à plat sur la table à tréteaux le fourreau noir. Les fils de soies multicolores brillent sous la lampe. Debout, elle contemple son travail. Le velours noir intense chatoie. Les reflets bleutés sont rehaussés par les fleurs qui remontent en volutes emmêlés sur le côté droit. Nés de nulle part des bouquets sinuent de la hanche au décolleté. "Ah, que n'ai-je l'argent pour ce modèle-là !" Des images de Gilda se dessinent en calque sur le fourreau. Tout y est sauf le satin mais, bizarrement, la robe brille autant. Le décolleté arrondi comme un cœur tronqué et la fente. La fente vertigineuse qui libèrera la jambe de la belle qui la portera.
Une envie de passer la robe subitement saisit Claudine. C'est interdit, évidemment, mais voir. Oui, il lui faut voir absolument le fruit de son minutieux travail battre au rythme de son cœur. Rapidement, elle se dévêt. Un sentiment d'urgence la meut et la fait rigoler nerveusement. Ah, comme c'est bon l'interdit. Le fourreau semble taillé à sa mesure. La fermeture latérale glisse sans heurt. Un bruit de coulisse bien réglé cisaille le silence de l'atelier. Elle se sent devenir femme. En boitant un peu, elle a rejoint la psyché posté non loin et s'est plantée devant. Elle a fermé les yeux et, du plat de ses deux mains, en synchronie, elle repasse le velours contre sa peau chaude. Aucun pli, aucune torsion du tissu ne vient casser la ligne. Son cœur bat plus vite encore alors que des idées saugrenues l'assaillent "il est fait pour toi ! Ah, si Gérard me voyait" murmure-t-elle. Elle se regarde maintenant. Ses deux seins pigeonnent et transforment le sillon qui les sépare en un abîme où elle aimerait que Gérard plonge son visage.
Hélas, la fente de la jupe dévoile la jambe qu'elle voudrait si souvent voir disparaître. Son reflet dans le miroir la rappelle à sa réalité comme le vertige la happe. Même turbulence à l'intérieur, même déséquilibre qui fait peur. C'est violent comme un coup de poing dans le foie. Les larmes montent à ses yeux, sans frein, soudainement. Ça brûle, ça casse son image en mille morceaux qui s'éparpillent à ses pieds. Son pied gauche affiche sans pudeur le soulier orthopédique qui la maintient à niveau. "Quelle idiote tu fais, des robes comme ça, ce n'est pas pour toi. Jamais..." Elle retourne vers son poste de travail en boitant. Son léger déhanchement, difficilement estompé par les souliers, lui rappelle cruellement qu'elle n'est pas comme toutes les femmes. Pour toujours affublée de sa démarche bancale. "Si peu" lui répète à l'envi Gérard "Je t'assure, on le voit à peine. Et puis on s'en fout, moi, je t'aime !"
Alors qu'avec hâte elle tente de se dévêtir, sur la navette de la fermeture éclair sa main tremble. Elle hait la nature qui l'a faite ainsi. Elle maudit en mots confus sa malédiction quand soudain, au fond du noir un "bonsoir" grave emplit l'espace. Elle sursaute. "Qui est là ?" Un rire modulé de baryton lui répond en écho "Panique pas, c'est moi !" Gérard s'approche et s'arrête net, frappé de stupeur "mais, tu es magnifique." Claudine baisse les yeux "Ne dis pas d'ânerie, aide-moi plutôt. Et d'abord que fais-tu là ?" "Ben, tu savais bien que ce soir j'étais de garde !" Oui, évidemment, il le lui avait dit mais concentrée sur son travail elle l'avait oublié. Gérard la saisit dans ses bras musclés, il est bien plus grand qu'elle. "Mais ... tu as pleuré ?" Claudine renifle et lui répond que non, pas du tout, tu dis n'importe quoi. "Regarde-moi" lui dit-il en forçant Claudine à relever le menton. "Qu'as-tu donc ce soir !" "Oh, ne t'inquiète pas, je suis juste crevée et j'ai encore tant de boulot. Je dois finir cette nuit et ..."
Elle fond en sanglots et se laisse aller contre son épaule. Entre deux hoquets elle crachouille "Ca va passer !" "Non, ma chérie, tu ne t'en tireras pas comme ça, c'est quoi le problème ?" Claudine ne veut pas lui dire qu'elle vient de prendre comme une gifle son reflet dans le miroir, qu'elle ne comprend pas comment il peut l'aimer, elle, l'infirme. Infirme et myope à ne pas voir à trois pas. Mais Gérard n'est pas dupe. "Viens" dit-il en la tirant par la main. "Non, laisse moi, j'ai du travail." Alors, sans hésiter, en une flexion de genoux leste, il la prend dans ses bras en la serrant contre son uniforme et l'emporte vers le miroir. Il l'a reposée avec délicatesse devant la psyché, elle, sa poupée, sa beauté. Il se campe derrière elle comme une sentinelle, rien ne pourra lui arriver, mais elle ne le sait pas car elle résiste et tient ses yeux fermés.
"Regarde-toi, bordel. Regarde-toi, tu es superbe..." il y a de la colère dans sa voix, une colère véhémente qui effraie Claudine. "Mais, tu es fou. Laisse-moi" "Non, fais-moi confiance, regarde-toi !" Alors, sans conviction Claudine lève les yeux et se regarde. Au dessus de sa tête, les yeux émerveillés de son homme regarde aussi son reflet. Gérard pose ses deux grandes mains sur ses hanches et doucement remonte le long de ses flancs "Regarde-moi ces hanches, nom de dieu, regarde-moi cette taille. Tu te trouves laide ? Mais tu es folle. Tes lignes sont parfaites" continue-t-il alors qu'il glisse toujours plus haut. "Et regarde cette gorge, regarde donc vraiment." Ses mains sont maintenant sous ses seins et caressent doucement le bustier. D'un index curieux il souligne l'arrondi de ses seins, glisse sur sa peau pâle et dessine les courbes qui palpitent un peu plus fort. Claudine est troublée par son jeu. Ses caresses de sculpteur l'émeuvent et il lui semble que dans le miroir elle devient plus belle. Il a plongé son visage dans le creux de son épaule et la picore de baisers. Son haleine brûlante la fait frissonner. "Regarde-toi mon amour, regarde comme tu es belle et le fourreau je te l'assure n'y est pour rien."
