04 novembre 2009
ELLE - Coemētērium librorum

La triste liste s'allonge.
Je n'aime pas ça. Une forme de sens du devoir m'oblige. Mais parfois, impossible de m'obliger. Pourtant rien ne me désole plus que de raccrocher. Comme le boxeur les gants au vestiaire sur une défaite. Chaque livre reposé sur l'étagère est pour moi un échec. Oui, un échec car je me dis que d'autres l'ont aimé puisqu'il est publié et qu'il doit bien valoir quelque chose. Pourtant, combien de fois ai-je refermé les pages d'un livre à la couverture prometteuse, m'indignant qu'on ait pu imprimer un tel amas d'inepties ennuyeuses. Car pour me captiver, pour capter mon attention il ne suffit pas de faire des phrases ciselées. On peut éventuellement tenter d'y mettre de la maestria pour un instant m'éblouir mais hélas, trop souvent il n'y en a même pas.
Je me suis toujours interrogée de savoir quelle était cette espèce de loyauté mal placée (mais peut-on appeler cela "loyauté") qui fait que je ne peux bouder sans culpabiliser un livre offert. Car ceux qui prennent la poussière sont, pour la plupart, des cadeaux que l'on m'a faits. Serait-ce une forme de révérence devant l'objet, comme une métaphore du savoir inaccessible, du mystère devant lequel je dois impérativement m'incliner ? Je ne sais pas, mais je répugne à abandonner la lecture d'un bouquin qui me fait suer. Mais au fond, la véritable question n'est-elle pas de savoir comment on peut produire un bouquin chiant, et pire encore, comment peut-on l'éditer ?
La liste s'allonge. Hier dans une tentative plus mue par la loyauté que par la curiosité j'ai ouvert pour la première fois le livre offert par N* à noël. "N'oublie pas d'être heureuse". Le titre résonnait pour moi comme une prophétie. N'est-ce pas ce que je fais en ce moment ? Oublier de tenter d'essayer de peut-être être heureuse ? Sans me le dire, j'anticipais que ce livre serait peut-être comme une révélation, vous voyez. De celles qui ont fait de la Pucelle une héroïne. Je l'ouvre. En première page, une citation de Shakespeare de bon aloi "Car rien n'est en soi bon ou mauvais, la pensée le rend tel." (Hamlet, acte II, sc.2).
Une telle vérité ne pouvait qu'augurer d'un roman de qualité. "Ma mère disait "n'oublie pas ton chapeau." Mon père disait "n'oublie pas d'être heureuse",..." Pourquoi dès la deuxième ligne j'ai l'intuition que je vais m'ennuyer. Je m'accroche pourtant car mes plus belles amitiés n'ont-elles pas commencé sur un conflit ? "C'était à la fois simple et plus compliqué : attraper le bonheur comme un gilet dans un placard." Ca y est. J'ai décroché. Je referme le livre déjà condamné à rejoindre la multitude de ceux qui prennent la poussière sur les étagères de la bibliothèque.
Et je m'amuse à les énumérer comme on tente de compter ses anciens amants qui justement n'ont pas compté. Ces ouvrages ne me laisseront pas plus de souvenirs. Un, deux, trois, six... Truismes, Mes mauvaises pensées, La possibilité d'une île, La conversation amoureuse, La maîtresse des épices, Les clochards célestes. Liste non exhaustive mais significative. Les livres que je n'aime pas vous livrent-ils ici une part de ma personnalité ? Y a-t-il dans tous ceux-là un élément fédérateur ? Un point commun qui fait que je n'ai pas eu le courage ni l'envie de les lire ? Je ne sais pas, mais ce que je note c'est que certains ont été primés. Primés ? C'est à ne pas y croire.
J'ai envie de gueuler. De dire que tout le monde ne peut pas écrire. Tout le monde ne sait pas raconter des histoires. A l'instar de beaucoup de pièces d'art contemporain, je crains bien qu'il soit plus question de moyen que d'art et, peut-être aussi, d'un peu de relations bien placées. Tous ne sont pas pistonnés, évidemment, mais tous ne sont pas distingués non plus par la qualité intrinsèque de leur ramage. Arrêter de nous faire croire que sous la belle couverture il y a de la littérature ! Je pense qu'il y a une forme de snobisme de la pensée des membres de certains comités de lecture qui veulent promouvoir, sous leur enseigne, non pas l'originalité ou la qualité d'un auteur qui a emporté leur suffrage, mais une stratégie d'être différent, de se différencier des confrères en tentant d'imposer au public ignorant des créations littéraires qui n'en portent que le nom.
Il se peut que vous réagissiez en me disant "justement, Gicerilla, ils tentent de promouvoir l'originalité pour nous donner à voir autre chose. Ne faut-il donc pas les louer tous ces sélectionneurs en comité ?" Et bien non, car souvent il me semble, ils confondent originalité avec un parti-pris purement commercial qui veut prendre le contre-pied de ce qui s'est fait jusqu'à présent. Comme s'il fallait à tout prix renverser le "classicisme" de l'écriture au profit de discours écrits désordonnés, sans saveur et sans beauté. Comme si seuls l'audace d'un manque de style et le contenu creux d'une histoire valent d'être donnés à lire parce que c'est innovant. Je soupçonne leurs motivations d'être toutes mercantiles et ça m'agace. J'ai reposé Orban sur l'étagère.
Le papier jaunira et bientôt nourrira les rats.
Cimetière des livres :
Les clochards célestes, Jack Kerouac,
La maîtresse des épices, Chitra Banerjee Divakaruni,
La conversation amoureuse, Alice Ferney,
Mes mauvaises pensées, Nina Bouraoui,
Truisme, Maire Darrieussecq,
N'oublie pas d'être heureuse, Christine Orban,
La possibilité d'une île, Michel Houellebec...
05:49 Ecrit par Gicerilla dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : les clochards célestes, jack kerouac, la maîtresse des épices, chitra banerjee divakaruni, la conversation amoureuse, alice ferney, la possibilité d'une île, michel houellebec
