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mercredi, 30 janvier 2008

ELLE - Petite leçon d'anatomie

5ad17f837c57fb26540c5b9fa78e5cfe.jpgJe suis assise sur le rameur.

Celui du centre de la rangée, celui qui me sert de belvédère, celui, bien sûr, le mieux placé.

Je trône telle la reine incontestée au milieu des grands singes (*), mon poste préféré. Je suis assise bien droite, les reins à peine cambrés, le carré des lombes bandé et les abdominaux en acier. Il s'agit d'avoir le geste académique pour ne pas bousiller les lombaires ou les dorsales et causer des dégâts irréversibles à mon dos dans l'exécution d'un exercice parfait pour sculpter le corps entier, s'il est bien fait, l'exercice bien sûr, pas le corps...

Les jambes sont souples et le mouvement fluide. Les bras sont tendus sans tension, les poignets fixés dans l'alignement exact des bras. Ramener les coudes latéralement en serrant les omoplates pour renfoncer les trapèzes et les grands dorsaux, bombant légèrement les pectoraux, et ce suffisamment rapidement pour que la pliure des jambes arrive en dernier. Revenir en avant en respectant le rythme inverse et recommencer.

Comme tout ce que je fais, je le fais bien jusqu'au bout des pieds. Il s'agit d'être efficace, précise tout en créant un mouvement parfait, agréable à regarder. Je vais et je viens, voluptueusement grâce aux roulettes bien lubrifiées qui coulissent précisément sur la barre centrale. Je m'active avec énergie et douceur pourtant, véritable métronome glissant. Avant, arrière, avant, arrière et les notes angoureuses de Serge subitement s'immiscent dans mon cervelet et viennent bercer mes glissades et les paroles de la chanson me font réprimer un sourire florissant tant elles sont ici décalées. "Je vais et je viens, entre tes reins et je me ..." 

Et comme une niaise je souris aux cieux, pensant qu'avec Birkin j'ai beaucoup de choses en commun ou plutôt j'en ai aussi peu qu'elle, si ce n'est la voix. La mienne est forte et bien placée, stimulée par un souffle qui vient du ventre qui enfle et qui désenfle comme un biniou, mes ascendances bretonnes peut-être ? En tout cas du coffre, j'en ai, à défaut d'autre chose qu'elle aussi n'a pas !

Bref, reprenons.

J'aime la sensation de maitriser mon corps. En un millième de seconde, mon cerveau envoie une impulsion électrique qui contracte mes quadriceps et mes fessiers. Mes triceps et mes biceps se relaient tour à tour pour activer mes bras qui tirent énergiquement sur le câble qui provoque la rotation de la roue simulant la résistance de l'eau. Je n'ai pas besoin de haranguer mon corps bien longtemps pour qu'il accepte de se plier aux injonctions de ma volonté. Tire, il tire ! Pousse, il pousse ! Plie, il plie ! Porte, il porte. Et doucement mon cerveau glisse dans l'éther de la réflexion passive, alors que mes muscles seuls, autonomes, s'activent comme mus par un papier perforé dont la musique bien connue s'élève au rythme de mes mouvements graciles. Et je me prends à rêver que si tout dans la vie était une question de volonté et d'impulsions électriques, tout serait alors beaucoup plus simple, et surtout à notre portée.

Tout deviendrait si aisé qu'il suffirait de penser pour qu'alors les choses nous obéissent. Pas la peine d'articuler un seul ordre puisque la décharge électrique nécessaire nait tout aussi bien d'une volonté silencieuse que d'une décision tapageuse. Je me concentre et sens vivre mon corps tout entier à chaque seconde qui passe. Je perçois mes poumons qui se dilatent, gonflent, dégonflent et recommencent.

L'envie d'un jeu me saisit "vérifions si tout réagit à la moindre sommation !" Je m'amuse à contracter mes fessiers, à tendre mes mollets, à bander mes ischio-jambiers. Tout est si simple. Je suis une enfant joueuse et je me donne des instructions silencieuses.  Je tends une jambe, puis l'autre en mouvement dissocié faisant tordre mon corps en une vrille impossible. Je plie un bras et tire avec l'autre. Je ferme une paupière, la rouvre et baisse l'autre. Je fais des clins d'yeux incontrôlés qui, s'ils étaient vus pas un gorille passant, seraient sûrement pris pour un tic des plus disgracieux. Sans lâcher la poignée, je tends l'index. Ca marche ! Le majeur ? Aussi ! Zut, mais c'est un doigt d'honneur ! Je ravale un autre sourire qui veut absolument fendre mon visage en deux, car franchement, je fais n'importe quoi et d'académique mon style devient free-lance. Cela dure quelque minutes, quelques centaines de secondes de récréation, de retour dans la cour d'école et d'expérimentation.

Jusqu'à ce que pourtant une réalité m'assaille de son évidence. Mon âme subitement s'assombrit couverte par un nuage noir et dense de tristesse. Je peux tout contrôler, me dis-je, chaque muscle de mon corps, et pourtant un d'eux me résiste et c'est le seul qui par sa résistance me fragilise tant.

Quoi, mon cœur ne saurait aimer ? Aucune commande, même impérieuse, de ma volonté ne saurait le faire palpiter, secoué par des contractions d'amour ? Quoi, il serait indépendant et contrairement aux autres, réagirait à tout sauf à la raison, sauf sur commande ? Comme il serait simple pourtant de décider "là, maintenant, mon cœur, contracte-toi d'amour ! Ne résiste pas. Il est là devant toi, il t'aime, tu lui plais, vas-y, palpite nom de dieu, palpite te dis-je ! Aime en te convulsant dans des battements effrénés, emballe-toi, pompe le sang vers mon âme pour la noyer de sentiments amoureux irrésistibles..."

Mais non, rien n'y fait. Ni les commandements violents, ni les suggestions doucereuses. Rien. Il reste  autonome, ne m'écoute pas et bat à son rythme, celui de la vie des cellules mais pas celui de l'engouement puissant qui rend dingo !

Alors, dépitée, je dois pourtant reconnaitre que tout muscle ne se commande pas et abandonner l'idée que mon cœur un jour à ma demande palpitera. Et c'est avec un peu moins enthousiaste que je continue à ramer !

Rame, rame, rameur, ramez. On avance à rien dans c'canoë...

(*) à lire pour les non-initiés

dimanche, 27 janvier 2008

ELLE - La femme objet

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 Je ne suis pas la première mais j'espère ne pas être la dernière.

Je sens monter en moi des colères de suffragette, de révolutionnaire, mêlées de cynisme. De tous temps, il me semble, la femme a été l'objet d'humiliations infligées par des hommes plus où moins puissants, au propre comme au figuré, cela s'entend. D'aucuns diront encore que je vois le mâle partout. Soit, et ce n'est pas une hallucination mais bien un constat et l'hypothèse d'une part de frustration mâle ne peut-être écartée lorsque l'on constate les exactions arbitraires commises par des hommes contre la femme partout dans le monde.

Je ne vais par réciter la litanie de tous ses maux. Je ne suis ni historienne, ni sociologue, juste une femme européenne parmi des millions de femmes qui observe avec irritation que notre civilisation ne tend plus vers une élévation des êtres mais stagne à des hauteurs mesquines. Quel poncif ce serait de répéter ici les procès déjà faits par de nombreux journalistes, éthologues et autres sociologues sur l'utilisation avilissante et indigne de la femme dans notre société de consommation, même si les ânonner finalement serait d'utilité publique et permettrait peut-être à certains de mettre un frein à ces abus.

Le fait est que la femme, son corps et ce qu'elle représente servent d'alibi pour vendre à nos congénères des produits de toutes sortes sans prendre en considération le côté dégradant de telles propositions. Et que des femmes se prêtent au jeu me désole d'autant plus qu'elles entretiennent le mal. Car, si telle Lysistrata, plus aucune femme au monde n'acceptait de participer à cette mascarade bien souvent humiliante, alors peut-être verrait-on les hommes se rendre à la raison et cesser cette abjecte exploitation.