Claudine frémit en sentant la main de Gérard qui fait glisser lentement la fermeture à glissière sans cesser de l'embrasser. Par réflexe, Claudine a plaqué ses mains sur le bustier "Non, arrête, je ne veux pas !" Mais Gérard continue et dégrafe entièrement le fourreau. Il saisit les deux mains de Claudine et le fourreau libéré chute au ralenti le long de sa peau blanche. Elle est nue et seul le petit triangle de dentelle noire habille sa nudité. Gérard croise son regard par miroir interposé et elle y lit tout l'amour du monde. Alors elle se retourne vers lui, le seul qui sache la rendre belle à ses propres yeux. "Tu vois mon amour, tu es belle." Palpitante, elle l'embrasse à pleine bouche, tant pis, elle n'aura pas fini ce soir.
A ses pieds, témoin silencieux de leur amour, le fourreau s'étale comme une flaque noire.
Texte librement inspiré par le parfum de Serge Lutens "Fourreau Noir".

05:45 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : serge lutens, fourreau noir, salons du palais royal, lesage
29 septembre 2009
ELLE - Sécurité à la chaîne
Il avait tenu son pari.
Enfin, je lui dois ici la vérité. Il n'avait pas tenu de pari, il avait galamment relevé mon défi. Installée sur le fauteuil, je contemple, pensive, le petit paquet déballé sur mes genoux. Au milieu du papier de soie rose trônent quelque grammes de tissus et, à la lumière de la liseuse, il me semble voir briller dans le fond une constellation d'étoiles. "Ah, non, je ne porterai jamais ça, c'est ... digne de Pigalle! Comment peux-tu aimer un truc pareil ?"
C'est à peu près dans ses mots que je lui avais dit non en refermant la page "Lingerie" de YOBA. Il ne s'était même pas vexé mais m'avait souri, espiègle. Comme j'aime ce sourire-là qui me ferait faire n'importe quoi. "Et si les chaînettes de ce joli string étaient parées de diamants, hum, dirais-tu toujours non ?" Je le fixais droit dans les pupilles. Deux points d'interrogation se dessinaient certainement sur les miennes. "Ah, si tu me prends par les sentiments..." Il me connait bien et il sait qu'une Marilyn sommeille en moi. "Même pas chiche !" lui répondis-je en espérant très fort, au fond, qu'il en soit capable.
Je ressors la chose minuscule de sa boîte. Un string fendu... quelle horreur ! Je le suspens dans les airs à hauteur de mes yeux. Elle est pourtant élégante cette petite culotte. Les deux jolies chaînettes constellées de brillants scintillent de mille feux. Le goût des hommes me laisse rêveuse mais les diamants m'hypnotisent. Il a gagné, je le porterai demain pour aller le retrouver.
Ma valise rose bondit sur le sol carrelé de l'aérogare. Elle a la roulette aussi enthousiaste que le pas de sa propriétaire. Je jubile de le savoir contre ma peau. Je sens frotter le tissu de ma jupe contre les chaînettes qui ornent mes hanches. Une sensation d'interdit m'accompagne alors que chacun de mes pas me rappelle que je suis quasiment nue. J'arrive au portail de sécurité à la file d'attente surchargée. Je suis si impatiente de le retrouver, de sentir ses mains frôler la toile de ma jupe pour découvrir que je lui ai obéis que l'attente me parait intolérable. Je piétine et voudrais déjà être dans l'avion. Je me tance devant tant d'impatience, l'avion ne partira pas sans moi.
Bientôt s'agglutine derrière moi une foule dense qui pousse, à me toucher presque, un homme bedonnant, à la calvitie rampante. Il est grand, très grand même et je me sens menacée par sa carrure d'armoire normande. Il souffle fort comme une forge saturée et il me semble percevoir son haleine sur mon dos. Je me retourne vers lui, agacée, pour noter qu'il a de grands yeux verts dont la transparence donne à son visage un air d'adolescence. La quarantaine bien tassée, il m'offre un sourire rayonnant. Il m'adresse la parole avec un fort accent étranger "Je suis désolé, ça pousse fort derrière !" Comment, dès lors, rester à pester contre le transport de masse ? Je lui retourne son sourire en disant poliment sans en penser un mot "Ce n'est pas grave !" évitant son regard scrutateur qui me dérange.
Mon tour arrive. Docilement, pour la paix du passage, je mets dans la caisse en plastique tous mes objets métalliques. Je passe le portique en souriant à l'agent de sécurité. Il me sourit aussi mais m'empêche d'avancer, je viens de déclencher l'alarme. "Repassez le portique s'il vous plait" me dit-il. Je repasse mais hélas l'alarme sonne encore. Je décide d'ôter mes souliers, soupçonnant que du métal y est caché. Mes Rogier Vivier sont promptement rangées dans la caisse et glissent sur le tapis pendant que je tente une nouvelle fois de franchir le portique.
Hélas, à mon grand agacement, la sonnerie retentit encore et je perçois déjà l'impatience des voyageurs qui sont bloqués par mon cas. "N'y-a-t-il pas de garde femme qui pourrait s'occuper de moi ?" "Hélas, non, elle est en pause." Je bougonne alors que je repasse en marche arrière le sas de sécurité. "Il faut que vous ôtiez absolument tout le métal que vous portez... " Subitement, l'angoisse me prend. L'argent ça sonne ou pas ? Pas le temps de délibérer sur le sujet au risque de provoquer une commotion. Avec dextérité, je glisse ma main sous ma jupe et sous le regard halluciné du préposé je dépose le string scintillant dans la boite.
