10 septembre 2014

ELLE - Ciel pommelé...

maquillage.jpgJe n'en peux plus !

Il faut que je quitte mon poste de travail. Mes yeux semblent brûler à petit feu de l'intérieur. Un petit feu entretenu savamment derrière ma pupille par les pixels lumineux. L'écran me sort par les yeux, ce qui, vous le reconnaîtrez, est remarquable puisque que je me contente de le regarder. Pourtant, il me sort par les yeux et je saute littéralement sur mes pieds pour fuir cet instrument de torture moderne qu'est l'ordinateur.

Première étape obligée les lieux d'aisance. Lieux d'aisance ? Ah, quelle belle promesse ! Jamais un réduit aussi étroit, souvent malodorant et sale, n'aura si bien mérité son nom ! Ne ressent-on pas bien de l'aise à alléger alternativement ses viscères ou sa vessie ou bien, pourquoi s'en priver, les deux à la fois ? Quand la nature nous rappelle que c'est elle qui fait la loi...

La force avec laquelle j'enfonce la porte trahit bien mon désarroi. J'entre comme une trombe mais ma course s'arrête nette devant le spectacle qui m'attend. M'attendait-il ? Non, évidemment mais il s'impose à moi. Devant les vasques doubles, penchée en avant le ventre collé contre le rebord pour plus de stabilité, Sylvie est là, concentrée sur son reflet dans le miroir.

Étalés sur le plan de la vasque une cohorte de crayons, boites de fards et autres poudres aux yeux. Sylvie se maquille, une moue pincée déforme sa bouche alors qu'une main assurée dessine au khôl le contour de ses yeux. Je la regarde faire un instant, silencieuse, consciente que l'opération en cours est digne de haute voltige et le moindre sursaut pourrait transformer l'artiste en clown.

Sylvie interrompt enfin son mouvement et se tourne vers moi, souriante. Sylvie est une belle femme, filiforme mais aux reliefs explicites comme le prouve la toile de jeans tendue sur son postérieur et ses cuisses galbées. Blonde, au regard vert amande, le hale de son visage semble illuminer ses traits. Ma curiosité est plus forte  que la voix de ma nature qui s'est tue momentanément, observant l'œuvre de mystification en cours.

Totalement hypnotisée par tant de maestria, je m'entends prononcer une question pleine de pertinence et de sens de l'observation qu'un grammairien qualifierait plutôt d'affirmation "Tu te maquilles ?" Sylvie est bonne fille et me répond avec patience "oui, tous les soirs !" Mes sourcils, je le sens, ont fait un bond étonné "tous les soirs ?" pourtant elle est télexiste et pas call girl.... "Oui, c'est mon rituel, je ne me maquille pas en journée mais le soir..." Moi, fine psychologue et observatrice hors paire, j'enchaîne les questions "ah, tu as un rendez-vous ?" Elle me sourit avec l'air indulgent du parent qui va répondre à un enfant qui dit des âneries "non, pas seulement, je le fais tous les soirs, pour moi, j'aime ce moment futile où  je me mets en valeur. Pour moi, pour lui, pour les autres, mais avant tout pour moi !"

Tiens, me dis-je, cette Sylvie que je connais si peu, qui occupe un poste dans l'ombre, sans glamour, peu susceptible de reconnaissance générale, est capable de me balancer sans le vouloir, une réflexion qui me fait immédiatement miroir. Je ne lui réponds rien car déjà mes pensées m’entrainent à l'intérieur de moi, au plus profond, là ou personne ne peut me voir. Immédiatement, je repense à cette actrice qui, interrogée sur le sujet, répondait quelque comme "je ne sors jamais sans être maquillée, c'est pour moi du ressort de la politesse !"

Et moi ? Si je ne me maquille pas le dimanche, si je ne me maquille pas avant d'aller pousser le caddy au supermarché, qu'en dira t'on ? Souvent je me pose la question. Qu'est-ce qui me motive au fond ? Le plaisir de me voir bien jolie dans le miroir ? Ou bien plutôt l'envie de paraître à mon avantage aux yeux des autres, hommes ou femmes ?