Imaginez leur tête s'ils devaient à leur tour se mettre à poil pour un oui ou un non, s'afficher tête à l'envers la balayette à la main ou bien encore écouter, un air niais sur le visage, la plombière leur expliquer les méfais du calcaire sur la machine à laver. Ou pourquoi pas, comble de jubilation, regarder un beau blond en maillot de bain chevauchant à cru  un canasson sur la plage se prendre un gadin magistral ...

Mais pourquoi subitement cette crise d'indignation ? Simplement parce que dans le dernier TGV Magazine, mes yeux se sont posés, incrédules, sur une publicité à me faire crier à l'outrage. Imaginez un instant que pour promouvoir sa dernière création, révolutionnaire bien sûr, la création, enfin il le pense, Monsieur Francis Bergeade (Michel Serrault), directeur florissant d'une fabrique de lunettes de WC, fasse appel à un publicitaire sans imagination, plus bonimenteur que véritable démiurge, pale copie de Séguéla.

Imaginez que celui-ci, dans un accès de créativité incroyable, élabore une acampagne encensant le produit dont l'audace du design, la noblesse des matières seraient mis en exergue sur fond de jardin romantique à l'anglaise. Ou non, encore mieux, pour plus d'exotisme, sur fond de jardin japonais avec étendue d'eau et petit pont à l'horizon. Oui c'est cela, bien sûr, l'épure du Japon ! L'é-pure pour purifier une fonction réputée sale. 

Et, ô merveille d'inventivité, pour couronner le tout, cerise sur le gâteau ou plus tristement, cul sur le couvercle, une jeune-femme en pleine méditation zen, le fondement posé sur l'abbatant en bois réticulé  (ben si !) qui traduirait évidemment le bien-être que cela est de déféquer sur un tel trône ! Elle est vêtue d'un ensemble pantalon d'un blanc immaculé (je rappelle : immaculé = sans tâches) qui purifie de sa blancheur contagieuse la fonction précitée que rien ne saurait glorifier !

Je reste sans voix devant cette publicité. Mes cordes vocales ne peuvent même pas exprimer en un grognement réprobateur la colère qui me saisit devant une telle ineptie. Et pourtant, des centaines de milliers d'€uros auront été déboursés au profit d'un publicitaire sans inspiration par un patron enchanté de la campagne qu'il va lancer à grand frais dans la presse papier (Q).

Ne voilà-t-il pas une illustration probante de tout le cas que fait l'homme de la femme dans notre société dite "développée" ? Je suis affligée. Quels mots pourrais-je opposer à ce slogan édifiant "L'abattant qui correspond à mon style de vie" ?

Je ne vais pas épiloguer. Ma bataille est perdue d'avance.

Nous ne changerons rien tant que sur terre il y aura des cons sans imagination !
  

jeudi, 24 janvier 2008

ELLE - L'Amant

59b2792899b92a43f02d09e5a0f3e783.jpgJe partirai sur un coup de tête.

Un peu  comme une réponse à un "même pas chiche" que, dans un moment d'inconscience, je me serai lancé. Scientifique à mes heures, je partirai pour expérimenter. Cesser de rêver une bonne fois pour toutes et dorénavant tester, vérifier les hypothèses les plus folles, enfouir les raisonnements au plus profond de moi, si profondément qu'aucun écho de leurs cris ne sera plus jamais entendu. Les assourdir le temps d'un week-end.

Allez à la rencontre d'un homme improbable. Me laisser toucher par un être et non pas par un préjugé, un à priori défavorable. Oublier mes idées idéalisées, écouter mes sens même s'ils me paraissent insensés, désaxés. Découvrir au travers de lui qui je suis et mettre en lumière, comme les couleurs au travers du prisme, les facettes qui me composent et dont beaucoup restent dans l'ombre. Le laisser me polir pour enfin réfracter un peu de lumière. Qu'un voile béat, illuminé d'amour, drape mon visage, alourdisse mes paupières, étire en un sourire de vierge émerveillée mes lèvres ourlées de désir.

Autoriser mon souffle à s'affoler au rythme des vagues qu’une mer intérieure déclenche. Mer jamais rencontrée et pourtant bien vivante, aux lames de fond inconnues qui remontent en déferlantes, drainant à la surface de ma peau des sensations voluptueuses à en crier. Accepter pour une fois l'ici et maintenant. Ne pas projeter, ne pas penser futur, ne pas penser avenir.

Refuser à mon cerveau cartésien de sortir de la prison où je l'incarcérerai pour 48 heures. 172,800 secondes de liberté absolue comme le vide de l'espace sidéral sans lui octroyer un seul instant une permission ou une visite au parloir. Lui coudre les lèvres avec une bonne grosse aiguille et une paumelle dont la couture résistera au plus gros des grains qu'assurément il tentera de déclencher, rendu fou par mon indifférence. Me laisser flotter langoureusement dans les bras d'un homme séduit par moi sans le vouloir.

Croire mon Pygmalion lorsqu'il me dit "mais vis, Gi, vis..." Arriver chez lui comme par miracle sans avoir vu passer la durée du voyage. Franchir le seuil de l'appartement, inquiète, assaillie de questions bêtes et se rassurer en se disant "c'est comme le vélo !" S'asseoir, empruntée, sur le canapé et boire le café lentement, utilisant la tasse comme autrefois l'éventail pour cacher mes émotions palpitantes. Sentir des vagues de chaleur inextinguibles émaner de nos deux corps si lointains et pourtant si proches. Regarder sa main aller et venir de la tasse à sa bouche, admirer ses lèvres rouges et charnues d'amant gourmand et anticiper leur contact sur ma peau.

Frémir lorsqu'enfin sa main sur mon bras se posera et timidement m'attirera à lui. Sentir fondre mon ventre en un miel liquide prêt à nourrir sa bouche affamée de douceurs. Souder nos bouches haletantes et se goûter sans fin, jamais rassasiés, jusqu'à suffoquer nos poumons. Vouloir ses mains partout à la fois, crier silencieusement l'itinéraire à suivre et prier ardemment qu'il m'entende sans pourtant jamais rien lui dire. Savourer la douceur de la paume de sa main, tout à la fois puissante et tendre, découvrir les reliefs de mon buste de jouvencelle et soupirer d'envie lorsque ses doigts savants flatteront mes tétons dressés par une curiosité nouvelle.

Découvrir, les sens bouleversés, la connexion directe qui lie toutes mes cellules affolées et croire qu'il me caresse là où ses mains ne sont pas. Les réclamer en bas lorsqu'elles y sont déjà et perdre la raison de constater que mon corps n'est plus composé de zones distinctes mais est devenu une entité universelle faite uniquement de sensations entremêlées qui chamboulent mon nord, mon sud, mon est et mon ouest.

Réclamer à grands cris qu'une aiguille aimantée me soit donnée pour vite me recentrer de peur de me perdre à jamais. Gémir et trémuler, m'ouvrir et me fermer, me plaindre et frissonner, m'offrir, me refuser, le rendre fou comme il saura me rendre folle. Inoculer dans ses cellules le poison qui dans les miennes circule depuis le début de ses baisers et l'amener, contre sa volonté, à labourer ma chair tendre pour qu'il y dessine en aller et retour patients des labours de plaisir ignoré. Le suivre où il m'emmène sûrement, lui faire confiance et me laisser aller, mon visage irradiant le bonheur qu'il me donne et recommencer.

Mais le pourrai-je encore ?

mardi, 22 janvier 2008

ELLE - Vague à l'âme

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Ce soir j'ai du vague à l'âme.

Non pas l'âme vague, confuse, floue, incertaine, indéterminée. Non, non rien de tout cela.

Ce n'est pas non plus une difficulté d'être passagère, un mal de vivre sans cause bien définie où se sont complus les Romantiques.  Non, c'est autre chose car chez moi pas de complaisance mais au contraire de l'agacement de moi. Mais quoi ? Ce soir, là, alors que mes doigts agiles gigotent sur le clavier tentant de tracer des caractères qui révéleront le mien, mon âme est souffrante.