Le garde me laisse traverser le portique le regard rivé, semble-t-il, à mon nombril. Pour le coup, je me sens vraiment nue et j'ai hâte de récupérer le string. Cette fois-ci, le portique reste silencieux et tous les agents me suivent des yeux alors que je me précipite vers le tapis. La boite lentement, trop lentement, arrive. Vide ! Je crois m'être trompée et, fébrilement, j'attends la suivante qui tarde à me rejoindre. Rien, que les affaires des autres. Mon voisin de queue m'emboîte le pas et ne me quitte pas de yeux. Je crains de comprendre cette drôle de lueur qu'il y a dans son regard. J'interpelle discrètement le préposé aux rayons X. Tiens, rayons X ! Non, il n'a rien touché, non il n'a rien vu ...
J'ai remis mes talons hauts espérant dominer la situation. Le cul à l'air, manquant de mon habituel aplomb, j'approche du garde mais je ne me résous pas à lui exposer mon embarras. Un dialogue silencieux résonne dans mon cerveau "Excusez-moi on a volé mon string. Pourriez-vous vérifier avec vos collègues ce qui s'est passé ?" J'imagine déjà son air goguenard, son regard égrillard et les mots de salle de garde qu'il aura pour retrouver l'objet du délit "Eh, les gars, zauriez pas vu la culotte de Madame ?". Alors, plutôt que de subir la honte d'une enquête qui ferait savoir au monde entier que je ne porte pas de culotte, dignement je récupère ma valise et mes affaires.
Mon grand gaillard bedonnant se retrouve devant moi et à mon tour je lui emboîte le pas. Le portable vissé à l'oreille je raconte, affligée, ma mésaventure à mon amant. Il rit. Et alors que je lui raconte les détails de ma tragédie, je vois clairement des étoiles scintiller dans la main de mon armoire à glaces. "Le salaud, c'est lui, j'en suis sûre" crié-je presque dans le téléphone. "T'en fais pas ma chérie, ce n'était que des Swarovski !"
"Quoi, des Swarovski, pas des brillants ?"

05:11 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (30) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : yoba, swaroski
26 septembre 2009
ELLE - Quand la portée m'emporte

Je me demande souvent ce qui me compose.
D'aucuns se diront "quelle étrange question" ! Pourtant, la question "qui suis-je vraiment ?" n'a-t-elle pas effleuré chacun de nous avec le vide et le doute qui la suivent en cortège ? Se définir est l'exercice le plus difficile qui soit. "Alors pourquoi s'interroger ?" me direz-vous ensuite, incrédule ou dubitatif. Perte de temps ou masturbation intellectuelle, dénuée de plaisir, de celui qui n'a rien à foutre*. Rien à foutre, ça, ce n'est pas nouveau, on a la misère qu'on peut. "Pratiquez donc l'onanisme, vous y trouverez du contentement et cessez donc ces stériles questionnements !" Oui, peut-être. Mais je suis de celle qui pense à son corps défendant. Les idées s'imposent à moi sans que je ne les sollicite et dès lors comment les évincer sans les affronter ?
Tenter de leur trouver une réponse devient alors la seule issue possible et bonne fille je les écoute. Ainsi donc, si l'on interrogeait qui me connait, comment me définirait-on ? Serai-je aux yeux de l'amie, de l'ami, de l'amant, du parent une cérébrale, une animale, une émotionnelle ? Je suis multiple évidemment, comme nous tous. Je ne peux pas, sous peine d'être à juste titre taxée de manque de lucidité, prétendre être différente.
Pourtant, je me sens différente des autres. Vous me répondrez, utilisant un pratique poncif, que nous sommes tous uniques. Mais cela ne suffira pas. Non. Je me sens vraiment différente, mue par des élans au-delà de la norme. L'adjectif extraordinaire au sens premier me vient, mais il manque de modestie. Hors de l'ordinaire est comment je me ressens. Vous me direz peut-être, si vous êtes courageux, ou vous le penserez seulement si vous ne voulez pas vous confier, que vous aussi c'est ainsi que vous vous ressentez. Dès lors, serait-ce que tous, nous avons de nous une image mythifiée, mystifiée ?
Je suis une excessive, c'est évident et la modération ne me caractérise pas. Mais pour autant je ne saurais trancher : suis-je guidée par mon cerveau ou par mes émotions ? Mais pourquoi vouloir savoir absolument. Pour mieux tout contrôler ? C'est possible puisque je ne hais rien tant que de perdre subitement mes moyens avec rime mais sans raison. Il m'en faut si peu parfois que je me demande quel est donc le bois dont je suis faite. Je ne sais pas. Ce que je sais c'est que je vis par mes cinq sens et aucun sur l'autre ne prend le pas. Et l'ouïe est certainement la voie la plus directe à mon âme.
Récemment, j'ai aimé cela. Rien de nouveau, mais nouveau pour moi. Cela agace, cela ébranle, cela ne me laisse pas de glace et je fonds, et j'ânonne sans les connaitre les notes de la portée qui s'immiscent en moi et me font vibrer. A écouter à fond. Voudrais-je que vous aimiez ? Pas forcément.
Juste envie de partager.
Ndlr : au sens premier s'il vous plait !
05:49 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (22) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : les voix bulgares
18 septembre 2009
ELLE - Tubéreuse criminelle
Les rais du soleil matinal réverbèrent sur la vitrine.
Comme dans un miroir orangé, Volodimir* voit sa silhouette qui se reflète, floue, sur la façade. Il scrute l'intérieur de la boutique mais n'arrive pas à distinguer si Yvonne y est déjà. Pourtant, le sentiment d'urgence qui l'habite depuis hier soir le presse de la voir. Il est fébrile et agacé, les nerfs à cran. Le nez maintenant collé à la porte vitrée, il la voit s'affairer derrière le comptoir. Tout en lui semble se relâcher alors qu'il pousse la porte avec violence. La clochette tintinnabule, rassurante. Yvonne lève les yeux et l'aperçoit. "Et bien, te voilà bien matinal. Tu n'as pas travaillé hier ?" Volodimir se penche par dessus le comptoir et plaque deux bises appuyées sur ses joues à la peau si douce. "Ah, Yvonne, si tu savais. Non seulement j'ai travaillé, mais je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Il est revenu. J'ai tenté de le mettre à la porte et il s'est fâché. Mais cette fois-ci..." Il réprime un sanglot. "Cette fois-ci il m'est tombé dessus. Regarde !" Il a levé son polo et lui montre son torse menu. Des auréoles bleues jaunâtres maculent ses côtes.