J'aime l'idée de politesse que cette actrice invoquait pour expliquer le soin qu'elle portait en toutes circonstances à son visage. Il ne s'agit pas ici de simple vanité, non, il s'agit aussi de ne pas imposer à ceux que l'on côtoie une image négligée, voire déplaisante à regarder. Les pensées déboulent, désordonnées, et sapent ma certitude que le maquillage est trop souvent l'attribut des femmes vaines, plus préoccupées de leur mise que de leur cerveau.

Elles continuent leur course folle et m'entraînent subitement  sur une plage au Touquet ou à Douarnenez et me donnent à voir des corps de femmes à moitié nues étalées au soleil comme viande grillée, exhibant à mes yeux réprobateurs leurs chairs molles et plissées... Je m'étonne de cette bizarre association d'idées, quel tour me joue donc mon cerveau ? La conclusion ne tarde pas à me clamer que le maquillage est au visage ce que le maillot de bain est au baigneur : une délicatesse pour ne pas imposer au regard de l'autre un spectacle désagréable à regarder !

Audacieux parallèle sans doute qui en fera tiquer plus d'un mais finalement n'est il pas aussi et avant toute chose question de respect de soi ?

Sylvie s'en va, pimpante, et se retourne avant que la porte ne se ferme pour m'offrir son plus beau sourire fardé. Elle n'est plus tout à fait la même, elle semble plus présente, plus assurée. 

Se pourrait-il alors que le maquillage soit aussi restaurateur de l'estime de soi ?

 

 

 * CIEL POMMELÉ ET FEMME FARDÉE SONT DE COURTE DURÉE

27 août 2014

ELLE - Gicerilla en apesanteur

tula yoga,louka leppard,j'ai testé le tulayogaIl arrive, main tendue en avant, avenant.

Il a le teint halé, couleur pain grillé. Ses cheveux, brun foncé, coupés au niveau des épaules, ondulent et encadrent son visage aux yeux intensément expressifs et aux lèvres bien dessinées. Je saisis sa main sans hésiter et la serre juste ce qu'il faut. 

Je le fixe un court instant, tentant sans l'indisposer de retrouver dans ses traits le visage de celui que j'avais découvert plusieurs mois auparavant dans le Psychologie Magazine. Il n'est pas le même et pourtant pas totalement différent, et je m'étonne encore comme une enfant d'être face à celui qui n'était précédemment qu'une photo papier glacée inaccessible.

"Parlez-vous anglais ?" me demande-t-il avec un fort accent. Oui, bien sûr, et nous enchaînons dans sa langue. Il s'appelle Louka Leppard, oui, L.o.u.k.a et il est Anglais. Il me mène de sa démarche souple vers une salle et je note à quel point son pantalon de judoka et son débardeur de coton blancs mettent en valeur de façon sans doute calculée son hâle et le relief de sa musculature. 

La salle où je pénètre est plongée dans une légère pénombre et quelques bougies posées à même le sol permettent de distinguer un matelas de futon recouvert d'un drap blanc. Je ne sais ce que je dois faire et il le note avec le sourire rassurant de l'initié. "Je me mets en petite tenue ? Quel type de massage dispensez-vous, un massage standard ?" "Generally, I asked my clients to be totally naked ... and no, it is not a standard massage, it is THE best massage you ever had ! If you are not comfortable, you can pass this on." Il a ponctué cette dernière affirmation d'un sourire goguenard et je ne sais si c'est du bacon ou du cochon. En même temps, il me tend une petite boule blanche, recouverte de plastique, qui se révèle être un de ces vilains strings jetables en papier. Ma pudeur l'emporte sur la laideur et c'est affublée de cet immonde accessoire que je m'allonge sur le futon.

