31 janvier 2009

ELLE - Matador

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La foule doucement s'écoule par les huis grand-ouverts.

Un flot continu et bigarré semble vomi par les portes des arènes de la Real Maestranza de Caballería de Séville. Douze mille spectateurs échauffés quittent les lieux. La corrida a été magnifique. Le taureau a été brave et le torero et lui ont lutté à égalité. Des olé ont fusé tout au long des tercios pour finir en un viva assourdissant lors de la mise à mort. La poussière est retombée sur le cirque ensanglanté. Manuel (Manolo) Fernandez et José (Pepe) Marquez ont célébré ça dans les vestiaires avec leurs copains de la quadrilla. Manolo s'est déjà douché et relance sans cesse Pepe sur la bravoure du taureau à qui il a donné par trois fois la puya. Dans sa carrière, il en a vu des taureaux, mais un volontaire comme celui-là, rarement. Pepe rigole "pff, qu'est-ce que tu connais, toi, de la valeur d'un taureau ? Deux ans picador et tu as déjà tout vu !" Les deux hommes sont toujours en compétition. Pourtant Pepe est incontestablement meilleur dans son rôle de puntillero, même s'il est considéré par Manolo comme "boucher" ! La corrida, oui, faire souffrir par une agonie lente le taureau, non.

Leurs joues brûlent sous l'effet de l'alcool trop vite ingurgité et ils se dirigent, passablement égayés vers la Bodeguita de Tonio, à trois cents mètres de là. "Ce soir" dit Pepe "je planterai bien ma banderille, moi !" Ils se coudoient et rigolent du bon mot de l'aîné. Le bar est enfumé et un halo rougeoyant semble enflammer la pièce. Ca sent le chorizo et le tabac bon marché. Les abat-jours rouge sang diffusent si peu de lumière qu'il est presqu'impossible de distinguer les silhouettes. Ils rejoignent quelques peones du groupe déjà au comptoir. Le verbe est haut, tout le monde s'interpelle et refait en boucle les meilleurs moments de la corrida. Les hommes comme les femmes rient fort. La joie est bouillonnante et les regards égrillards.

"Dis Manolo, Esperanza, tu la vois toujours ?" Manolo se renfrogne un peu. Cela fait deux semaines qu'il n'a pas eu de ses nouvelles. Ils se sont fâchés toujours pour la même raison. "T'es pas sérieux, elle est bien Esperanza, elle est sérieuse. Tu devrais pas la traiter comme ça !" "Ben, et toi alors, hein !" lui réplique Manolo "t'as pas fait un beau gâchis avec Pilar ?" Pepe se renfrogne à son tour "Fais pas chier !". Ils plongent tous les deux les yeux dans leur verre. "Bon, allez, on s'en fout, y'en a des milliers comme elles" propose Manolo en choquant son verre contre celui de Pepe. Pepe le regarde franchement "T'as raison jeunot, ce soir c'est nous les matadors. Reste à trouver la génisse bien gaulée à qui on va enseigner les différentes techniques d'estocade !" Manolo éclate de rire. Il lève les yeux et alors qu'il scrute la salle, il coudoie Pépé "Eh quand on parle de la génisse, on voit les cornes, vise un peu là-bas !" Pépé regarde dans la même direction. Devant la porte d'entrée, hiératique, une femme splendide moulée dans une robe rouge vermillon se déhanche sur de hauts talons impossibles. Elle chaloupe entre les groupes et vient se poster sur le tabouret resté libre à côté de Pépé. "Una cerveza" demande-t-elle sans faire attention aux deux hommes qui la scrutent sans vergogne, comme hypnotisés.

Elle est sculpturale, un visage émacié, étrangement androgyne. De très longs cheveux ondulés aux reflets noir bleuté sont réunis en un chignon négligé retenu par une pique d'ébène ornée d'arabesques. Des boucles échappées tombent sur sa nuque gracile. La toile de sa robe révèle le serre-taille qui l'affine comme une liane et la lisière des bas qui gainent de soie noire ses jambes interminables. Pépé ne peut la quitter des yeux, fasciné par le vermillon de ses lèvres. "Et bien, c'est comme cela que vous agissez avec les dames, vous les dévisagez ?". Elle a planté ses yeux noirs dans les siens. Pépé est désarmé. "Ben, vous savez, on ne voit pas beaucoup de dames comme vous passer ici !" est tout ce qu'il peut articuler. "Et bien, pour vous faire pardonner, offrez-moi donc une tequila !"