Elle regarde ces traces de violence avec un air douloureux. Puis relevant le visage, elle le scrute de ses yeux bleus pâles, du bleu fatigué de layette maintes fois lavée, se dit un jour Volodimir qui les observait. Ses cheveux blancs coiffés courts bouclent autour de son visage donnant à ses traits plissés un air de lumière angélique. Ses yeux sont cernés de mille plis et les petits éventails qui en ornent le coin sont le témoin de ses soixante-six années. Tout en elle est lourd et plissé et tout respire la douceur. Archétype de la mamie gâteau, elle est devenue au fil du temps une maman de substitution. "Comment ose-t-il ? Et il prétend t'aimer." Volodimir a mis dans ses mains son visage. Il sanglote comme un enfant. Yvonne contourne le comptoir pour le prendre dans ses bras. Elle se sent responsable de ce jeune-homme, son Volodia, arrivé à Paris il y a cinq ans avec une minable valise pleine de rêves d'avenir radieux. Il rêvait de show-biz, il rêvait de descendre le grand escalier aux Folies ou ailleurs mais, évidemment, il n'avait jamais dépassé la rue des Martyrs. Il travaille de nuit au cabaret et sa loge vétuste, à la peinture craquelée et à la lumière glauque, est l'étape ultime de sa gloire. A vingt-trois ans, il a finalement remisé comme un enfant assagi trop tôt sa vieille valise avec, verrouillée à l'intérieur, son utopie de réussite. Mais sa résignation à Paris vaut toujours mieux que la misère dans son Ukraine natale.
Pourtant, s'il a perdu ses rêves, il a appris avec Yvonne, qu'il fallait toujours se respecter. Alors c'est décidé, il ne veut plus de Marcelo dans sa vie, plus souteneur qu'amant depuis longtemps. Il renifle sur l'épaule de son amie pendant qu'il articule avec peine "Le salaud, il m'a forcé. Je ne voulais pas. Il était en fureur. Il m'a dit "ah, c'est comme ça, tu ne veux plus de moi. Et bien c'est pas demain que vous irez voir ailleurs ton cul et toi, tu vas voir...". Elle le repousse avec une extrme douceur. Il continue "Tu sais, il a menacé de me tuer !" "Mais ne t'inquiète pas, c'est la colère !" "Ah, tu crois que c'est la colère qui lui a fait sortir son couteau. C'est une malade ce type. Il n'est pas calabrais pour des prunes." Yvonne scrute son visage d'enfant. Un enfant tombé dans l'enfer sans le vouloir. Un adolescent grandi trop vite. Il ressemble à un poulbot, mince et blond, mais roule encore un peu les r. "S'il recommence, tu me le fais savoir, et je te promets que ce sera le dernière fois..." Elle a dit ça avec une voix glaciale qu'il ne lui connait pas. "Faut que je file !" dit-il, toujours inquiet mais rassuré "tu sens bon, qu'est-ce que c'est ?" Elle sourit avec l'air entendu d'un malfaiteur. "Ah, c'est mon secret, c'est de la tubéreuse !" "C'est enivrant. Me le feras-tu essayer une autre fois ?" Yvonne fait une moue dubitative "Si tu es sage !"
L'ouverture de la porte de la boutique fait résonner la clochette. Yvonne n'a pas le temps de sortir de l'arrière-boutique que déjà Volodia déboule, paniqué quasi hystérique. Yvonne s'est figée face à son visage tuméfié, l'œil droit gonflé et le haut de la joue fendue d'une coupure sanguinolente. "Yvonne, il a débarqué sans prévenir. Il avait gardé ma clé. Il m'a insulté quand j'ai refusé de l'embrasser, il puait l'alcool. Cela fait six jours qu'il me laissait en paix. On s'est battu. Je l'ai fichu à la porte, je l'ai menacé d'appeler la police. Il m'a rit au nez "comme si tu voulais que les flics mettent le nez dans mes affaires". Je ne sais pas ce qu'il a voulu dire. Moi je n'ai rien à me reprocher. Je l'ai mis à la porte. Il s'est barré quand les voisins ont frappé au mur !" Des larmes silencieuses descendent en minces filets le long de ses joues. Il grimace de désespoir "Yvonne, qu'est-ce que je vais faire pour m'en débarrasser pour de bon ?" "Ne t'inquiètes pas, je t'avais dit que ce serait la dernière fois. Tu feras exactement ce que je vais te dire." Et Volodia, assis sur le tabouret de fer, perdu entre les pots de fleurs fraîches écoute, fasciné, ce qu'il va devoir faire.
Il est 1 heure du matin passé quand Yvonne dépose son tablier. Ses épaules semblent affaissées, ses yeux sont rougis et des maux de tête écrasent ses tempes. Une forte odeur a envahi l'atelier et sur de grandes plaques graisseuses, des centaines de fleurs de tubéreuses étalent leurs pétales blancs au parfum entêtant. Le long processus d'enfleurage à froid est en cours. Les inflorescences ne quitteront pas leur support sans d'abord avoir rendu chaque molécule odorante. Dans quarante-huit heures elle aura obtenue l'Absolue. Cette absolue qui délivrera Volodia pour toujours.
"Tiens mon chéri. Dans ce flacon, il y a la lotion de tubéreuse que tu utiliseras. Et puis, dans ce petit pot, il y a un peu de l'Absolue. N'oublie pas, tu dois mettre seulement quelques gouttes et dans l'appareil déjà refroidi...."