Il commence le massage en silence. Ses mains connaissent le corps et il semble littéralement lui parler sans besoin de m'interroger. Il insiste subitement sur un point en haut de la cuisse droite, précis comme une échoppe. Je grogne. Il insiste. Ça fait mal, un mal sourd qui irradie en étoile. "Do You have any subject of anger lately, something burried deep down ?" Petite question sans esbroufe, qui fait monter les larmes à mes yeux et ce n'est pas la douleur physique qui la suscite. Je refoule, non je ne suis pas en colère, aucune colère ne m'habite m'entends-je déclarer plein d'aplomb alors qu'au fond je me sens ébranlée. "Habitually, anger hides here" dit-il en insistant sur le point douloureux.  Serais-je en colère sans le savoir ? La question fait des vrilles dans mon cerveau cherchant son chemin comme une flèche déboussolée. Là, au fond, enfouie n'y a-t-il pas une colère que j'ai réprimée, qui crie comme une forcenée un bâillon sur la bouche ?

Ses mains passent à autre chose mais le point d'interrogation reste planté dans mon cerveau, le malaxe de ses mains comme la sage-femme le ventre de la parturiente. De quoi vais-je accoucher moi qui lève rarement le ton, chaque parole sous contrôle, moi qui ne gueule jamais, tout juste râleuse par moment ?

Pendant ce temps-là, Louka a attaqué la face gauche et il remonte lentement mais fermement le long des côtes en me disant "Do you believe that you are alone in this world, that you can depend only on yourself ?" Un maigre sourire vient mentir sur mes lèvres, dénégation tacite alors qu'un sanglot profond remonte du fond des mes tripes. Rien ne sert de nier, il semble avoir mis en plein dans le mille, dans l'œil du taureau qui voit rouge. Je ne réponds pas, incapable d'articuler un mot tant des sanglots me secouent. Je me laisse aller à ce chagrin inconnu et je le laisse malaxer mes chairs qui lui parlent à mon corps défendant.

Alors qu'il continue à triturer mes muscles noués, il ajoute "do you believe that life plots against you or for you ?"  Quelle question ! Quelle bonne question. Dans quel camp je me situe : celui des optimistes ou celui des défaitistes. La question chasse toute les autres et s'installe gentiment dans mon encéphale. N'est-elle pas intéressante et la réponse que j'y ferai ne sera-t-elle pas révélatrice de quel humain je suis ?

Après une heure de massage intense et délateur, arrive le meilleur. Le moment où Louka met ses clients en suspension. Le moment où lâcher-prise est obligatoire car sans total abandon à ses mains, le défi à la pesanteur n'aura pas lieu. Il s'est allongé sur le dos, les jambes et les bras en l'air comme une table retournée. Je suis debout, mon dos lui fait face. Il m'incite à me laisser aller en arrière. Les yeux fermés, je me laisse tomber sur le dos, confiante qu'il sera là pour me rattraper.

Et subitement, je flotte. Mes muscles sont devenus inutiles. Il me manipule, me porte comme une poupée de son. Je souris aux anges alors que je suis ses injonctions. Je nous imagine comme deux artistes exécutant des figures périlleuses obtenues après des années de pratique studieuse. Une forme de douce tranquillité m'habite maintenant et les pleurs d'il y a quelques instants ont disparu. Ses mains et ses jambes que je sens fortes, habiles, me portent et je lévite. Ah ! Quel bonheur que ce total abandon, cette confiance absolue qui me berce comme le ferait un parent. Quel bonheur que de sentir mon corps se détendre sans frein.

Combien de temps suis-je restée l'objet des ses jongleries ? Je ne sais pas exactement car en suspension le temps semble lui aussi devenir élastique, mais ce que je sais c'est que je ne voulais pas que cesse ma lévitation. Pourtant Louka y met fin avec une douceur extrême me récupérant entre ses bras comme un enfant confiant, caressant au passage mon front et mes tempes. Je reste ainsi, les yeux fermés, je ne veux plus les rouvrir car avec cet homme, inconnu pourtant, je me sens en confiance comme jamais auparavant.

Je repars totalement détendue, ressourcée, légère mais surtout je garde comme un cadeau sa question "suis-je de ceux qui croient que la vie complote contre moi ou pour moi ?"

A mon tour, je vous retourne la question, dans quel camp vous situez vous ?

 

 

 

 

08 août 2014

ELLE - Quelqu'un de bien ?

 quelqu'un de bien.jpg
Elle renifle bruyamment.

