vendredi, 02 mai 2008

ELLE - L'éclat inaltérable de la mort

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La première fois j'avais été choquée.

Un à priori comme on en héberge bien trop m'avait fait crier à l'outrage "quoi, il y en a qui font feu de tout bois !" et en l'occurrence de bois point, et pour foyer le four crématoire ! Des idées révoltées de profit à tous prix m'avaient assaillie, violentes, intransigeantes et je m'étais instantanément ralliée à leur cause car elles semblaient défendre une idée reçue légitimement intouchable : on ne fait pas commerce de la mort.

Et la frileuse en moi, celle qui au mot de mort sent son sang se changer en fluide glacial dans ses veines, de s'offusquer que l'on puisse un seul instant concevoir de faire du mort autre chose qu'une dépouille sous une pierre tombale à honorer, un jour gris de novembre, ou bien un tas de cendres à répandre aux vents préférés du défunt. Pourtant, une fois plantée dans mon cerveau, ne voilà pas l'idée qui germe et ses bourgeons de réflexion doucement m'amènent sur un autre chemin. Car, après tout, commerce il y a déjà et un nombre, restreint soit mais certain, vit de la mort et même en fait ses choux gras. A-t-on jamais eu envie de blâmer les forêts ou les potagers d'être rendus plus florissants par la proximité d'un charnier ou d'un cimetière. Non ! Alors, pas de fausse indignation ici. Considérons l'offre pour ce qu'elle est : inventive, au concept bravant les pensées bien pensantes et bienséantes et finalement promotrice d'une approche non pas triste et terne de la mort mais plutôt brillante à souhait. Mort brillant de mille feux. Du feu de la lumière, source de vie. Pérenniser la vie au-delà de la mort ? Impossible, me direz-vous. Et bien non. Pourquoi cet amas de chairs putrescentes ne deviendrait-il pas plutôt un objet rare, un diamant ?

Et la société
Algordanza ne s'est pas laisser intimidée par la Grande faucheuse. Bien au contraire, elle a décidé de lui faire un pied de nez, de mettre à son profit son inéluctabilité en la combinant à grands frais à une technologie de pointe. Car évidemment, cela coûte cher et ne devient pas diamant qui veut. Pas de philanthropie ici. Tout est mesuré à l'aune du carat et chaque microgramme de matière obtenue est vendu au prix ... du diamant ! Mais ne vaut-il mieux pas un joli carat de Mémé qu'un carat arraché à l'Afrique au prix du sang ? Ne vaut-il pas mieux arborer Maman en solitaire, qu'un solitaire volé à la terre par des esclaves martyrisés, sous le joug d'une nouvelle race de négriers motivés par le pouvoir et le lucre ?

Bien sûr, engoncés dans nos coutumes ancestrales, il faudra que celle ou celui qui en héritera s'émancipe du poids des traditions et accepte de porter le mort à son doigt, à son cou... Mais une fois apprivoisée cette idée, écœurante pour certains, effrayante pour d'autres, insupportable et indécente pour d'autres encore, ne me serait-il pas plus agréable de mourir en sachant que je scintillerai un jour dans un écrin ou enchâssée dans un chaton précieux ?

Oh, je vois venir les incrédules, les pinces sans-rire, les goguenards de tout poil avec les "Ah mon dieu, quelle horreur, j'ai égaré Tante Sidonie",  "Dis, t'as pas vu trainer Tonton, je l'avais posé là pourtant !", "Ah, ah, Pépé est devenu un bijou de famille..." Oui, bien sûr, la tentation est assez irrésistible. Mais au-delà de ces blagues de potache, c'est bien l'au-delà que nous avons apprivoisé. Construire une autre idée de la mort et du décédé.

