vendredi, 02 mai 2008

ELLE - L'éclat inaltérable de la mort

1286025187.jpg

La première fois j'avais été choquée.

Un à priori comme on en héberge bien trop m'avait fait crier à l'outrage "quoi, il y en a qui font feu de tout bois !" et en l'occurrence de bois point, et pour foyer le four crématoire ! Des idées révoltées de profit à tous prix m'avaient assaillie, violentes, intransigeantes et je m'étais instantanément ralliée à leur cause car elles semblaient défendre une idée reçue légitimement intouchable : on ne fait pas commerce de la mort.

Et la frileuse en moi, celle qui au mot de mort sent son sang se changer en fluide glacial dans ses veines, de s'offusquer que l'on puisse un seul instant concevoir de faire du mort autre chose qu'une dépouille sous une pierre tombale à honorer, un jour gris de novembre, ou bien un tas de cendres à répandre aux vents préférés du défunt. Pourtant, une fois plantée dans mon cerveau, ne voilà pas l'idée qui germe et ses bourgeons de réflexion doucement m'amènent sur un autre chemin. Car, après tout, commerce il y a déjà et un nombre, restreint soit mais certain, vit de la mort et même en fait ses choux gras. A-t-on jamais eu envie de blâmer les forêts ou les potagers d'être rendus plus florissants par la proximité d'un charnier ou d'un cimetière. Non ! Alors, pas de fausse indignation ici. Considérons l'offre pour ce qu'elle est : inventive, au concept bravant les pensées bien pensantes et bienséantes et finalement promotrice d'une approche non pas triste et terne de la mort mais plutôt brillante à souhait. Mort brillant de mille feux. Du feu de la lumière, source de vie. Pérenniser la vie au-delà de la mort ? Impossible, me direz-vous. Et bien non. Pourquoi cet amas de chairs putrescentes ne deviendrait-il pas plutôt un objet rare, un diamant ?

Et la société
Algordanza ne s'est pas laisser intimidée par la Grande faucheuse. Bien au contraire, elle a décidé de lui faire un pied de nez, de mettre à son profit son inéluctabilité en la combinant à grands frais à une technologie de pointe. Car évidemment, cela coûte cher et ne devient pas diamant qui veut. Pas de philanthropie ici. Tout est mesuré à l'aune du carat et chaque microgramme de matière obtenue est vendu au prix ... du diamant ! Mais ne vaut-il mieux pas un joli carat de Mémé qu'un carat arraché à l'Afrique au prix du sang ? Ne vaut-il pas mieux arborer Maman en solitaire, qu'un solitaire volé à la terre par des esclaves martyrisés, sous le joug d'une nouvelle race de négriers motivés par le pouvoir et le lucre ?

Bien sûr, engoncés dans nos coutumes ancestrales, il faudra que celle ou celui qui en héritera s'émancipe du poids des traditions et accepte de porter le mort à son doigt, à son cou... Mais une fois apprivoisée cette idée, écœurante pour certains, effrayante pour d'autres, insupportable et indécente pour d'autres encore, ne me serait-il pas plus agréable de mourir en sachant que je scintillerai un jour dans un écrin ou enchâssée dans un chaton précieux ?

Oh, je vois venir les incrédules, les pinces sans-rire, les goguenards de tout poil avec les "Ah mon dieu, quelle horreur, j'ai égaré Tante Sidonie",  "Dis, t'as pas vu trainer Tonton, je l'avais posé là pourtant !", "Ah, ah, Pépé est devenu un bijou de famille..." Oui, bien sûr, la tentation est assez irrésistible. Mais au-delà de ces blagues de potache, c'est bien l'au-delà que nous avons apprivoisé. Construire une autre idée de la mort et du décédé.

Je termine cette note sans savoir comment je finirai mais si quelqu'un veut bien de moi à son cou ou à son doigt, pourquoi pas ?