Il est 23h30 exactement quand Marcelo passe le seuil de l'hôtel "Excelsior" de la rue des Martyrs. Il sait que Volodimir l'attend. Il est impatient, il croit à la résurrection de sa flamme. Au fond, il espère que ce n'est pas le fruit de sa maladive jalousie. Il l'aime. Il ne peut vivre sans lui. C'est plus fort que tout. Il n'est pas violent d'habitude mais Volodia le met en transe. A l'idée de le perdre, il devient fou. A sa question, le concierge de l'hôtel lui répond "la 13". Il monte au premier étage en grandes enjambées tout en pensant "Tiens, je croyais qu'il n'y avait de chambre N° 13, comme dans les avions il n'y avait pas de rang N°13 !"
L'excitation qui l'habite déjà lui fait perdre le fil de ses pensées. Il ne pense plus qu'aux épaules frêles de Volodia, à sa peau diaphane aussi douce que celle d'un nouveau né. Il voit déjà son visage angélique où un duvet blond assombri à peine ses joues. Et puis ses fesses musclées, petit cul de fille à la chair rose et tendue. Il bande alors qu'il frappe doucement sur la porte de bois sombre.
Volodia est devant lui, dans l'encadrement. Il porte toujours le maquillage de scène, excessif, et les fards vieillissent son visage. Il porte une paire de jeans ajustée et le T-shirt noir aux lettres rouge flamboyant "Fuck Vladimir P." qu'il lui a offert il y a quelques temps, comme un clin d'œil à son exode. Il a passé la porte et attrape la nuque de Volodia pour l'embrasser à pleine bouche. Il se laisse faire et lui offre même ses bras. Marcelo est au comble. Il se croit rentré en grâce. Volodia a plaqué sa main sur sa queue tendue. Il sait Marcelo à sa merci. Il sait ce qu'il doit faire. Il ne se rebellera pas.
"Regarde ce que j'ai préparé pour toi !" et il indique sur le guéridon au pied du lit un seau à champagne givré d'où le goulot au bouchon renflé d'une Veuve Clicquot sort et semble comme une métaphore de son désir. Deux flûtes et deux coupelles sont disposées à son pied. "Ah, tu m'as fait des crèmes brûlées. Et tu t'es souvenu pour la Clicquot..." Marcelo le violent, Marcelo le jaloux a disparu. Il ne reste devant Volodia qu'un homme amoureux. Mais cette image n'efface pas un seul instant la virago qui l'a frappé au visage il y a peu de temps. Et la pensée des coups semble réveiller la boursoufflure qui orne encore sa joue.
"Viens là." Marcelo se laisse faire et s'assoie sur le fauteuil qu'il lui a indiqué à côté de la table. Marcelo suit chacun de ses mouvements, hypnotisé. Son désir ne fait que croitre à mesure qu'il voit évoluer son amant si fin, si féminin. Il prend la flûte que lui tend Volodia "Portons un toast, veux-tu ?" dit-il. Et le tintement du cristal des verres accompagne le vœu prononcé "A nos amours !". Volodia ne répond pas mais se place à genoux devant Marcelo. Il ferme les yeux et se retient de crier quand Marcelo glisse sa langue goulue entre ses lèvres. Il lui rend son baiser avec un haut le cœur qu'il réprime de son mieux. Des larmes lui viennent aux yeux mais il ira jusqu'au bout.
"Attends, il faut absolument que tu la goûtes, je crois que je me suis surpassé !" Marcelo accepte la cuiller pleine de crème que Volodia lui présente. Il grimace un peu en faisant claquer sa langue sur son palais. "C'est étonnant, c'est quoi cette saveur. Je ne la reconnais pas. Elle est puissante, un peu amer. Non, ne me dis rien. Donne m'en encore !" Volodia plonge de nouveau la cuiller dans le ramequin et la glisse dans la bouche de son amant. Il ferme les yeux pour mieux se concentrer et pendant qu'il savoure et s'interroge, Volodia a posé sa main sur son sexe. Il bande toujours. Tout en le caressant il l'interroge "Alors, tu trouves ?" "Non, je ne vois pas mais c'est envoûtant, donne moi la coupelle, c'est certain je vais deviner." et pendant que Marcelo déguste la crème à la croûte caramélisée Volodia a libéré son sexe qui tend son désir vers sa bouche et le gobe. Marcelo râle et susurre "C'est bon !" Parle-t-il du dessert ou de sa langue sur sa queue gonflée ?
Il cesse subitement son ballet. "Alors, as-tu trouvé ?" Marcelo rouvre les yeux "Non, on dirait qu'il y a de l'amande amère. Qu'est-ce donc ?" "De la tubéreuse. Quelques gouttes. La tubéreuse est réputée pour ses propriétés érotiques, entre autres. Viens sur le lit, je t'a préparée une autre surprise." Marcelo le regarde complètement énamourée. Plus aucun doute ne le taraude, il l'aime encore c'est certain. "Laisse-toi faire." Volodia le dévêt avec dextérité et l'allonge avec une fausse violence sur le lit. "Etends-toi sur le dos." Marcello est docile et s'allonge le sexe dressé comme un mât de cocagne. Volodia a pris le flacon de lotion et s'est assis à cheval sur les jambes de son amant.
"Je vais te masser comme on ne te l'a jamais fait. Tu vas voir..." Le liquide blanc et liquoreux s'écoule lentement de la bouteille et une odeur puissante inonde la pièce. "La tubéreuse encore. Ne ferme pas les yeux, regarde-moi." Marcello tente de fixer son regard sur celui de Volodia mais un forme de torpeur semble l'envahir alors que les mains de Volodia passent et repassent sur le torse musclé du calabrais. "Regarde-moi je te dis. Ne sens-tu pas comme de la chaleur à l'intérieur ? "Si." "Et puis un engourdissement dans tous tes membres comme si tu étais ivre ?" Et Marcello ne peut que grogner son assentiment. En effet, une chaleur infernale semble inonder chacune de ses cellules, ses membres sont ankylosés et lourds à ne pouvoir les soulever. Il râle sous la caresse de Volodia qui a entrepris de la masturber avec la lotion.