Je ne sais de quel mal elle souffre, mais elle souffre. Je suis confortablement installée devant l'écran de ma page avec une injonction puissante qui me saisit les mains et les oblige à taper ces mots. Quoi de plus parlant que l'image de la digue qui craque sous la pression des eaux bien trop tempétueuses, bien trop boueuses, bien trop pesantes pour le renfort qui n'assure plus sa fonction et cède de guerre lasse. Mon intellect à beau s'arc-bouter, mes raisons venir s'appuyer à son dos pour le renforcer, rien n'y fait. Mon âme me dit "laisse couler" et la digue lâche. Je m'inquiète, je m'interroge, me secoue littéralement et je sens en moi des remous souterrains, dangereux qui remontent. Alors, je ne bouge plus. Je me tiens hiératique plissant les yeux pour ne pas pleurer. Non mais, je ne vais pas me laisser aller.

Tout va très bien. J'ai la santé, un bon travail bien payé, des amis qui raffolent de moi, des hommes qui m'aiment et me font la cour. J'ai le minimum vital et le superflu, j'ai, j'ai.... nom de dieu mais de quoi je me plains. Quel est donc cet élan incoercible qui fait que mes yeux s'embuent d'eau salée, mon intérieur se dissout et se rompt, grignoté par des sentiments inconnus sapant mes fondations.

Je me reprends, je me redresse, je respire. Mes raisons accourent encore. Elles sont nombreuses et convaincantes, encore une fois, elles vont y arriver, il suffit juste que je les écoute d'une oreille attentive. Que de leurs phrases bien rodées elles pénètrent, trompettantes, dans mon cerveau et y érodent mes pensées dévastées. Je me mets dans le silence, j'ouvre mes oreilles tout grand pour que mes raisons y plongent, mais non. Aucun traitement, aucun raisonnement ne peut abattre cette vague de vague à l'âme. Alors, dans le dernier élan du lutteur épuisé sur le sable, j'attrape ma bible, celle qui mieux qu'un Vidal va m'expliquer le pourquoi, le comment et sur son papier jauni révéler enfin ce que c'est que je vis et qui me fait tanguer.

Je lis  "'âme, n.f. est issu du latin anima, qui a produit en roman puis en ancien français les formes anima (Xè s) aneme (XIè s) anme, dénasalisé en ame (XIè s. Le mot latin signifie "souffle, air" et remonte à l'indo-européen (sanskrit aniti "il souffle") ; il est apparenté au grec anemos "air". Le latin a très tôt distingué un principe mâle, supérieur l'animus, et un principe femelle l'anima qui traduit le grec psukhê au sens de "principe de la vie" (c'est la'nima qui fonde une forme de vie supérieur..."

Il semblerait alors que le vague à l'âme soit la souffrance du "principe de la vie" que seules les femmes peuvent ressentir. Une affliction née uniquement dans le coeur des femmes, les hommes en étant exempts puisque l'animus est le principe qui les anime et qu'ils ignorent l'anima. Cela expliquerait alors peut-être que la femme soit sujette à ces maux quand l'homme les évite. Je lis des colonnes entières d'explications mais je ne trouve pas ce qui m'afflige.

Je suis toute entière brinquebalée de gauche et de droite sur une mer intérieure déchaînée. J'ai envie de hurler au secours, que cesse la tempête, qu'un navire puissant et lourd vienne à ma rescousse pour m'offrir son bord stable et sec. Je voudrais ne plus être mue comme je le suis pas ces marées qui me brisent et me laissent sur la plage, la chair vrillées de mille épines de chêne de la coque brisée.

Le vague à l'âme me rapproche de mon élément, l'eau, toujours si présente qui tour à tour me fertilise ou me noie, m'inonde ou me porte. Et encore maintenant, alors que mes pensées coulent au fond, je ne sais ce qui fait que ce soir je voudrais ne plus rien ressentir, ne plus rien espérer. Juste vivre comme un bienheureux de la bible, sans aucune question pour venir troubler ma tranquillité.

Mais trouverais- je un jour, un jour seulement, la capacité de naviguer enfin sur une mer calme ?

samedi, 19 janvier 2008

ELLE - L'impuissance

8adedf9a23d9bbb12ded2364d7642d27.jpgJeudi 11 janvier 2008, 21H00.

Envoyé Spécial, "Une jeunesse sans adresse".

Pour une fois, j'ai allumé la télévision que j'exècre. A part quelques programmes qui ont su garder et le ton et le fond du reportage d'information, de l'enquête authentique sans racolage, sans l'obsession du taux d'écoute, je ne supporte plus les programmes des chaines publiques ou privées. Je ne souffre plus  d'entendre les inepties débitées par des animateurs tous plus ignares les uns que les autres, imbus de leur célébrité de pacotille à eux conférée par des masses stupides et éclairées. Car que seraient le terre et le monde de la télévision sans ces masses avisées qui ont le bon goût de plébisciter des émissions qui érigent en référence culturelle la médiocrité des hommes et leurs défauts les plus abjectes tel que le voyeurisme.

Ce soir, la voix mélodieuse de Guilaine Chenu sinue dans mes oreilles qui pour une fois acceptent de se faire attentive : "Ils ont l’âge des possibles, 20 ans, et sont sans domicile fixe. Alors que 47 % des Français craignent de se retrouver un jour à la rue, Envoyé spécial a enquêté sur une catégorie de SDF totalement passée sous silence, les jeunes. Et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux : plus d'un SDF sur quatre a aujourd’hui moins de 25 ans. Swann passe ses nuits sur une bouche de métro à Lille. Barbara et Bastien s’aiment mais doivent se séparer chaque soir pour ne pas dormir dehors. A Paris, Cindy, 20 ans, connaît par cœur la rue et ses dangers, la violence, les proxénètes et la drogue… Le point commun de tous ces jeunes : ils ont coupé les ponts avec leurs parents. Sans travail, sans logement et sans famille, ils sont la frange la plus précarisée, la plus démunie et la plus fragile de la jeunesse française." Le sujet m'interpelle, et n'ayant pas dîné, je décide de grignoter quelque chose en regardant ce reportage. Déconnectée que je suis parfois de la réalité de la société française, je me dis que je dois savoir. Ne pas faire l'autruche et écouter ce que je ne prends pas le temps de lire dans les journaux et que France Inter ne peut rapporter de façon aussi exhaustive à la radio.

Je m'attable devant un repas frugal. Mon réfrigérateur est aussi désert que mon cœur.

Le reportage démarre et, sans misérabilisme, le journaliste présente en un constat effrayant la situation de quatre jeunes dont le plus âgé n'a que 25 ans ! A peine cinq minutes se sont écoulées que le jambon ne veut plus descendre dans mon estomac tant ma gorge est serrée. J'imagine à chaque déglutition difficile la souffrance de  toutes ces oies et tous ces canards que l'on gave consciencieusement pour que des nantis comme moi en dégustent le foie quand d'autre n'ont rien de rien, même pas un toit. 

La fourchette s'arrête à mi chemin et se repose sans que ma volonté ait décidé quoique ce soit. Automatisme de solidarité involontaire. Sentiment de culpabilité instantanée qui me fait regarder mon assiette, ma salle à manger, et au-delà de mes yeux, toutes les autres pièces de ma grande maison confortable, bien meublée, bien chauffée avec le regard de celle qui réalise à quel point elle est chanceuse d'avoir tout et qui pourtant encore se plaint parfois.

Je ne peux plus manger. Envie idiote de fraterniser avec les démunis, de ressentir la faim de celui qui dort dans le froid tranchant de la nuit lilloise couché sur un pauvre carton obturant une bouche d'aération du métro. Non, ne vous y trompez pas. Je ne ressens pas une culpabilité bourgeoise de circonstance qui passera une fois le téléviseur éteint. Non, je ressens une véritable empathie pour ces jeunes qui n'ont personne pour les soutenir ou qui ont du fuir un foyer hostile.