Elle hoquette, les larmes débordent, les cils qui ne font plus leur office de barrage. Le mascara se dilue en une soupe sale qui zèbre ses joues comme les fissures dans une vieille masure. Les passants la regardent, s'arrêtent un instant inquiétés par ce drame mobile qui déboule en les bousculant. Elle ignore le monde autour d'elle, elle renifle mais ne cherche pas à essuyer son nez d'où une morve claire dégouline. 

Elle se fige subitement sur le trottoir. Hiératique, silencieuse, retenant son souffle. Elle a perçu un cri. Un cri inhumain. Elle réalise qu'elle l'a proféré et s'en est trouvée médusée. Elle vient de croiser son reflet dans une vitrine à l'angle de la rue. Son propre désespoir l'a ramenée à la réalité. Elle tente de se reprendre, essuie d'un revers de la manche les mucosités qui macule ses lèvres. 

Elle attaque de nouveau le trottoir d'un pas martial, ses talons semblent perforer le bitume. Son désespoir s'est évanoui comme un mirage. La colère maintenant la meut, violente, outragée, belliqueuse. "Saloperie !" Elle entend résonner à ses oreilles la sentence de l'oncologue "Votre cancer est déjà très avancé. Ce qui est étonnant c'est que le dernier dépistage ne date que de 6 mois et était parfait. Nous ne comprenons pas cette apparition sans signe avant-coureur... " Et lorsqu'elle lui avait demandé comment cela avait été rendu possible vu l'absence total d'antécédents dans sa famille, il avait répondu du bout des lèvres, évidemment gêné de devoir affirmer "Ce cancer est directement en rapport avec l'activité sexuelle des malades." 

Oh, il avait été discret. Aucun regard en biais, aucune question déplacée aux relents de curiosité morbide. "Nous allons immédiatement traiter, mais les métastases sont déjà bien développées..."

La porte de son appartement est claquée avec violence. La colère l'anime toujours, lui insuffle l'énergie nécessaire pour ne pas tomber. "Les salauds, les salauds... " répète-t-elle comme un mantra. "Les salauds..." Elle s'effondre à nouveau sous le poids des larmes, trop de chagrin, trop d'injustice.

"Ah la justice", se dit-elle, "tu parles, quelle connerie. Et moi qui ai toujours veillé à être quelqu'un de bien, voilà ce que je récolte." Elle repense à sa façon de se comporter, sa gentillesse légendaire. Elle repense à sa mère qui ne l'appelle jamais autrement que "ma douce". Et puis elle pense à tous ces efforts faits tout au long de ces années afin de pouvoir toujours se regarder dans le miroir avec fierté tout en fredonnant les notes d'Enzo-Enzo "Quelqu'un de bien."  "Connasse !" jure-t-elle en se jetant littéralement sur sa discothèque d'où elle arrache le pauvre CD qu'elle piétine. Les éclats de plastique dur éclaboussent le parquet en dizaines d'échardes douloureuses.

Une idée jaillit alors qu'elle continue à piler le boitier cristal en menus morceaux. Elle se précipite sur son ordinateur. La fébrilité qui l'a saisie emmêle ses doigts un instant et il lui faut plusieurs reprises pour insérer le mot de passe correct. "Vous ne perdez rien pour attendre !" Elle ouvre son répertoire électronique et sélectionne le premier nom "Jean-Luc Deaucas." Ses doigts tremblent. Ce n'est plus de colère, c'est l'indignation qui guide chaque mouvement sur le clavier qui résonne dans le bureau silencieux comme le bruit de la mitraille. Elle commence à rédiger son message avec hargne. "Bonjour Jean-Luc, Il y a bien longtemps que je ne t'ai pas donné de mes nouvelles. J'espère que tu vas bien. Moi, je vais bien. J'ai souvent repensé à nos nuits passées ensemble en me demandant pourquoi j'ai accepté toutes ces étreintes ennuyeuses, sans plaisir. Ah, oui, il faut que je t'avoue, avec toi je n'ai jamais joui, toujours feint ! Heureusement, depuis toi j'ai rencontré un amant véritable, quel pied. Et ta femme, tu la fais jouir ? Oh, tu ferais bien de l'avertir, tu es porteur d'une saleté, tu ne voudrais tout de même pas qu'elle en crève." 