"Tu aimes ça, c'est bon !" Mais Marcello ne répond pas, il hoquète. "Oui, je sais que c'est bon, je connais la qualité de mes caresses, tu me l'as si souvent répété. Tu savais que la tubéreuse est aussi un poison ? Cela dépend de la dose, évidemment. Il ne faut surtout pas l'ingérer car elle produit à l'intérieur les mêmes effets que le venin de certains serpents ou celui du curare. Ah, tu ne le savais pas. Peu de gens le savent. Yvonne le savait. Elle contient des neurotoxines qui affectent directement les neurones et engendre une paralysie des muscles et des troubles respiratoires. Et puis l'Absolue renferme les mêmes vertus et paralyse aussi bien en pénétrant l'épiderme. Ce parfum entêtant, tu le sens ? C'est de l'absolue de tubéreuse."
Marcello écarquille les yeux mais maintenant ses paupières ne se soulèvent plus. Il sent ses poumons se compresser et son souffle court n'est plus dû à son plaisir mais à l'étouffement lent qu'il ressent. "Aux temps des Poisons, la tubéreuse était couramment utilisée car elle ne laisse qu'un voile odorant mais se résorbe sans laisser de trace. Quand les tubéreuses se décomposent, elles ont une odeur humaine. Au bout de quelques heures ont ne la perçoit plus. On pensera à un arrêt du cœur." Marcello tente de se débattre mais son corps semble coller aux draps. Sa respiration est devenue un filet d'asthmatique et son visage vire au rouge bleuté. Volodia malaxe avec passion les bourses de son amant et branle dextrement le vit empourpré prêt à exploser. "Tu vas mourir dans une apothéose, le croiras-tu ? Pourtant tu aurais dû mourir de mort violente, salaud !" Et dans une dernière caresse, il déclenche la jouissance de l'amant qui se cabre et s'arcboute en quête d'une goutte d'air. Il retombe, inanimé. Volodia ne sent plus battre le sang sous sa main. Il lâche avec dégoût la verge maculée de nacre.
"Fallait pas jouer avec le Maître du monde."
* Volodimir : possessor of the world, people
Nouvelle librement inspirée par le parfum de Serge Lutens "Tubéreuse criminelle".

05:45 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : serge lutens, salons du palais royal, salon shiseido
11 septembre 2009
ELLE - Souffrir pour vivre
"Mais non maman, je vais le faire. Ca ne me dérange pas !"
Pauline finit d'attacher ses cheveux en queue de cheval basse. Elle se regarde dans le miroir au-dessus du lavabo, les yeux rivés sur ses seins. Comme toujours, son pull a l'air trop petit. Comme toujours, elle ne voit qu'eux dans sa silhouette alors qu'elle voudrait les voir disparaitre. Elle se tient toujours un peu voutée, cela les estompe, mais si peu... Les mots de sa mère résonnent encore à son oreille. "Mais d'où tiens-tu de pareilles mamelles ! Tu ne vas pas mettre ce T-shirt pour sortir quand même !" Elle a eu beau rigoler en les prononçant, elle a eu beau tenter d'adoucir l'impact de sa réflexion en lui expliquant que ce n'était qu'une taquinerie de maman plate comme une planche, Pauline s'est sentie blessée. C'est vrai, a-t-on idée d'avoir une poitrine aussi opulente à 12 ans ? Et depuis trois ans, elle escamote sous des vêtements peu seyants ces grotesques protubérances.
Dans la buanderie elle installe la planche à repasser et branche le fer-vapeur. Une pile impressionnante de linge propre l'attend, véritable forteresse de chiffonnier. Elle a toujours aimé repasser. Petite, fascinée, elle regardait le fer lisser toutes les affaires froissées, comme un miracle à chaque fois renouvelé par sa mère. En vieillissant, elle a repris cette corvée à sa mère, trop heureuse d'en être soulagée. Elle préfère passer son dimanche après-midi à repasser plutôt que de sortir avec ses copines. Elle n'aime pas fréquenter les garçons de la cité parce que, de toute façon, ils essaient toujours de la draguer et la traitent de pimbêche et de mal-baisée si elle n'accepte pas de les embrasser.
Le fer émet déjà des petites bouffées de chaleur. Avec application, elle a étalé la chemise préférée de son père et appose la plaque crachant la vapeur avec précaution. Le miracle renait. Toutes les rides du coton s'effacent. Ca glisse tout seul. Elle s'oublie dans ces gestes automatiques. Chacun de ses mouvements est exact et efficace. Elle manipule le tissu dans tous les sens et pas un centimètre de toile n'est épargné. Ses propres gestes l'hypnotisent. Elle n'est déjà plus à sa tâche.
Non. Ses peurs remontent doucement. Elle connait bien le phénomène et elle panique. D'abord, cette lourdeur invincible dans ces chevilles qui l'enracinent au sol. Ses deux jambes bloquées comme si ses pieds étaient immergés dans des blocs de béton. Et puis le dégoût qui remonte le long du mollet, frôle le creux du genou et envahit la cuisse, sinue jusqu'au ventre déclanchant invariablement un haut-le-cœur qu'elle refoule dans sa gorge. Elle sent des spasmes la secouer. Elle pose le fer précipitamment et appuie ses deux mains sur la planche, tentant de se calmer. Non, elle ne veut pas de cette douleur qui lui pique les yeux, qui fait sourdre des larmes. Elle voudrait s'ébrouer pour projeter au loin ce dégoût d'elle-même qui l'envahit. Cette pesanteur dans sa poitrine, la sensation de n'être plus qu'une paire de mamelles répugnantes, écœurement démultiplié d'être ce qu'elle est.