Et me voilà glissant sur une spirale sans fin qui m'entraîne vers l'enfer des questions éternelles qui ne trouvent pas de réponse en dépit des réflexions approfondies de tous les théoriciens et autres économistes ou politiciens de haut vol. Comment se fait-il que peu ait autant, et tant ait si peu. Comment peut-on laisser des enfants dans la rue sans protection, sans le minimum pour vivre avec dignité ? Où avons-nous péché dans nos raisonnements pour qu'au XXIème siècle il y ait encore des gens qui vivent comme au moyen-âge, de mendicité, de supplications humiliantes auprès de congénères égoïstes et subitement atteints, à leur vue, de cécité ?  Comment accepter que des hommes et des femmes doivent vivre dehors et affronter les dangers de la rue devenue coupe-gorge à la nuit tombée ?

Évidemment je ne suis pas la première à me poser ces questions et je ne prétends pas trouver enfin ici la réponse. Mais je m'insurge car tous ces êtres sont nés d'un père et d'une mère, ont sauté sur les genoux de grands-parents ou d'oncles, se sont chamaillés avec des frères et des sœurs car tous les jeunes à la rue de sont pas des enfants abandonnés refourgués à la DASS.

Cela me dégoûte de penser que telle tante choisit d'ignorer que sa nièce traîne avec pour tout défense un chien malingre pour la protéger dans les méandres souterrains du métro. Que tel frère ne se soucie plus de savoir si son  benjamin a trouvé du travail ou mangera ce soir à sa faim. Et je regarde de plus en plus affectée le reportage qui égrène ses perles de misère en un collier plus noire que la honte. Et je me dis que je devrais faire de ma vie quelque chose d'utile en m'investissant dans une association qui permettrait vraiment la sauvegarde de la dignité de ces êtres en perdition. Car qu'adviendra-t-il de ces enfants ? La mort les attend à coup sur les nuits d'hiver, qu'elle soit assénée par le surin hypocrite d'un compagnon d'infortune ou pour par le gel d'une météo cruelle.

Avec un peu de chance, la prostitution pour elle et lui sur un boulevard périphérique ou dans un bosquet maculé de préservatifs. Suis-je une utopiste lorsque je me dis que si chacun de nous faisait un geste vers un être dans le besoin alors peut-être la donne changerait et cela permettrait de l'aider à s'en sortir pour de bon ?

Je suis comme une idiote impuissante devant mon assiette. Je n'ai plus faim. J'ai des envies d'adoption, de révolution, de protestation, de pétition. J'ai des envies de sièges, de batailles, de rébellions.  Apostropher tous ces politiques qui se prélassent dans des palaces, qui mangent dans les ors, qui abusent du système et dorment à peu de frais dans des appartements de princes. Je ne sais pas par quel bout le prendre. Et quand Medecins du MondeAction contre la faim ou l'Unicef m'écrivent pour soigner, nourrir et éduquer des êtres perdus à l'autre bout du monde, je devrais leur répondre "mais agissez en France, il y a de quoi faire !" Ils le font peut-être déjà mais je ne le vois pas, soit que cela n'est pas assez dramatique ou exotique pour mériter une publicité digne et rassembler des cotisations ou bien leur efficacité laisse à désirer. Le fait est que chez nous, nous avons la même misère qu'ailleurs mais nous nous y habituons si bien que nous oublions, au moment de payer, que le tsunami à fait des centaines de victimes mais que la faim en France tue aussi !

Bref, je pourrais ratiociner pendant des heures sans rien changer au problème. Et c'est bien là mon drame.

Que faire ?

mercredi, 16 janvier 2008

ELLE - Le Pachyderme

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Je l'attends dans un café parisien.

Je ne le connais pas, nous ne nous sommes jamais vus. Il fait un temps bleu transparent en cette journée d'hiver et le soleil illumine la pierre de Paris de tons rosés à se croire dans le sud. Les gens sont affairés, ça court dans tous les sens comme si chaque minute passée à déambuler était une minute volée aux dépens du dieu Consommation, blasphème ultime aux yeux de tous ces croyants, intégristes à leurs heures.

Je conspue H&M, Zara et toute la clique d'avoir érigé en un dogme inflexible les lois du consumérisme sauvage qui rend fanatique même le plus circonspect de nos concitoyens au point de le faire dormir tels des SDF sur le pas de porte du magasin la veille de LA date préfectorale.

J'arrive tranquillement au lieu du rendez-vous choisi par moi, mon pas nonchalant qui défie l'empressement ambiant. Un café branché, Le Pachyderme, comme on n'en trouve pas dans les contrées reculées où je vis maintenant. Bizarre d'ailleurs car ne dit-on pas qu'Hannibal a franchit les Alpes à dos d'éléphants ? Bref, cette parenthèse n'est absolument pas pertinente et aucun lien de cause à effet évidemment ! Je reprends.

Il y fait chaud, la lumière est douillette et mon nez enchanté constate les effets bénéfiques de la nouvelle loi qui rend le salon de ce café aussi agréable que celui d'un bungalow dans la savane. Un assortiment de fauteuils de cuir, pour beaucoup délabrés, offre des assises moelleuses aux postérieur fatigués. On s'y vautre à l'aise, comme à la maison, et il ne manque plus qu'un feu de cheminée.

Je le guette, l'heure approche. Je suis curieuse de lui. J'adore  ce moment où toutes les surprises, agréables ou désagréables, sont encore possibles. Une paire d'hommes jeunes, assise en face de moi, sirote des cafés. L'un d'eux, à la dérobée, vole des instantanés de moi. Je sens le poids de ses pupilles sur moi sans pourtant le regarder. Je joue à cache-cache, je feins de l'ignorer et, lorsqu'il se croit tranquille mateur en toute impunité, je relève les yeux et le prends en flagrant délit de vol d'images de l'iconoclaste repenti. Je retiens un sourire à chaque fois et si mes lèvres restent figées en une moue indifférente, assurément le coin des mes yeux s'étirent trahissant la satisfaction de la femme reluquée avec intérêt.

Le salon du bar se remplit. Arrive un homme d'une petite cinquantaine. Il est emmitouflé dans une parka marron au col de fourrure synthétique, pas de quoi ameuter B.B. Il scanne le salon des yeux et ces derniers se posent sur une brune charpentée, drapée de noir, coincée dans un fauteuil à ma gauche. Il se plante devant elle, incertain, esquisse un demi-sourire et lui dit bonjour. Elle lui répond avec enthousiasme, et les quelques phrases échangées me confirment qu'ils ne se connaissent pas. Se sont-ils contactés sur Meetic ou tous autres sites de rencontre qui poussent plus vite que le chiendent sur le terreau de solitude que notre société produit tous les jours un peu plus ?

Je les observe à mon tour, alors que le jeune-homme m'observe toujours. Triangulation des regards. Géométrie de la curiosité. Lirai-je sur le visage de l'homme de l'envie, l'illumination de quelqu'un heureusement surpris ou plutôt l'expression contentée de celui qui craignait "sa photo est-elle récente ?" Et que me révélera celui de la femme ? Un peu de déception il me semble, comme un air renfrogné de celle qui se dit "il est bien plus âgé, ce n'est pas possible !" Contre mauvaise fortune, bon cœur, elle sourit et répond volontiers aux questions stéréotypées de l'homme qui la mange des yeux, qui peut-être se pourlèchent déjà les babines par le biais de ses regards gourmands. Il ne sait pas le pauvre hère qu'il faut être là où on ne l'attend pas pour remporter la mise. Etre tout sauf prévisible. La surprendre, la déstabiliser en finesse, sans la brusquer. La laisser pleine de doutes, assaillie de questions qui prouvent qu'elle ne sait pas comment le classer. Bouleverser son système de catégorisation, chambouler le contenu de ses tiroirs, un trait de caractère dans l'un et un autre dans l'autre. Devenir un puzzle irréalisable dont elle voudra manipuler les pièces avec volupté et patience sans jamais se lasser espérant toujours être capable de le deviner.

Et pendant que j'écoute leur conversation, je guette la porte du café en me disant "et notre rencontre à nous, sera-t-elle plus belle, plus curieuse ? Notre conversation sera-t-elle fluide comme l'eau qui glisse sur des pierres polies par toutes nos conversations précédentes ou sera-t-elle heurtée comme l'eau qui doit pour la première fois se frayer un chemin parmi des rocailles anguleuses et coupantes ?" Je ne suis pas inquiète, au contraire je suis excitée comme une enfant qui sait qu'elle va revoir son copain préféré des jeux de plage de l'été passé. Je sais la connivence qui nous lie et je ne crois pas qu'elle puisse succomber à la réalité.