Je termine cette note sans savoir comment je finirai mais si quelqu'un veut bien de moi à son cou ou à son doigt, pourquoi pas ?

samedi, 29 mars 2008

ELLE - A jamais absent

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Mon bel amour,

Je viens de recevoir le paquet que tu m'as envoyé. Je l'ai récupéré dès que j'ai pu et je l'ai ramené dans notre alcôve avec plus de précaution que si je portais une châsse avec les reliques d'un dieu. Tu as fait tant de mystères que je l'ai serré tout contre moi et tremblais un peu. Une peur idiote de casser ce qui pouvait se trouver à l'intérieur. Et puis j'étais toute excitée, le ventre frémissant à l'idée de ce qu'il renfermait. Il faut dire que tu m'as habituée à tellement de surprises ces derniers temps que je ne sais pas où tu vas t'arrêter. Il semble que tu prends un malin plaisir de loin à exciter mon imagination. Et puis, j'ai dévoré ta lettre. Où vas-tu donc chercher des mots pareils, mon bel amour ? Jamais aucun homme n'a su exprimer comme toi le désir que tu as de moi. Jamais je n'ai ressenti autant d'émotions rien qu'à lire tes mots. Chaque lettre palpitait sur le papier comme des caresses interrompues et ma peau frissonnait, assoiffée de toi.

J'ai gravi comme j'ai pu les escaliers. Plus le temps passe et plus cela me pèse. Les trois étages n'en finissaient pas mais grâce à cette boite dans mes mains j'ai eu l'impression qu'ils étaient moins hauts, moins ardus. Je ressens de telles douleurs ces derniers temps que je m'inquiète, même si tout va bien. Souvent je repense à tes yeux sur moi, pinceaux qui me dessinent avec envie et je m'étonne constamment des témoignages vigoureux que tu me donnes de ton désir de moi. Pourtant, il y a bien longtemps que je ne ressemble plus à Blandine. Serait-ce le Lion, sous le signe duquel tu es né, qui manifeste ses instincts ? Tu ne sembles jamais rassasié bien que ces derniers mois le plat soit devenu plus roboratif qu'appétissant. Heureusement que les parfums et les saveurs sont toujours là pour aiguiser tes sens. Je ris quand je repense à ta gourmandise jamais satisfaite qui me donne à penser que je suis désirable à un moment où plus que jamais le doute s'installe.

Une fois au calme de l'appartement, je me suis calée sur le canapé, la boite sur les genoux. Je savourais de la contempler enrubannée comme un œuf pascal sous son papier doré. Puis, n'y tenant plus, j'ai arraché tout d'un coup le ruban qui résistait et, en rigolant, j'ai déchiré le papier brillant. Quand j'ai soulevé le couvercle de la jolie boite rose mon cœur à fait un bond. Comme une intuition, j'ai su avant même de déplier l'objet. Cet amas de dentelles de calais et de rubans blancs ne pouvait me tromper. Oh, mon bel amour, toi l'insoumis, toi le rebelle tu veux te lier à moi ? Pour une fois tes intentions me paraissent floues. J'ai peur de me tromper. Réponds-moi vite. Dis-moi que je t'ai compris et que bientôt tu seras là ?
Baisers fiévreux.

Ma chérie,

Je t'ai imaginée avec ce petit paquet si léger, si anodin en apparence. Je savais que tu n'y croirais pas ! Après tout ce que je t'ai dit sur le sujet, cet anneau là a dû bien te surprendre. Pour une fois, ma princesse, tu ne devras pas céder à mes jeux lubriques. Et non, tu vois finalement je suis un romantique. Je me dépêche de te répondre pour effacer tes doutes. Tu la passeras à ta cuisse gauche mardi prochain, juste avant que je n'arrive. L'avion devrait atterrir vers 19h00, cela dépendra du plan de vol. Je t'enverrai un SMS pour confirmer lorsque je serai sûr de l'heure du départ. Fais-toi belle, ma princesse, mon ange. Parfume-toi à peine et surtout n'oublie pas de la glisser sous ta jupe. Je l'enlèverai lentement en la faisant descendre avec les dents avant de l'ôter devant tous, officiellement. Il faudra que je m'entraine à remonter ta jupe sur ta cuisse et à faire glisser la dentelle sur ta peau soyeuse. Je m'y vois déjà, je n'y tiens plus...
Je t'aime.