Faire taire ce dégoût insupportable, vite. L'idée obsédante l'habite à nouveau comme chaque fois, et comme chaque fois elle voudrait hurler pour l'effrayer et le faire fuir. Mais rien ne calme sa propre répulsion, elle remonte inéluctablement et l'étouffe. Elle suffoque, cherche l'air qui lui manque. Elle se tend comme la corde de l'arc "non, non, va-t-en, fais-la taire !" Elle roule lentement sa manche et à peine esquissé, ce geste la tranquillise déjà. Son bras gauche est dégagé et sur sa peau blanche qu'elle ne montre jamais elle ne voit même plus les traces zébrées de ses brûlures. Elle a saisi le fer bouillant et sans une seule hésitation elle plaque la tranche consciencieusement sur la peau restée intacte. La douleur est fulgurante, insoutenable et pourtant elle maintient le fer. Son nez perçoit l'odeur libératrice et une lueur d'espoir point au creux de son ventre. Son cœur bat à mille à l'heure, une salive au goût de sang inonde sa bouche, elle se mord la lèvre pour ne pas crier. Elle cesse et voit avec soulagement la trace rouge violacée qui palpite.
Mais le dégoût est toujours là, son buste gonflé à l'hélium lui écrase toujours les poumons. Elle recommence le rituel et plaque de nouveau le fer contre sa peau immaculé. La douleur est pire que la précédente, ses chairs se rebellent, ses nerfs lui envoient des SOS mais elle appuie toujours plus fort car elle sent enfin décroitre son dégoût. Comme une marée qui se retire, loin, loin dans les terres. Elle a ôté le fer, essoufflée, en sueur. Son front est constellé de perles d'eau. Sa lèvre inférieure porte les traces de ses dents. Pourtant, déjà l'horreur quitte son visage. La douleur lancinante qui irradie de son bras dans tout son corps a enfin muselé cette sensation insupportable d'être un monstre.
Elle contemple sans les voir les sillons sanguinolents. La paix est revenue et comme un automate doucement elle souffle dessus. Avec une lenteur ankylosée elle déroule la manche qui occulte aux yeux du monde ses sévices. Elle a repris le fer, mais pacifiquement cette fois. Habituée de ce rite barbare, elle a vérifié sans le réaliser que rien ne viendra souiller le linge à repasser. Elle est sereine et la douleur dans son bras, comme un cœur qui bat, la réconforte. Ses peurs se sont tues.
Avec application, elle repasse.
A toutes celles qui souffrent.
06:00 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : automutilation
30 août 2009
ELLE - My name is Bolt, Usain Bolt

"Si tu savais comme ça m'agace !"
Stéphanie me regarde avec un sourire narquois. Belle brune aux ascendances italiennes, sa plastique est à se damner. Elle n'est pas née comme cela même si, comme certains le feraient justement remarquer, elle avait un bon potentiel. Combien de nous naissent avec un bon potentiel mais ne le potentialisent pas ? Bref, Stéphanie sourit malicieusement ou ne serait-ce pas plutôt un sourire tendrement amical ?
Je m'afflige, reine autoproclamée des geignardes "je n'arrive pas à améliorer mon rythme. J'ai l'impression de reculer. Bientôt les mamies du quartier, pro de la marche forcée, vont me doubler !" Ses yeux noirs pétillent et je la regarde en enviant sa silhouette athlétique, la justesse et la fermeté de ses courbes. Ses chairs sont toniques alors que les miennes résistent difficilement à la gravité. Oh, comme je hais l'amollissement des chairs et les lignes qui insidieusement se transforment en tôle ondulée. "Tu devrais essayer la course fractionnée. Toutes les minutes, tu augmentes ta vitesse d'un km/heure. Disons que tu commences à 7 km/h et tu montes ainsi jusqu'à 10 km/h, puis tu redescends. Fais ça pendant une demi-heure et je te promets, les mamies tu les plantes là. Les papis aussi !"
Je suis prête à affronter le tapis. Avec 35 degré C dehors et un soleil infernal, le tapis de course est la seule option raisonnable pour transformer mes muscles persillés en muscles secs et bien dessinés. Et puis le tapis va me permettre de maîtriser à la seconde prêt le fractionnement de ma course et donner enfin naissance à l'athlète qui assurément sommeille en moi. Je programme le début de la course à 6 km/h. Le pas est si tranquille, pour un peu je marcherais, qu'une impression de facilité me saisie. Les minutes s'écoulent si vite que me voilà déjà à 8 km/h. Là je commence à déchanter.
Une brûlure vicieuse inonde mes jarrets et chaque foulée étire mes tendons, certainement ils vont claquer. Pourtant il n'est pas dit que je vais me décourager, si Stéphanie le fait, pourquoi pas moi, nan mais ! Je suis à 10 km/h, j'ai l'impression de m'envoler. Les mollets hurlent de m'arrêter, mon cœur commence à s'emballer, mon souffle est pourtant bien placé. Non, je ne lâcherai pas. Je pense au cul rebondi de Naomi, j'invoque les courbes de Tina Turner, les jambes de Zizi. Quand je serai vieille, je serai Tina Turner. Je rentre le ventre, blinde mes abdominaux, redresse le buste tentant de rendre ma silhouette aérodynamique. Hélas, la taille de mes tétons ne m'aide pas à fendre l'air alors je m'aide de mes bras, on dirait un coureur. La sueur inonde mon front mais qu'importe si le rimmel fond, j'entame le deuxième tour.
Au quatrième tour, je m'étonne d'être encore debout. Mon cœur et mon souffle sont synchronisés, mes jambes battent la cadence telles l'aiguille du métronome. Je n'ai plus de pensées au plutôt je n'en ai plus qu'une, continuer. Je m'invente les exploits que je vais accomplir. Bientôt les 20 kms de Paris, à moi le semi de Lausanne et pourquoi pas le marathon de New York, hein, tiens pourquoi pas, rien ne peut m'arrêter. Le monde m'appartient. Bientôt. Une euphorie me saisie alors que mes jambes s'emballent. Je suis devenue une machine à courir. Je souffre mais je poursuis. Je me lance le défi "Monte-donc à à 11 km/h, tu peux le faire". Un sourire mi-jubilatoire, mi-halluciné éclaire mon visage. La minute passe lente, si lente. "Lève les genoux ma fille, allonge ta foulée." Je pense à Forrest Gump, "cours Gicerilla, cours..." Je me fais rire toute seule alors que mes yeux pleurent sous l'acidité de la sueur.