Et puis j'ai préparé le test ultime, le test du vernis qui, s'il le passe haut la main, me confirmera que c'est un homme de valeur. Subitement je sens comme une présence.

Je détourne la tête et là, devant la porte d'entrée il est, souriant, son épi de cheveux blancs éclairant son visage !
 


 

dimanche, 13 janvier 2008

ELLE - Eloge de la fragilité

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L'email vient de tomber dans ma boite aux lettres.


Vive l'électronique qui propage mieux qu'un moustique infecté les nouvelles les plus virulentes. 

"I understand that because of one of your team, we have just lost 300,000 US$ ! This is unacceptable. I want to know immediately what happened. Awaiting your explanation now !"

L'année recommence sur les chapeaux de roues. Moi qui avait décrété que 2008 serait différente, rien n'y fait, ni mes résolutions, ni mais vœux. Je savais bien que les vœux étaient un exercice vain. Quelle que soit la foi qu'on y met, ils ne se réalisent que lorsque que leur accomplissement est uniquement dans nos mains ! Et je vais devoir à nouveau affronter les méchants. Je suis assise à mon bureau les yeux hypnotisés par ces mots qui assaillent ma rétine. Les forces me manquent. Moi qui suis habituellement forte, battante, prête à  lutter quel que soit le challenger qui me défie dans la lice, aujourd'hui j'ai envie de baisser les bras.

Élevée à la mamelle du devoir, du sens des responsabilités, j'ai bâti ma personnalité année après année en me frottant à des hommes durs, implacables, prompts à vous poignarder, entre les omoplates de préférence parce que ce sont des types courageux qui manipulent des capitaux dont les montants astronomiques leur confèrent une puissance bien plus impressionnante que celle de demi-dieux ! La force du dieu Dollar devant qui tous plient et eux, rejetons plus ou moins légitimes, s'arrogent son pouvoir parce que simplement ils le manipulent.

Aujourd'hui pourtant je repousse l'entrevue. Elle est inévitable. Je ne suis pas lâche, loin de là, mais aujourd'hui j'ai envie d'être fragile. De laisser mon écusson et ma lance sur le sable, de descendre de mon destrier et de décréter "laissez-moi être fragile. Laissez-moi pour une fois être une femme. Pas une parodie de mec qui, campée sur ses jambes de coureuse entraînée et les mains sur les hanches comme une mégère qui veut en découdre, doit faire face à des tempêtes de mots acides, de mots injustes mais si défoulatoires. Ne m'invectivez plus comme un boxeur sur le ring. Je n'en peux plus de parer les coups, d'esquiver vos attaques franches ou déloyales..." Car ce qu'ils oublient trop souvent c'est qu'avec moi nul besoin de suinter la testostérone pour m'impressionner. Nul besoin de gonfler les muscles du torse ni d'entamer une danse de guerre pour me faire fléchir. Nous ne luttons pas sur le même terrain. Comment faire valoir dans ce monde de performances que ni les leurs ni les miennes ne sont en concurrence et que pour s'entendre et faire avancer les choses, en hommes de bonne volonté, il n'est pas nécessaire de s'affronter.

Je veux avoir en face de moi des hommes qui s'adressent à une femme, reconnaissant en elle des connaissances et des compétences à la hauteur des leurs mais aussi des caractéristiques uniques qui font que grâce à elle le monde n'est pas peuplé que mâles en rut voulant prouver à tous moments leur force et leur domination ! Qu'ils reconnaissent en moi des qualités qui me rendent différente mais non pas inférieure. Qu'ils idolâtrent justement nos différences qui leur permettent de baisser à leur tour les armes et d'entamer une discussion sans enjeu de pouvoir.

Car enfin la fragilité n'est-elle pas en chacun de nous et ne constitue-t-elle pas une part de notre humanité, indissociable de chaque être humain sans pour autant le rendre méprisable. La plus solide des fontes ne contient-elle pas en elle la fragilité la plus aiguë qui la rend dans certaines circonstances plus fragile que le cristal ? Et pourtant ne supporte-t-elle pas les chaleurs les plus intenses sans se déliter ?

Alors je réclame maintenant le droit à ma fragilité, qui bien sûr n'est pas de la faiblesse, car alors inévitablement le reproche de n'avoir pas su être fort me serait envoyé à la face comme un camouflet. Je ne suis pas une "sur-femme" et je ne veux pas en être une pour sacrifier à l'injonction silencieuse mais tellement pesante de notre société qui dit "Sois toi-même, c'est à dire sois plus riche, plus beau, plus puissant, plus heureux, meilleur que les autres." Je veux être moi-même et revendiquer toutes les facettes qui me composent comme les notes d'une mélodie sans n’en renier aucune sans quoi je ne jouerai pas la partition dont la vie m'a gratifiée. Si j'accepte de ne pas l'interpréter autrement que comme est elle gravée dans mes gènes, je produirai certainement un chant plus envoûtant et convaincant que tous les mots raisonnants que la société voudrait me faire ânonner.

Et face au rationnel sonnant et trébuchant de tous ces types RalphLaurenisés, j'opposerai la force calme de la féminité, ferme dans ses convictions, sereine dans la défense de ses positions sans jamais plus tomber dans la caricature. Une femme qui, pour se faire entendre face à ces mâles étroits d'esprit et dénués d'intelligence humaine, n'aura plus à parler leur langage, à tatouer ses paroles tels les biceps de marins de la seule encre qu'ils savent lire, en un mot n'aura plus à les singer pour mieux être reconnue et respectée.

Fragile je serai. Et à l'instar de la perfection, dès à présent je jette dans un grand feu tous les traits de caractère que j'ai sculptés dans la douleur à force de vouloir me conformer aux attentes des hommes qui peuplent cet univers factice de millions de dollars, mais qui ne sont pas moi. Je dresse un grand feu de joie et j'exécute jubilant, un autodafé à faire pâlir Torquemada. 

Je suis rassérénée. L'attaquer sur un autre terrain. Plus besoin de lance ni de force, il sera désarçonné et le cul endolori par le sable de la lice, il entendra enfin mes raisons sans succomber à la tentation si séduisante de me mépriser d'être femme.

Je me saisis du téléphone et provoque le rendez-vous. Je provoque ? Et pourtant plus de défi du tout. Tout est clair, tout est simple, plus de sparring-partner à cogner...

Non, je n'oublierai pas, accepter ma fragilité !

* * *


Un livre à conseiller en ce début d'année ?

Oui, un, "Du bonheur d'être fragile" (Albin Michel) de Jean-Claude Liaudet car
ce livre érige en vertu ce trait de caractère jusqu'ici conspué par notre société de la performance : la fragilité.

jeudi, 10 janvier 2008

ELLE - Haute thérapie

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Vous les hommes, vous ne connaitrez jamais hélas, le plaisir enivrant de dominer.

Quel dommage lorsque j'y pense et, à moins d'avoir des passe-temps inavouables, chausser votre pied dans des chaussures cambrées qui allongent la jambe, affinent la cheville, fusellent la cuisse et confèrent une démarche chaloupée jamais vous ne connaîtrez.

Hier encore, atteinte par l'un des mouvements de mon âme qui me laissent affligée sur mon canapé pire que Cendrillon au coin de la cheminée, je me laissais doucement couler dans une mer de cendres. Les questionnements habituels du pourquoi, du comment, assaillaient mon encéphale jamais fatigué de ressasser ces énigmes sans réponse. Je glissais doucement dans le désespoir de ne jamais savoir pourquoi je choisis toujours telle voie qui me mène inévitablement à l'échec et pourquoi mon cœur s'évertue avec une constance de nonne en prière à élire celui qui le maltraitera.

