lundi, 05 mai 2008

ELLE - Quand l'altruisme fait mal

1557344718.JPG"Allô !"

- "Bonsoir Gicerilla ! Que se passe-t-il, tu as l'air toute essoufflée ?"
- "Mais non M. je me bats depuis dix minutes avec des cartons !"
-  "Des cartons ?" 
- "Oui, j'essaie de déballer les éléments qui composent la superbe table qu'on vient enfin de me livrer. Il faut que je la monte mais je n'arrive même pas à ouvrir l'emballage ! Tu imagines ?  Je peste, je voudrais un mec..."
-
"Monter une table. J'arrive !"
- "Tu arrives ?  Mais tu es fou, tu ne vas pas faire 700 km pour venir monter ma table !"
- "Si, demain à la même heure je serai chez toi !"
- "Mais tu es cinglé, enfin, je vais me débrouiller..."
- "Non, de toutes façons j'ai envie de te voir. A demain !"

Il a raccroché et je reste pensive. Est-il possible que l'on veuille faire autant de kilomètres sans même la promesse d'un bon dîner à déguster après, pour venir monter la table d'une femme, amie peut-être, l'avenir le dira, amante même pas ? Bon, ok, il s'agit d'une très belle table, c'est certain. Un design italien. Profilée comme la carrosserie d'une Ferrari et pour un amoureux de la mécanique comme lui... Soit. Mais franchement, je m'interroge. Un mot me vient à l'esprit pour justifier une telle folie ou autrement appelée chez les Scouts, BA. Car sur l'échelle des bonnes actions, parcourir  trois cent cinquante kilomètres d'une traite pour visser 8 vis sur 2 plateaux de verre, est certainement proche du dernier barreau, ou en tout cas elle flirte avec l'exploit. Et ce mot c'est "altruisme". Ne serait-ce pas là l'exemple le plus probant de ce qu'on appelle l'altruisme ? Mais le doute me taraude comme les vis qui vont bientôt pénétrer l'épaisseur du verre.

Vite, mon encyclopédie pour vérifier si cet homme est en péril et mérite l'asile ou si sa décision n'est qu'un acte gratuit que l'on peut ranger dans la catégorie philanthropie.

Altruisme n.m. semble être une création d'Auguste Comte (V.1830; attesté 1852) sur le modèle du mot égoïsme et pour lui servir de pendant. Il est dérivé du radical d’autrui d'après le latin alter. Le mot désigne la disposition innée de l'être humain à la bienveillance à l'égard des autres membres de sa communauté et qui coexiste avec l'égoïsme. Sa valeur s'est étendue en morale pour toute conduite et attitude où l'intérêt personnel est subordonné à celui des semblables, sans motivation religieuse.

Me voilà bien avancée. Oui, il est altruiste, c'est certain. Mais ce n'est pas cela, non. Pourquoi je ne me sens pas à l'aise avec cette décision qu'il a prise de m'aider, sans demander aucune contrepartie ? Et l'intuition de ce que je sentais, enfouie dans mes neurones,  revient m'assiéger plus fort encore. Elle affleure à la surface de mon cerveau maintenant et impose sa présence avec son cortège de sensations désagréables. Pourquoi ne suis-je pas simplement enchantée qu'un chevalier servant ait ramassé la notice de montage ? Ne serait-ce pas tout bonnement  parce qu'avec ses bonnes intentions il me renvoie comme un miroir l'évidence que moi, je ne le ferais pas et qu'en conséquence je le ne vaux pas ?

Je suis aux prises avec des sentiments contradictoires qui me font tour à tour penser que je suis une sacrée égoïste incapable d'un geste hors du champ de la raison pour aider un ami ou que je suis un être trop raisonnable et calculateur qui n'agit qu'en fonction ce qui vaut le coup ou de ce qui ne le vaut pas. Et dans les deux cas, ma médiocrité me revient en pleine face, grimace qui vient se plaquer comme une sangsue sur mon visage.

Dans les deux cas je me perçois sans grandeur, incapable d'une action flamboyante de gratuité uniquement pour le plaisir de donner, de rendre service. Cette perception là m'agace au plus haut point et pendant un moment je lui en veux de se faire croire mieux que moi à mes yeux. Incohérence de bonne femme ? Me voilà à blâmer en secret cet homme hors norme qui, pour des raisons qui restent encore floues et qui le resteront, vient à ma rescousse sans compter ses efforts.

Dans les deux cas, son geste me fait voir à quel point je ne suis pas meilleure que le vulgum pecus dont je suis issue. Aucun héroïsme dans mes élans amicaux puisque je ne serais pas capable de conduire 700 km pour faire une séance de lego.

Je n'aime pas l'image de moi que, sans le vouloir, il me renvoie et je me tance de penser qu'il faut tout mesurer à son aune comme l'étalon de référence unique hors duquel point de salut. Car après tout, faut-il forcément que je me compare à lui ? Faut-il que je me qualifie au regard de ses qualités en ignorant les miennes qui pourtant existent même si parmi elles, la sienne n'y est pas ? Pourtant, j'ai beau me raisonner et me dire tout cela, je demeure avec ce goût amer qui vient du jugement que je m'inflige de n'être pas celle qu'il est.

La morale que je tire de cette aventure, c'est qu'il n'est pas bon pour autrui de se montrer trop généreux, trop extraordinaire dans ses actions car alors, au lieu de récolter une reconnaissance légitime à l'effort consenti, il risque fort de recevoir pour toute récompense l'ingratitude passagère de celui qu'il a fâché malgré lui par la grandeur de son âme !


On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions...

* * *

Cher M., ne me prenez pas pour une ingrate ! Oh non, je vous sais gré. Merci à double titre. Pour avoir monté, de main de maître, cette superbe table et pour m'avoir fait toucher du doigt que je ne suis pas aussi généreuse que je me crois !