Elle n'est pas farouche se dit Pépé qui cligne des yeux en direction de Manolo. Le coup de coude complice a failli jaillir, mais il s'est retenu in extremis. "Nous étions en train de parler de la corrida !" Evidemment, de quoi peut-on parler chez Tonio après une corrida ? "Vous y étiez peut-être ?"  Dolores se tourne vers lui. Elle lui fait face et il dévore des yeux ses lignes de sablier. Comme il aimerait plonger son nez, là, entre ses seins et plaquer ses mains sur ses fesses rondes. "Bien sûr, je suis une aficionada. Pour rien au monde je ne manquerais une prestation de Pascualito !" lui répond-elle le regard enfiévré. "Comment ne pas succomber à cette énergie quasi sexuelle qui se dégage de la foule en rut qui crie "mata, mata" ?" Pépé se trouble. Elle n'a cessé de le regarder avec comme un défi dans le regard. Elle flamboie dans sa robe et ses yeux noirs bizarrement semblent de braise. "C'est moi qui est achevé le taureau, vous ne me remettez pas ? " dit-il fièrement, pour retenir son attention. "Ah, c'était vous le puntillero ce soir ?"

Cette information semble transformer son visage. Ses traits se creusent, sa bouche s'entrouvre, elle respire un peu plus précipitamment. L'excitation que ces quelques mots provoquent est évidente et Pépé se dit "c'est gagné !" "Vous savez ce qui me fascine dans votre rôle, c'est votre habileté ou plutôt l'obligation d'habilité qui repose sur vos épaules. D'un coup, d'un seul, bien appliqué, le taureau s'il résistait à l'estocade, par vous doit tomber, mort..." Elle palpite, c'est évident. Chaque mot prononcé semble la galvaniser. Manolo et Pépé ne parlent plus et la contemplent. "Saviez-vous qu'en glissant la lame exactement entre la base du crâne et la colonne vertébrale, un homme mourrait avec une érection comme le pendu ?" "Non !" Pépé est incrédule "On a jamais vu un taureau bander !" Dolores sourit "Si, si. Il parait que la lame glissée d'un coup aurait le même effet que la corde. Oh, ce n'est que de la théorie mais je la trouve fascinante. Dommage pour le taureau. Partir en éjaculant serait une mort plus douce, comme une récompense après un vaillant combat..."

Les deux hommes sont mal à l'aise et Dolores le voit. "Allez, salud" dit-elle. Ils trinquent et le feu de la téquila efface le souvenir de la macabre conversation. Dolores se fait câline et plus ils boivent, plus elle se rapproche de Pépé. Il se dit que ça y est, c'est emballé. "Vous me raccompagnez ?" lui susurre-t-elle.

Les marches de bois qui mènent à son appartement craquent dans le silence de la nuit. L'immeuble a l'air désert. Pépé regarde les fesses de Dolores se dandiner sous ses yeux et l'excitation le saisit déjà. Il sent son sexe tendu contre la toile de son jeans. Il retient une envie animale de soulever sa jupe, d'agripper ses hanches et la dévorer, là, sur place. Il anticipe sa chaleur, sa douceur, ses saveurs, il n'y tient plus. La porte grince sur ses gonds. Elle l'entraine dans le salon. Ils sont debout devant la cheminée qui crépite comme par miracle, illuminant la pièce de lueurs infernales. Elle l'attrape par les épaules et plaque son corps contre lui. Elle sent sa verge contre son ventre et lui sourit. "T’as envie ?" demande-t-elle par jeu. "Oui, oh oui !" Elle a littéralement arraché sa robe qui vole sur le canapé. Elle est plantée devant lui, les seins nus et ronds comme des fruits dorés. Sa guêpière de dentelles noires et rouges sculpte sa taille et cambre ses reins. Aucune dentelle ne cache sa toison noir corbeau en triangle parfait.

Sans ménagement, elle le fait mettre à genoux et lui intime "mange-moi" et il se précipite. Il se noie entre ses cuisses, il grogne de plaisir et elle gémit et elle halète. Il sait y faire pour un puntillero et ses caresses ne sont pas frustres qui l'amènent déjà au bord de la rupture. "Arrête !" Elle se précipite sur sa bouche et l'embrasse violemment. Elle déchire sa chemise et le bascule sur le canapé. Elle ne prend même pas le temps de le déshabiller et il aime cette urgence qu'elle y met. Elle aime ça. Ca l'excite plus encore. Elle le regarde droit dans les yeux alors qu'elle le chevauche et s'empale sur son sexe luisant. Elle devient amazone et se démène sur sa queue alors qu'il se redresse pour embrasser ses seins. Il geint, elle gémit plus encore "Je vais jouir" souffle-t-il. "Non, pas encore..." elle continue son ballet et maintient sa tête contre ses seins qu'il tète avec frénésie. Et alors qu'il la cajole, lentement, de sa main droite, elle ôte la pique qui retient ses cheveux et s'en saisit comme d'une dague. Il râle, il est au bord de la jouissance. "Non, pas encore !" crie-t-elle. Et avant que la déferlante blanche ne l'emporte elle plante la dague à la base du crâne de son amant. Il devient pantin sans vie entre ses bras alors qu'au creux de son ventre elle sent gonfler et se raidir plus encore ce sexe qui, dans quelques instants, lui arrachera sa jouissance.

 

Fiction librement inspirée par le film "Matador" de Pedro Almodovar.