J'en vins à m'interroger pour la énième fois sur le rôle de la génétique qui programme nos cerveaux et nos cœurs. Et le débat jamais tranché de la part de l'acquis et de l'inné me prenait en étau et chacun des postulats, comme une des mâchoires mues par la vis sans fin, m'écrasait doucement mais sûrement au point de me faire perdre mon latin. Je devenais dingue ! Hier encore, je m'étais infligée une défaite comme pour mieux me prouver que je ne vaux rien.

Pourtant aujourd'hui, il fait un temps resplendissant et le bleu azuréen tranche étrangement sur le fond gris de mon humeur. Je fixe, vautrée sur le canapé du salon, ce ciel immaculé de janvier dont les transparences de glacier envahissent peu à peu mon être et subitement, par le biais de quelques nuages hallucinatoires, sorte de message christique, se révélent à moi les lettres J et C esquissées, solution à ma mélancolie. Je réfléchis un moment, éberluée, car les messages divins ne sont pas mon quotidien.

Puis, l'évidence quasi scientifique s'impose à moi : lorsque tout nous écrase, il s'agit de s'élever au-dessus du marasme. Mettre autant de distance que possible entre ses préoccupations et soi. Alors, dans un élan de foi salvatrice, je décide de partir sur le champ à Paris pour mener à bien mon projet de petite bourgeoise névrosée qui n'a d'autres soucis que de s'occuper de soigner ses petits bobos existentiels. Me voilà partie, pied au plancher, vers le 34 avenue Montaigne rejoindre le temple où je pourrai enfin me rapprocher d'un des derniers dieux du design. Jimmy Choo m'y attend et jamais nom de marque prononcé à l'anglaise n'aura aussi bien collée à une activité.

J'arrive presque essoufflée tant j'ai conduit comme une trombe. Le magasin est là, devant moi, comme une planche de salut. Les lumières tamisées de la vitrine me laisse entrevoir entre deux reflets des modèles à damner une sainte. J'entre en inspirant profondément l'odeur de cuir riche qui baigne le lieu, apaisant comme de l'eau bénite. Les vendeuses tirées à quatre épingles me regardent un air contrarié sur le visage "qui est cette folle qui fait irruption, décoiffée et hagarde". Mais je les ignore et les toise de ma superbe comme je sais si bien le faire. Comme elles, je peux être snob et comme elles, je peux faire preuve de morgue.

Je scanne le magasin des yeux et là, un choc ! Elle trône telle une relique sur sa châsse, LA paire qui va me sauver. Elles sont étincelantes sous les spots halogènes et je approche tremblante comme une croyante devant la grotte sacrée. Rose fuchsia, la couleur de la fragilité, la couleur de mon âme maintenant. Je m'assoie et la vendeuse dévoile à mes yeux émerveillés cette paire d'escarpin aux talons vertigineux.  Je les passe religieusement à mes pieds et mieux qu'avec des pantoufles de vair me voilà en princesse transformée. Un sentiment de puissance incompréhensible m'envahit et brusquement, je me sens à la hauteur. Je me mets debout, géante aux jambes interminables, et je me poste devant le miroir.

Instinctivement, je redresse les épaules, je relève le menton, plus aucunes ombres ne m'accablent. Elles sont faites pour moi. Mon coup de pied devient cambrure de danseuse, mes jambes longues se tendent avec difficulté comme la corde d'un arc et les muscles se font plus saillants, plus sculpturaux. La peau brille sous la lumière artificielle et je m'admire et me mire sans fin, convaincue que je suis que sur moi les idées noires n'ont plus de prise. Je me décide enfin à faire quelques pas pour, de ma démarche de reine, en imposer à toute l'assemblée qui me regarde. A moi la démarche chaloupée de mannequins professionnelles sur le cat-walk. A moi les regards affamés des mâles sur mon passage.

Je plie légèrement le genou, lance ma jambe en avant et repose le pied chancelant. Je suis instable et dois enchaîner immédiatement un autre pas au risque de tomber. Mes chevilles branlent, mes jambes flageolent. Ma démarche ressemble plus à celle d'une Anglaise à la sortie d'un pub qu'à celle d'une princesse élevée par Nadine, un bottin sur la tête et pourtant droite et digne. Je me ressaisis, le rouge au front, non mais, je vais y arriver. Je ne suis pas la belle Kate Moss et des frasques titubantes au bras d'un Doherty ne sont pas acceptables ! Je recommence le manège, allez on y croit, plie le genou, avance la jambe, repose le pied. Zut, il semblerait qu'il soit impossible à ces hauteurs là de tendre tout à fait la jambe. Horreur, je marche les jambes arquées et de profil il semble que je sois en semi génuflexion permanente. Je redresse le buste, cambre mes reins en espérant insuffler de la rectitude à mes jambes, mais impossible, mes genoux restent imperturbablement pliés ! Quelle honte !

Les vendeuses me regardent, goguenardes, mais d'où sort-elle celle là qui ne sait pas marcher avec des talons de 10 centimètres ? Mon orgueil est atteint au point le plus sensible. Il faut que j'y arrive. Une dernière fois je recommence et après bien des efforts vains, je marche soit, mais je marche sans classe. Alors de dépit je les invective "elles sont un peu serrées, n'auriez-vous pas de demi pointure ?" Le non qui fuse me sauve la vie car je peux alors répondre en souriant "Dommage, elles sont vraiment jolies mais trop inconfortables. On voit bien que le concepteur n'essaie jamais les modèles qu'il crée !" et dédaigneuse je laisse les escarpins en vrac sur le parquet.

Je ressors, vexée comme un pou femelle ! A-t-on idée de faire des chaussures avec de telles hauteurs ?

Ah bon, les ballerines sont à la mode ?

lundi, 07 janvier 2008

ELLE - De la pitié ou du mépris

4b56d0669342f8a79afe7e87f1aa96b7.jpgJe suis assise à sa droite.

Il conduit tranquillement dans le matin glacé. La lumière rasante du soleil oriental éclaire à peine la nature gelée. Les brins d'herbe comme des sculptures de cristal, les arbres de sucre glace saupoudrés. Il fait beau. Le ciel est quasi transparent mais ne révèle rien de ce qu'il cache. J'ai mis mes lunettes noires pour occulter mes yeux. Ne rien trahir des pensées qui tournoient dans mon cerveau comme une spirale infernale. On dit que les yeux sont les fenêtres de l'âme et je me méfie de la sagesse populaire ce matin. S'il voyait mes pensées passer en rafales, il y verrait le corps torturé d'hommes enchaînés dans la douleur. Il y verrait des préjugés qui s'affrontent tels des guerriers d'apocalypse, des murailles d'à priori idiots bâtis de briques de qu'en-dira-t-on. Il verrait comment la rationnelle et l'émotionnelle en moi comme deux Walkyries sont en train de se détruire à coups d'accusations acerbes et tranchantes. Je regarde bien droit devant moi, surtout qu'il ne croise pas mon regard brouillé.

Et alors que je lutte contre moi-même, les notes insidieuses de la contre-basse de Ferrucio Spineti s'immiscent dans mes veines. Plus létales que des bulles d'oxygène dans mon sang, elles remontent à mon coeur par mes artère dilatées par l'émotion et explosent dans mon coeur qui se contracte sans plus pouvoir se dilater. Mes pensées walkyries sont instantanéments figées dans leurs mouvements, pétrifiées dans leur élan destructeur. Plus rien ne compte que ces notes qui m'empoisonnent le cerveau et des larmes désespérées, inattendues, surgissent en geyser incontrôlable de mes yeux.

La voix de Petra Magoni rejoint harmonieusement les notes graves de l'instrument et aggrave mon état. En un italien vibrant, à capela, elle égrène religieusement tels les grains d'un chapelet les paroles de Brel "Non andare via" et comme un langue familière les mots dessinent sans traduction le désespoir de cet homme qui aime une femme à la supplier. Et la bataille en moi s'est calmée. Mes pensées vaincues par les émotions de cet homme accablé sont écroulées sur le sol, pantins sans vie ni raison, rendues vaines par une peine plus puissante que le doute qui en moi, quelques minutes avant, déclenchait cette lutte de titans.