Mon Bel Amour,

Je n'y crois toujours pas.  Il va falloir que tu m'expliques ce revirement. Je vous soupçonne d'oublier vos angoisses en fumant autre chose que du tabac ! Aurais-tu reçu une révélation comme au mont Sinai ?  Cela dit, je ne ferai pas ma pimbêche et cèderai volontiers à ton souhait si tu l'exprimes avec... fermeté. Surtout, sois au rendez-vous, j'ai toujours tellement peur de ne pouvoir te voir selon nos plans. Sois à l'heure mon bel amour. Je n'en peux plus de patienter. Viens vite, je t'attends. Ma cuisse sera accueillante.
Baisers

Mardi c'est aujourd’hui. Il est 19H00 mais il n'est pas là. Il est 20H00 et toujours pas de nouvelles. Il est 20h10 et le téléphone sonne, lugubre. Encore ces satanés pressentiments, ceux qui ne la quittent plus depuis des mois. Elle a crié ? Non, elle a hurlé, elle a vomi ses tripes. Elle s'est accrochée au chambranle, mais ses jambes se sont dérobées. Son ventre s'est révolté. Des grands coups venant de l'intérieur comme un dément enfermé. Etait-ce lui ou la violence des mots à peine écoutés. Elle a glissé le long du mur, incapable de soutenir la peine qui l'envahissait, augmentant le poids de son fardeau vivant. Et dans ce geste d'une lenteur mortelle, la jupe s'est enroulée révélant dans le vacarme de ses sanglots une jarretière de mariée aux dentelles aériennes à sa cuisse passée...


Ils sont des centaines, ils sont des milliers, en Afghanistan, en Irak ou ailleurs à ne jamais rentrer.
Elles sont des centaines, elles sont des milliers, à porter le deuil blanc, à bercer seules l'enfant...

A tous ceux que la folie des hommes tue, pour la paix !

mercredi, 26 mars 2008

ELLE - La grande faucheuse

523327684.jpgFrance Inter égrène comme tous les matins son rosaire de nouvelles plus ou moins gaies.

C'est bientôt le printemps et pourtant comme les feuilles à l'automne les décès sont annoncés à la pelle et je pense à Prévert. Ce poème m'a toujours mise mal à l'aise car de tous temps je l'ai associé à la mort. Allez savoir pourquoi, les associations d'idées restent des mystères pour moi. Et ce matin encore amène son lot de deuils à endosser. Mon âme se met au mauve, pas celui des lilas, non, celui d'un catafalque. Il y a quelques jours on annonçait la fin de Lazare Ponticelli. Quelle vie !  C'est amusant cette pudeur de notre langue à dire les choses comme elles sont. Circonvolutions et autres métaphores, tout plutôt que de dire comme une grossièreté "il est mort". "Il nous a quitté, il est parti, il s'est en allé, il..." Comme si la mort était un mot à ne pas prononcer en société si l'on est bien élevé. Comme si les expressions consacrées ôtaient de la douleur à ceux qui la subisse. Et derrière mon volant, toutes mes peurs de se précipiter à l'assaut de mon cerveau qui ne fait plus face.

La mort et moi on est fâché. Elle ne m'a pas amadouée, je ne l'ai pas apprivoisée. La mort et moi, nous jouons à cache-cache comme deux enfants espiègles. Elle joue à me faire peur et elle y réussit à chaque fois. Elle est rôdée depuis le temps. Et puis elle connait son pouvoir. Combien de fois n'ai-je pas sursauté à son évocation, au bord du désespoir, au moment de l'endormissement, quand je relâche mes protections ? Elle est patiente et finaude. Elle guette au trou comme le renard sa proie. Et la voilà, malicieuse, qui se manifeste alors que je m'abandonne ! L'idée d'elle surgit et alternativement je tombe de la balançoire, je dégringole les marches d'un escalier sans fin ou je tombe dans un précipice dont le fond est noir et sans espoir.

