24 août 2009

ELLE - Fugue écossaise

YoungMaryStuart.jpgNous arrivons sous une bruine désagréable.

Je m'emmitoufle dans mon trench-coat de gabardine dont la doublure beige au célèbre motif tartan me fait déjà sentir l'une d'eux. Et même si ce n'est pas Mackintosh qui l'a créé, je me fonds dans la masse grâce à mon Thomas B. Cette grisaille redoutée me fait sourire malgré tout car Edimbourg nous attend. Quatre jours à découvrir la ville, ses vieilles pierres, ses pubs aux jupes plissées, sa bière et autres spécialités.

Le taxi driver en tête de station me fait penser à Peter Mullan. Serions-nous déjà les héroïnes d'un film de Ken Loach ? A peine ouvre-t-il la bouche que j'ouvre grand les yeux et les oreilles. Je ne comprends rien. Et lorsque je dis rien, comprenez-bien rien, goutte, que dalle, que d'chi... Est-ce bien en anglais qu'il parle ? J'éclate de rire malgré moi car je n'avais pas anticipé un problème de cet ordre-la. Le chauffeur ne semble pas s'offusquer et me sourit. Il me parle et s'applique comme un docteur parlerait à un débile. Il parle lentement, articule comme il peut mais hélas il est chauffeur et non pas orthophoniste, rien n'y fait. Du coup, nous lui montrons l'adresse de notre hôtel griffonnée sur un morceau de papier. Comme souvent un dessin vaut mieux qu'un long discours et nous voilà parties, bercées par le rythme de sa conversation dont le sens, pour toujours, restera un mystère.

Nous voilà plongées d'un coup en eau profonde, immersion totale. Toute conversation étant absolument bannie nous adoptons l'anglais du travailleur émigré et parlons par onomatopées. Ca fonctionne. "Nous vouloir aller hôtel. Oui, hôtel pied château, c'est ça..." Le trajet dure trente minutes et je découvre l'Ecosse des contes de fées. Vertes, pluvieuse, maculée de genêts aux crêtes rocailleuses. Je guette les sommets, l'espoir frémissant au ventre de voir jaillir une horde de kilts hurlants menée par William Wallace au coeur brave. Mais de guerriers grimaçants, point. Quel dommage ! Quel effet, en effet, me fait la vue de jambes velues dépassant d'un tartan clanique et plissé. Inénarrable !

Intervention divine ? Le lendemain, le Royal Mile nous attend sous un soleil rayonnant. Un bleu grec idyllique inonde les toits des bâtiments qui ornent cette avenue mythique. Mythique car elle nous mène directement au Palais de Holyrood à la rencontre de Marie Stuart. Une sensation de remonter le temps grandit à chacun de mes pas. Qui n'a pas vu le Royal Mile ne peut certainement pas comprendre. A moins d'avoir visité Pise. Pise l'éblouissante. Voire Pise et mourir ? Je ne sais pas, je ne connais pas Venise. Enfin, pas encore. Un jour peut-être ? Au Danieli. Mais avec qui ?

Bref, Le Royal Mile comme un tapis rouge vers le palais de cette Reine déchue. De tout temps, il me semble, l'histoire tragique de cette femme m'a fascinée et Stefan Zweig a fixé pour toujours dans ma mémoire son souvenir comme si je l'avais connue. J'ai lu sur elle avec passion. Quoi de plus romanesque en effet que la vie de cette souveraine ? Reine d'Ecosse à six jours, Reine de France à dix-sept ans. Veuve rapidement, remariée à un homme qu'elle n'aime pas, aura-t-elle tramé avec Bothwell son assassinat ? Vingt ans de prison sous la garde D'Elizabeth 1er avant d'être par elle condamnée pour tentative de régicide puis décapitée. Savez-vous ce que raconte la chronique de l'époque sur son supplice ? Je vous le livre là car quel meilleur plaidoyer contre la peine de mort.

"La mort par la hache sera toujours quelque chose d'horrible et d'abject. Le premier coup du bourreau a mal porté, le couperet s'est abattu sourdement sur l'occiput. Un gémissement étouffé s'échappe de la bouche de la victime. Le deuxième coup s'enfonce profondément dans la nuque et fait jaillir le sang. Mais il faut frapper une troisième fois pour achever la décollation. Et nouvelle horreur lorsque l'exécuteur veut saisir la tête par les cheveux pour la montrer, elle roule sur le plancher comme une boule sanglante : il n'a en main que la perruque..." *

Et c'est avec sa vie de roman fraîchement imprimée sur mon esprit que je découvre sa résidence. Rares furent les fois où un château sut comme celui-là me submerger d'émotions à la vue d'un lit, d'un petit cabinet. Voir le petit bureau meublé comme à l'époque où son secrétaire particulier, David Rizzio, fut assassiné sous ses yeux par des partisans de son époux jaloux. Il me semble voir sur le tapis, là, les traces de son sang. On dit que les objets n'ont pas d'âme, soit, mais n'ont-ils pas la capacité de rester imprégnés de l'âme de ceux qui les ont fréquentés et de la restituer en ondes impalpables ? Je crois que si, et partout dans le palais il me semble voir, ici et là, l'ombre flottante de Marie Stuart. Je ressors un peu étourdie et rêveuse, comme quelqu'un qui aurait subi l'effet d'un charme et tenterait de s'en débarrasser.

Edimbourg, une seule recommandation : allez-y ! 

Epilogue : "Déjà les bourreaux s'apprêtent à enlever les tragiques débris, lorsqu'un petit incident rompt le silence et l'effroi. Au moment où ils ramassent le tronc sanglant pour le transporter dans la pièce voisine où il doit être embaumé, quelque chose se met à bouger sous les habits. Sans que personne l'eût aperçu, le petit chien de la reine l'avait suivie et s'était blotti contre elle pendant l'exécution. Maintenant il sort, inondé de sang et se met à aboyer, glapir, hurler et mordre, se refusant à quitter le cadavre. (...) Cette petite bête défend sa maîtresse avec plus de courage que Jacques VI sa mère et que des milliers de nobles leur reine, à qui ils on pourtant juré fidélité." *

* extraits de "Marie Stuart" par Stefan Zweig.

 

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