Et me voilà regardant le pare-brise fixement, les larmes glissant sous mes lunettes et sinuant silencieusement sur mes joues. Et sa peine est ma peine. Et je me demande brusquement jusqu'où l'amour reste encore de l'amour et quand celui-ci bascule dans l'apitoiement, l'humiliation, l'annihilation de l'amour-propre et de l'estime de soi. Car la frontière est subtile et le seuil est vite franchi lorsque celui qui aime, aime tant, qu'il s'oublie dans l'autre au point de perdre ses repères, ses valeurs, sa dignité.

Comment aimer en partageant assez sans fusionner complètement ? Comment aimer pour, avec l'autre, faire une émulsion fine et stable défiant les lois de la physique ? Garder toujours son individualité tout en partageant des zones de territoire où, avec l'autre, on se fond pour une heure, une journée, un moment puis se dissocier à nouveau et revenir au stade de l'émulsion où les particularités sont conservées comme les bulles en suspensions mais se côtoient en harmonie sans se blesser, sans se phagocyter ?

Qu'est-ce que l'amour finalement ? Le regard posé sur un être qui vous apparaît subitement comme essentiel et sans qui, dès lors, la vie ne pourra plus avoir le même goût, plus le même sens ? Est-ce l'intuition ineffable que l'autre est la pièce imperceptible qui vous manquait pour vous compléter ou au contraire est-ce la pièce rapportée superflue mais indispensable pour faire de soi un être plus que complet, un être parachevé ?

Quand faut-il accepter la sentence de l'autre qui dit ne plus aimer ? Quand au contraire faut-il continuer à lutter ? Si l'amour un jour a existé saura-t-il perdurer grâce aux efforts de l'autre, si l'un n'en veut plus ? L'autre aura-t-il les moyens de le rattraper ? Les plus beaux mots du monde sauront-ils rescaper un amour qui sombre ?

Et j'écoute ces mots d'une beauté à mon avis jamais égalée. Ces mots imaginés par un homme amoureux prêt à tout pour garder l'objet de son amour. Perplexe, je me demande l'effet que me ferait des mots pareils déclamés par un homme que j'aurais aimé mais que je n'aimerais plus ou avec qui je ne voudrais plus rester. Auraient-ils le pouvoir d'infléchir ma décision ou au contraire seraient-ils comme un répulsif plus puissant que le désamour ?

A-t-on jamais entendu pareille déclaration depuis la nuit des temps "On a vu souvent, Rejaillir le feu, d'un ancien volcan, Qu'on croyait trop vieux, Il est paraît-il, Des terres brûlées, Donnant plus de blé, Qu'un meilleur avril, Et quand vient le soir, Pour qu'un ciel flamboie, Le rouge et le noir, Ne s'épousent-ils pas... " Les mots de l'un sauraient-ils faire résonner comme la peau d'un tambour les sentiments moribonds de l'autre pour mieux les raviver ?

J'aimerais croire que la puissance de l'amour, quand il est mû par des sentiments légitimes, est plus forte que tout et peut ressusciter l'amour en fuite, lorsque la fuite est une parade à son propre affrontement. Car n'est-il pas des fois où l'on croit ne plus aimer simplement parce que l'on préfère ne pas se questionner soi-même, sur sa propre évolution, sur ses propres motivations et blâmer l'autre de n'être plus le même, de ne plus nous donner ce que nous attendons ? N'est-ce pas tellement plus facile, rapide et confortable que de se remettre en question ?

Quoiqu'il en soit, je suis là, les yeux rivés sur l'horizon et les mots poignants de Brel me torturent à petit feu et je m'ébahis de la beauté des mots, de la clarté des idées émouvantes. Et je me dis que cet homme qui crie son amour, qui supplie, n'aime peut-être pas comme il le faudrait car aucun être humain ne devrait, même par amour soi-disant, s'abaisser ainsi "laisse moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien..." S'agit-il d'amour alors ou de dépendance ? Se positionner en esclave n'induit-il pas inévitablement l'adoption par l'autre du rôle de tortionnaire et plus tu me veux plus je te repousse car plus tu deviens repoussant de servilité ! Comment conserver sa dignité et plaider la cause de son amour en perdition sans se perdre soi-même ?

Il conduit toujours et je sens de temps en temps son regard se poser furtivement sur mon profil. Je me tiens hiératique pour ne pas hoqueter car les mots me secouent plus que de raison et je ne sais si je pleure sur tous mes amours passés, sur mes amours à venir ou si simplement, par empathie avec cet homme souffrant, je pleure sa douleur.

La route est libre, le monde semble encore dormir et je suis par mes larmes apaisée. Je ne sais ce que je vais dire à cet homme à ma gauche qui attend ma sentence mais je sais qu'au nom de l'amour nous ne devrions pas faire n'importe quoi, ni même nous donner par compassion ou pour d'autres mauvaises raisons !

 

"Je ferai un domaine, Où l'amour sera roi, Où l'amour sera loi, Où tu seras reine..."

vendredi, 04 janvier 2008

ELLE - Envie de bureau

f3c50d39201e078914158ce0ee24ca22.jpgVoilà deux semaines que cela durait !

Elle n'en pouvait plus. Il fallait que cela cesse. Ses nerfs étaient hérissés comme les épingles sur la boule de couturière plantées têtes à l'envers ! Elle ne dormait plus, ne cessait de rêver éveillée. La tension était montée chaque jour un peu plus jusqu'à atteindre des distances plutoniennes. En parlant de Pluton c'est plutôt Vénus qui la poursuivait de ses tentations. Mais ce soir, tout est arrivé !

Mais bien sûr, pour le raconter, il faut d'abord rappeler les faits.

Cela a commencé un lundi par une enveloppe blanche toute simple, scrupuleusement cachetée par une langue consciencieuse, avec les lettres bien connue ANQPD tamponnées comme la lettre écarlate sur la face. Son prénom est écrit de façon manuscrite mais des lettres bâton dignes d'un écolier ne lui révèlent rien sur l'expéditeur. Pas de cachet, c'est donc une personne de sa société. 

Elle est très intriguée et du coup elle s'enferme dans son bureau pour l'ouvrir. Elle trouve à l'intérieur une feuille proprement pliée en quatre qui lui dévoile les mots suivants, comme un soufflet cuisant sur la joue "Chère C. Voilà longtemps que je pense à toi en des termes très éloignés de ceux autorisés. Lorsque je te croise et que je vois onduler ta croupe, je ne cesse de penser quelle somptueuse Salope tu serais. 
Salope, le plus beau de tous les compliments dans ma bouche, ne t'effraie pas. Lis ce message jusqu'au bout, ne le jette pas. Ma salope à moi n’est en rien incompatible avec la femme raffinée que tu es. La vraie salope est noble, c’est la reine des femmes, aucune vulgarité n'émane d'elle. Il ne s’agit pas de la salope de tous les mâles au sens commun, mais de celle qui sait l’être comme elle sait être tant d’autres choses quand elle le décide et pour qui elle le décide, une incomparable qualité.
Troublante, tu l’es assurément et envoûtante, piquante, craquante, excitante, parfois provocante, et j’aime ce mélange de raffinement et de sensualité que je descelle en toi et bien sur tu saurais être salope, même si tu dis que tu ne le sais pas, tu le sais au fond de toi. P"

Elle reste bouche bée, la feuille de papier tremble dans sa main devenue moite. Son cœur fait des bonds, non mais, quelle audace ! Mais qui est ce P. d'un culot jamais vu ? Elle passe en revue tel un ordinateur du FBI tous les hommes de la société dont le prénom commence par la lettre p. Philippe, Pascal, Patrick, Pierre.... ils sont plusieurs, ils sont nombreux. Comment procéder pour arriver à une short list acceptable et coincer le malotru ?