Et ce matin encore, confortablement installée dans l'habitacle, j'ai peur de la voir surgir et que ma voiture soit une piètre cage de Faraday contre sa puissance foudroyante. Elle est polymorphe, la garce, et je ne sais quelle forme elle prendra quand mon tour viendra. Et je ne veux pas que mon tour vienne. Combien d'incantations n'ai-je pas prononcées depuis que je suis née pour l'effaroucher ? Des milliers ! Et dans le noir de ma chambre, ne l'ai-je pas défiée "jamais tu ne me prendras". Lazare a vécu tant d'années, envierais-je son sort ? Suis-je donc si attachée à cette vie que la perspective de la perdre me fait paniquer ? Qu'a-t-elle donc de si fantastique, à bien y regarder, pour que je m'y accroche comme une naufragée à un esquif ? Rien, véritablement. J'ai enfin accepté que géniale jamais je ne serai et que jamais je n'apporterai aucune invention fabuleuse ou un quelconque soulagement ou remède à l'humanité. Mon passage sur terre aura été un souffle à l'échelle de l'univers. Un souffle ? Que dis-je, un battement de cil ! D'ailleurs, quel est donc mon but sur cette terre ? Quelle est donc cette mission secrète que je dois accomplir et qui justifie que je sois. Que je vive et respire moi, qui ne crée rien, moi qui ne construis rien, moi qui ne me reproduis même pas ? Mes yeux deviennent flous et la circulation s'estompe à mon regard voilé.

Je ne veux pas mourir et pourtant il le faut. Aucune sagesse la vie ne m'a apportée qui puisse m'aider à accepter que demain je ne serai plus. Pourquoi donc vivre si l'on doit mourir ? Le but de la vie, quel est-il ? Hasard de la génétique. Rencontre fortuite d'un ovule fertile et d'un spermatozoïde frétillant. Serait-ce simplement cela qui explique ma présence ici ? Comment ferai-je pour enfin envisager de me quitter, moi qui aime tant la vie ? Quelle est donc la recette ? Se dire que cela ne peut durer. Se dire que c'est normal et de bien en profiter. Se dire que c'est inéluctable et qu'il ne faut plus y penser.

Pourtant, je veux pendant des siècles arpenter les paysages variés de notre planète. Apprendre toutes les langues étrangères pour communiquer avec l'homme habitant la contrée la plus reculée et jouir de le comprendre et de me mettre à sa portée. Le comprendre lui et sa culture et son passé. Je veux tout goûter. Goûter toutes les saveurs et toutes les sensations. M'enivrer de toutes les liqueurs et faire mon cœur vaciller de bonheur. Je veux aimer à en crever sans pourtant y passer et tous les soirs refaire l'amour comme au premier jour mais en mieux, avec l'expérience et la patience de celui qui a appris, qui a compris, qui sait ! 

Alors, la mort et moi, on va devoir faire la paix. Je vais devoir négocier avec elle un armistice et tout lui expliquer. Car ce que j'ai compris c'est que, dans tous les cas, elle gagnera.  Alors, lui dire que je veux qu'elle me foudroie alors que pour la énième fois je lutte en corps à corps avec l'amant adoré. Qu'à la Félix Faure seulement je veux mourir, dans un souffle, dans un soupir de plaisir. Je veux qu'elle me cueille alors que je serai perchée au faite d'un sommet olympien, embrassant du regard l'infinité de la beauté terrestre. Qu'elle soit généreuse et que subitement comme les Parques elle coupe le fil de ma vie d'un coup bien maitrisé de sa faux aiguisée comme le plus pur des katanas. Que dans un sourire je quitte cette vie que je chéris tant sans même savoir pourquoi.

Je vous laisse, la mort et moi, on a à causer...