Subitement, j'attrape mon reflet dans le miroir. Malheur, je grimace comme une gargouille et je suis rouge comme une citrouille. Ma bouche veut se plaindre mais je lui interdis de gémir ou d'ahaner, si mon prince est dans la salle on ne sait jamais. Le tapis s'affole, je deviens folle. J'imagine l'euphorie des cimes qui s'empare des grands alpinistes, arriverai-je à revenir sur terre. 12 km/h ! C'est complètement dingo, je tiens toujours. Oh, mais je le sens, ça ne va pas durer longtemps. Combien de temps, déjà, le record féminin du marathon ? Ah, oui, Paula Radcliffe, 2h 15min 25 s. Quoi ? 42,195 km en à peine plus de deux heures ! Adieu, veau, vache, cochon, dossard et marathon ... Tels ceux de Perette, mes rêves de conquête du pavé vont à vau-l'eau, ce n'est pas à ce rythme-là que j'accomplirai mon exploit !
Allez, cours Gicerilla, cours...
06:12 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : course à pied, footing, jogging, marathon, paula radcliffe, usain bolt
10 août 2009
ELLE - Panégyrique ou épitaphe

Parfois on s'acharne sans savoir si l'idée est bonne.
Mais avant de parler de cette idée, je dois absolument vous mettre dans le contexte de ma réflexion. Dans le contexte de ma réflexion ? A bien y réfléchir, voilà une proposition peu réaliste si on la prend au pied de la lettre. D'ailleurs essayez un instant de prendre ma lettre au pied. Ah, mais je ne vais jamais y arriver !
Faisons simple. Le contexte : les blogs. Ma réflexion : quel humain, quelle vie se cache derrière un pseudo ? En effet, depuis deux ans j'erre chez vous, chez eux. Je découvre lentement, au gré de mes envies, ceux qui se dévoilent derrière les mots que je lis. Et lentement, une image en trois dimensions se dessine. Et lentement la froideur de l'écran s'estompe et laisse place à la chaleur de vos vies qui vibre entre vos lignes. Et alors, de virtuels vous devenez réels, à vous toucher souvent, avec violence quelque fois quand la vie vous maltraite. Tout n'est pas rose et même si parfois c'est cette couleur-là qui donne fond à vos mots, elle ne peut occulter pour toujours la réalité. La réalité de la vie dans toute sa trivialité qui s'impose et crée le choc.
Le choc. La mort. La suspicion de mort. Mais les morts ne parlent pas. Alors il faut rester avec le doute. Il faut accepter le silence du Net, ce silence intolérable qui laisse croire le pire, ou pire encore, si c'est possible. Ce silence humide et glacial d'outre-tombe qui chaque jour qui passe pénètre ma conviction qui se rebelle. "Non, c'est encore une de ses mauvaises blagues, une de ses morts prétexte à renaissance. Tu le sais bien, il est comme ça..." Il, c'est un homme hors norme que j'apprécie en dépit de tout. Devrais-je dire "que j'appréciais" ? J'ai peur. Je ne veux pas. Superstition idiote, surtout ne pas parler de lui au passé. Non, surtout pas.
C'est cet homme différent dont la créativité m'a rapidement hameçonnée. Je me suis attachée à lui comme une groupie, sans le lui dire bien sûr, justement parce que ses réactions sont inhabituelles et déstabilisantes. Il est exigeant, excessif, tyrannique, cyclothymique, dépressif sans doute. Possessif sans rien pouvoir offrir. Sensible mais fier. Fier à en oublier parfois qui se trouve face à lui et il foule trop promptement au pied les émotions qu'il suscite. Roi de l'esquive, il fuit toute conversation conflictuelle et du jour au lendemain coupe tous les accès qui mènent à lui, ultime punition qu'il prononce en huis clos dans son tribunal. Un médecin de l'âme sûrement le rangerait dans la catégorie "caractériel".
Ce portrait sombre ne serait pas juste si je ne le complétais en ajoutant : homme de plume génial, aux lettres tour à tour élégantes ou désespérantes, truculentes ou grossières, hybrides débridées de San Antonio et d'Aragon. Blogueur viscéral, il soumettait à notre gourmandise, il y a peu de temps encore, ses poèmes touchants, ses créations à la faconde hardie ou érotique. Tel un Arsène Lupin, il évolue sous le masque de Boris ou Victor, Gudlov ou Vilain, ce qu'il est souvent.
L'idée qui me harcèle depuis des jours c'est de parler de lui. Rien ne m'interdit de parler de lui mais qui m'autorise à faire cette note comme une missive pour l'au-delà ? Car, depuis quelques semaines, son dernier blog affiche en lettre blanches et pourtant macabres "Fermeture. Pour cause de décès". Je lis et relis ses mots. Je retourne sur son site comme on visite une tombe, priant qu'il ressuscite sous un autre de ses pseudos. Tous mes messages restent sans réponse. Je doute. Je ne supporte plus ce doute et je me doute que si j'écris sur lui, il se réveillera. Ou bien alors, quelqu'un qui le connaissait pour de vrai me délivrera. Je préfère subir son courroux indigné ou celui de ses proches plutôt que son silence qui m'accable.
Et si la mort l'a fauché trop tôt, je veux faire résonner ici, au moins une fois, les notes d'une chanson qu'il écrivit et qui me tourneboule les tripes à chaque fois. Il me la donna, me faisant jurer de lui conserver son anonymat. Je vous la confie en vous priant de l'écouter avec attention car en elle réside, je crois, tout ce qui fait la richesse de son âme.
A Boris, à Victor, où qu'il soit...
Nota bene : a la demande de Boris revenu d'entre les morts, j'ai du retirer la chanson. Respect.
05:56 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (34) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : http:mangezlabanane.blogspot.com, boris gudlov, victor vilain