Un majeur rageur comme un doigt d'honneur, appuie sur la touche "enter". Elle ne pleure plus, elle rit. Un rire sardonique dont elle ne reconnait pas la tonalité. Elle jubile et ses larmes lentement s'assèchent laissant des petites traces salées. Elle se parle à elle-même "Ah, ah, tu ne te doutais pas que tu serais capable de ça !" Elle se sent revigorée et semble avoir oublié le crabe qui lui dévore le ventre alors qu'elle fait défiler comme un fichier d'agent immobilier la liste de ses adresses emails. Elle choisit le suivant, François Lallemand. Le plus dur est déjà fait, elle n'a plus qu'à recopier. Elle s'étonne de la facilité avec laquelle la méchanceté l'inspire elle qui n'a jamais dit ni penser un mot de travers "... et puis tu sais, si j'ai couché avec toi, ce n'est pas par attirance, oh non, c'est par pitié, tu avais l'air tellement seul, tellement désespéré ! Que veux-tu, je suis trop bonne. Trop bonne, trop conne !"

Son visage est empourpré, son cerveau est en ébullition et elle se blâme de progresser si lentement dans son travail de sape. "Ah, ah, trop bien !" Une sensation inédite de jubilation l'habite maintenant alors qu'elle sélectionne le troisième nom comme un condamné insoumis qu'on tire par la corde.

Le 5ème email de la même teneur virulente est envoyé. Elle espère que le venin de ses mots circulera longtemps dans leurs veines. Ils méritent tous de pourrir de l'intérieur, ne l'ont-ils pas contaminée ? Elle continue encore, sa vie repasse en entier sous ses doigts et les emails tombent affûtés comme la lame de la veuve, nets, sans bavures. 

Elle respire profondément en fixant subitement l'écran de son ordinateur comme sous l'emprise dune puissante hypnose. Une réponse est déjà arrivée. Elle n'ose pas encore en découvrir le contenu. L'email clignote, insistant, semblant lui dire "lis-moi, lis-moi !" Mais elle ne veut pas l'ouvrir. Les larmes sont revenues, un flot ininterrompu qui glisse sûrement de ses yeux, sinue le long de ses joues pour finir évaporé sur son cou. Combien de temps reste-t-elle comme cela, rigide tel un gisant ?

Son index hésitant clique sur la réponse. "Que se passe-t-il, Laura, que t'arrive-t-il pour m'envoyer un tel message. Ce n'est pas toi ! Explique-toi..."

La réponse est douce, dénuée de toute agressivité, plus efficace pour la sonner qu'un crochet du droit. La honte s'engouffre en elle comme une tempête et le remord aussi. En effet, ce n'est pas elle, elle ne se reconnait plus. Quel leurre de penser que la méchanceté la soulagerait ! Et qui dit que Jean-Luc est responsable, il ne l'est peut-être pas ?  Quel est donc le moteur qui nous fait agir ainsi et qui nous commande de blesser parce qu'on a été blessé, de faire mal parce qu'on a mal ? Et pourquoi tentons-nous de transférer à l'autre la responsabilité des sentiments d'envie, de remords, de regrets, de colère que nous ressentons parfois et qui n'ont pas été suscités par l'autre mais dont voulons l'accuser pour ne pas en prendre l'entière responsabilité ?

Elle se lève, dans un état second, et sans réfléchir se met à quatre pattes et tente de rassembler tous les fragments de plastique éparpillés dans le salon. Lentement, avec minutie, elle collecte chaque débris dont certains la blessent. Ses pleurs se sont tus, elle a une mission symbolique à accomplir, restaurer sa vie comme avant sa colère.

Elle regarde les morceaux rassemblés au creux de sa main. Elle attrape le CD intact et le glisse dans le lecteur stéréo. Lentement, les mains scellées en une coupe sacrée remplies de plastique, elle s'assoit sur le canapé alors que les premières notes de la chanson lui rappellent :

"...Juste quelqu'un de bien, Sans grand destin, Une amie à qui l'on tient, Juste quelqu'un de bien..."