Le lendemain, le manège continue. Une autre enveloppe similaire. Elle se précipite et s'enferme pour la décacheter à l'aise. La même feuille de papier pliée dévoile à ses yeux outrés "Je te sais raffinée, sensuelle, intelligente, cultivée et j’aime le trouble que mes mots font naitre alors que tu t'offusques qu'on puisse t'écrire sur ce ton. Mais je ne vais pas te brusquer, je ne suis pas un homme pressé. J’aime prendre le temps et je voudrais être sûr que tu sois bien celle que j’imagine. Que tu feras une somptueuse salope. Je n'ose pas encore t'écrire des mots crus qui susurreront à ton oreille mes envies de toi, je te réserve cela pour la prochaine fois. Tes pointes érigées et ce désir liquide suintant doucement de ton vallon secret, ce délicat abricot lisse, ce jardin des délices, ta délicieuse petite chatte, cela arrivera, tu verras…
Pour cela il y aura une légère préparation, quelques directives, une mise en condition, es-tu prête à être pour moi celle que tu rêves de devenir et que tu es déjà ? P".

Elle s'est assise. Les jambes amollies et la colère au ventre. Mais quelle outrecuidance ! Elle déchire en mille morceaux le papier et le jette avec rage dans la corbeille. Non mais, pour qui se prend-il ? Mais qui est-il ? Elle passe la journée en divagant scrutant telle une furie le visage de chaque P. qu'elle croise. Ses foudres tombent sur chacun sans discernement, qui la pense mal lunée, ah, les femmes...

Voilà mercredi qui arrive avec sa lettre journalière. Elle veut la jeter, la passer à la déchiqueteuse, bousiller le plan machiavélique du petit rigolo qui joue avec elle. Mais elle ne le peut pas, une curiosité fébrile s'est emparée d'elle et de nouveau dans le calme de son bureau elle la descelle pour y lire "Je veux t'offrir la 
partie de tes fantasmes les plus enfouis, la partie que tu refoules mais qui est là, en toi, la plus troublante. Ne repousse pas ce qui se présente à toi en attendant un éventuel absolu. L’extase, le plaisir, le désir qui coule dans les veines comme un feu trop brûlant, les choses peuvent être si troublantes, si excitantes, si fortes si tu acceptes les règles de mon jeu, J’ai envie que tu sois ma salope, ma chienne, ma muse, mon égérie secrète…"

Elle replie la lettre cette fois là, les mains tremblantes. Elle la déplie et la relie encore et constate à son corps défendant que son cœur bat plus fort que tout à l'heure. Elle ne veut pas se l'avouer mais au creux de ses cuisses est née une palpitation que, honteuse, elle renie. Elle passe la journée pensive, la colère s'atténue sous l'effet d'un désir insinuant qui maintenant la hante. Elle se questionne sur son revirement et vitupère, serait-elle une salope comme ce type vicieux le pense ?

Les jours défilent, les lettres aussi, toujours plus provocantes, toujours plus excitantes car bien qu'elle ne veuille toujours pas se le reconnaitre, elle s'y est habituée et elle en est troublée. Le rédacteur a su pincer en elle une corde inconnue qui vibre depuis avec constance. Les mots de l'inconnu savent l'émoustiller et bien que sa morale réprouve le procédé, bizarrement elle s'en sent flattée, perturbée et elle aime ça. Aurait-il vu juste ?

Voilà 9 jours que cela dure. Les mots crus ne la choquent plus, ils l'ont apprivoisée. Une honte de collégienne qui lit Sade en cachette la fait rougir lorsqu'elle y pense et pourtant elle n'est plus en colère, elle en rougit juste un peu. Comme un poison, le désir qu'ils inoculent dans ses cellules circule et décuple chaque jour. Lorsque jeudi arrive elle se surprend à chercher fiévreusement dans son courrier une enveloppe similaire. Elle y est. Le tampon confidentiel palpite comme le sang bat ses veines. Le rituel mis en place recommence. Elle s'enferme et ouvre cette lettre et la gorge sèche elle y lit "Prochainement tu me rencontreras. Je te dirai où et comment et tu ne te déroberas pas. Je te voudrais alors en jupe, talons hauts et bas, et quinze minutes avant l'heure de notre rendez-vous, je veux que pour moi tu fasses glisser ton string le long de tes jambes et que tu le fasses disparaître dans ton sac. Je veux pouvoir t’imaginer en train de le faire et dès la première seconde sentir monter en toi l'indicible trouble au creux de ton ventre. Savoir ta petite chatte libre de toute entrave pour moi, disponible, prête, offerte, ouverte déjà, et t’emmener doucement au jardin des délices... P."

Elle replie la lettre soigneusement les yeux perdus dans le vide. Il lui propose une rencontre, la botte, soyons clairs et elle ne peut même pas s'insurger devant cette proposition. Elle a dépassé la honte depuis longtemps. La morale, elle s'en fiche, elle veut vibrer. Qui qu'il soit, il a allumé en elle un désir inconnu que pourtant elle ne peut chasser de son cerveau désirant. Aura-t-elle le courage de vivre son fantasme jusqu'au bout sans se juger, se conspuer, se renier, se trahir ? Elle ne veut plus y penser. Elle attend la suite, c'est tout.

Voilà vendredi et la dixième lettre "J’ai envie de te faire mouiller dans ton petit string en dentelles. L’idée de te faire couler en lisant ces mots m’excite au plus haut point. Cela dit ce string n’aurait guère l’occasion d’être plus mouillé, car très vite je t’en débarrasserai, une chatte n’est pas faite pour être prisonnière, elle doit être libre, disponible, prête, sa fonction vitale est de s’ouvrir, de couler, d’être caressée, léchée, enfilée, je suis sûr que tu en seras d’accord avec moi, non ? P." Elle note avec déplaisir la gradation dans ses propos et décidément, plus il est cru, plus elle a envie de lui. Des relents de son éducation catholique remontent dans sa gorge et la brûlent pire que de l'acide. Ne devrait-elle pas cesser immédiatement de lire ces missives et se bassiner ses fesses dans l'eau glacée ? Mais non, elle a beau se tancer, son désir et sa morale s'affrontent comme deux titans et elle sent que le diable va gagner.

Le week-end passe sans qu'elle puisse un seul instant ne plus penser à P. Elle attend lundi qui ne vient pas assez vite. Savoir, elle veut savoir, elle n'en peut plus, devient cingler et le pire c'est qu'elle veut vivre maintenant cette aventure.
Lundi arrive, la lettre est là qui lui dit "Demain soir tu resteras tard. A 20h, lorsque les lumières du bâtiment s'éteignent, tu m'attendras dans le noir. Les lumières des couloirs suffiront à illuminer ton bureau. Tu seras vêtue d'une jupe droite et de bas noirs. Je te veux en hauts talons. Seul un petit pull couvrira ton buste. Je veux tes sous-vêtements noirs pour trancher sur le blanc de ta peau. Tu te muniras d'un foulard de soie suffisamment long pour que je te bande les yeux. Lorsque l'heure sonnera tu tourneras le dos à la porte et tu m'attendras, le foulard en évidence sur ton bureau. Tu fermeras les yeux. Je m'approcherai sans parler. Occulterai tes yeux. Tu ne bougeras pas. Tu ne parleras pas. Tu te laisseras faire. Doucement je poserai mes mains sur tes épaules et je te respirerai. Je te dirigerai vers le bureau et fesses contre le plateau, je relèverai ta jupe. Tes jambes gainées de noir me seront révélées et tu trembleras de désir et de peur. Je te ferai asseoir tout au bord, les jambes écartées. Tu auras retiré comme demandé le string qui couvrait ton sexe. Je m'agenouillerai devant toi tel l'adorateur devant sa déesse. Mon visage entre tes cuisses débarrassées de cette inutile étoffe. Mes doigts écarteront délicatement tes lèvres et ma bouche viendra effleurer ta corolle. Ma langue glissera doucement et je goberai ce petit bouton précieux, fruit défendu avide de caresses. Je le lécherai, le tèterai, le mordillerai, le titillerai, J'aurai des envies de te boire, de sentir couler au fond de ma gorge ta liqueur d’amour… Tu verras, je te ferai jouir puis je baiserai tes lèvres avec ma bouche parfumée de ton miel et sans rien dire je partirai. P."

Le soir venu, elle l'attendit et lui, il accomplit mot pour mot ce qu'il avait prédit...


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