30 mars 2009
ELLE - De la difficulté d'accepter la différence
Lorsque je l'ai vue pour la première fois, je savais que sur elle j'écrirai.
Et comme à chaque fois que le sujet me touche, l'accouchement m'est difficile. Il y a toujours comme une gestation de la réflexion. Parfois même, la grossesse réflexive se prolongeant bien trop, je dois donner le jour aux forceps ou au bistouri avec ce que cela suppose de difficultés et de déception. Je suis souvent inquiète de ne pouvoir traduire en des mots accessibles à tous ce que je ressens, laissant la plus petite place possible à l'interprétation. Traduire, interprétation, autant de vocables de linguiste pour signifier que, même parlant français, nous n'entendons pas toujours la même langue. J'allais donc écrire sur elle. Elle, cette publicité pour de la téléphonie mobile mettant en scène Pascal Duquenne.
"Je n'aime pas cette publicité !" fut ma première réaction. Mais ne l'aimais-je pas, vraiment ? Et si oui, pourquoi ne me plaisait-elle pas ? En réponse à cette interrogation, fusèrent alors des réflexions en feux de Bengale désordonnés qui m'aveuglaient. Je n'arrivais plus à discerner ma réflexion de mes émotions. Qui a dit encore récemment que nous vivions dans une époque où la tyrannie de l'émotion guide nos dirigeants ? Je ne sais pas et peu importe. Ce qui importe c'est qu'effectivement, si je laissais parler mes émotions, je tuais dans l'œuf toute forme de réflexion qui me permettrait de publier ce billet.
Je me souviens de mon incrédulité face au grand écran de ma télévision. Les "Ils n'ont pas honte, c'est de l'exploitation, c'est de la démagogie, c'est dégueulasse, c'est mercantile... " Affrontaient de pleine face des "C'est audacieux, c'est courageux, c'est un message fort de tolérance, c'est une mise en scène éducative de la différence..." Tous ces mots contradictoires jaillissaient toujours plus nombreux sans que fermement un camp partisan ne gagne sur l'autre.
Alors, je les ai tous laissé couver en moi espérant qu'une conviction en naîtrait bientôt. En attendant, je m’interrogeais. D'abord, pourquoi donc ce haut-le-cœur qui m'aurait presque fait détourner la tête du petit écran ? Cela venait assurément de son image. De sa façon de parler embarrassée. Je réalisais combien il m'était difficile de soutenir l'image déformée de cet homme, image qui sort des normes. Pourtant, son physique n'est pas immonde loin de là, et rien dans son visage n'est suffisamment hideux pour déranger.
Alors quoi ? Ses yeux de Mongol à peine fendus sur la lumière du monde, sa drôle de bouche lippue et sa face plate et ronde ? Tout, en fait, et surtout son comportement emprunté comme une sensation d'un Culbutos en équilibre précaire. Toutes ces pensées vont très vite et je m'oblige enfin à dépasser mes a priori et à soutenir sa vue. La conclusion arrive comme une évidence. On ne nous enseigne jamais, jeune, à appréhender les différences. Différence physique ici s'entend. Ainsi, pour accepter spontanément ce type de différence, il faudrait une forme d'entrainement ? Est-ce à dire que nous sommes formatés au point que nous ne sommes plus capables d'exercer naturellement notre capacité d'adaptation face à un élément différent de ce qui compose notre univers quotidien ? Et ai-je le droit d'espérer que si je l'avais côtoyé dès sa naissance, je ne serais pas là à m'interroger car sa différence aurait fait partie intégrante de mon environnement ? Et si je le rencontrais maintenant, serais-je capable de m'adresser à lui comme à un de mes semblables, sans malaise, sans la condescendance de celui qui articule excessivement croyant avoir à faire à un idiot ?
Admettre que mes interrogations sont fondées, n'est-ce pas concéder que l'humain, aussi talentueux soit-il pour s'adapter à son environnement parfois hostile, n'a que peu de ressources spontanées face à une petite différence physique ? L'homme imagine les créations les plus folles, défie la nature et même Dieu et il ne saurait pas appréhender simplement cet aspect-là ? Je n'aime pas l'idée que mon étroitesse d'esprit apparente m'empêche de déterminer si utiliser un être au retard mental avéré est un crime ou un exploit. Cela dépend évidemment de sa capacité à lui de comprendre ce à quoi il participe et l'impact de son intervention sur la population. S'il se rend compte de son handicap et qu'en connaissance de cause il en joue, s'il est acteur volontaire sans manipulation, alors je peux voir dans cette publicité une revendication et non pas un acte de démagogie. Si, en revanche, il ne mesure pas l'étendue de cette collaboration, alors nous devons nous insurger devant l'utilisation bassement mercantile de son image et de ce qu'elle contient comme messages implicites.
Tout ça pour ça. Je n'arrive à conclure à rien.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
05:13 Publié dans Billet d'humeur | Lien permanent | Commentaires (35) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pascal duquenne, simyo, trisomie 21, syndrôme de down
