30 juillet 2014

ELLE - Éloge de la jachère

 

crise de couple

 

Nous choisissons une table près de la baie vitrée.

Nous ressemblons à trois tournesoles qui auraient pris le genre féminin au grand dam des linguistes. Trois tournesoles disais-je, la tête tournées vers le peu de lumière qu'un ciel de cendre condescend à offrir. Il fait frais, trop frais pour un jour de juillet.

Je les ai retrouvées avec plaisir après plus de 6 mois sans les voir. La grande brune, aux yeux de biche, de ceux qui faisaient braire Claude François et la blonde aux yeux verts, pétillants à défaut d'être extraordinaires. La conversation démarre, doucement au début, avec surtout des regards échangés qui en disent long sur la satisfaction éprouvée par chacune de se retrouver. Il y a du sourire dans le regard même si les lèvres ne le confirment pas, trop occupées à rattraper le temps !

Ça y est, les langues se sont échauffées et les paroles fusent, se croisent, s'entrechoquent, rebondissent, véritables passes d'armes inoffensives qui déclenchent rires et enthousiasme. Soudain, un mot ou bien étaient des points de suspension sur les lèvres de la brune, et nous comprenons que récemment il y a eu du rififi entre elle et lui. Elle, la brune, c'est Sandrine. Lui c'est Germain. Sandrine et Germain ont bien failli se séparer. Immédiatement, la superstitieuse qui m'habite à mon corps défendant l'interroge "Dis voir, ça fait combien de temps lui et toi ?"

Sandrine réfléchit un instant donnant à ma question toute l'importance évidente qu'elle a. "Cela a fait trois ans il y a deux mois... pourquoi ?" Trois ans, me dis-je, mais bon sang ! Sans même réfléchir, je m'entends dire "Ah, tiens je l'aurais parié, tu sais bien ce que l'on dit des étapes du couple ?" Sandrine me fixe un instant, incrédule. "Ben, si, enfin, tu sais bien que la sagesse populaire prétend qu'un couple doit vivre plusieurs dangereux tournants : celui des trois ans et celui des sept ans..." Son visage s'illumine façon ampoule de compréhension des bandes-dessinées.

"Ah mais tu as raison, je n'y avais pas pensé. Tu sais, on a vraiment évité le pire. Je crois que la crise est derrière nous mais il s'en ait fallu de peu !" La blonde intervient, calculatrice. "Mais Gicerilla, c'est vrai ce que tu dis là..." Bien sûr, je ne dis jamais que des vérités éprouvées. "Si, si, tu as raison, mon ex et moi nous sommes séparés dans la septième année !" La blonde c'est Rachel et elle s'anime subitement comme le savant devant une découverte ébouriffante. "C'est incroyable, je n'avais jamais fait le rapprochement. Mais alors...." 

Je finis son interrogation "mais alors, ce serait vrai ?" Le point d'interrogation s'agrippe à mon cou comme la houlette d'un berger belliqueux et m'empêche de respirer. Forcément, je me prends à compter. Alors qu'un silence pensif flotte un instant au-dessous de la table et des mets qui refroidissent, je fais mon bilan. Non de non, en août cela fera trois ans. Panique !

Si Sandrine y est passée, en sortirai-je indemne ? Comment faire pour éviter cette chausse-trappe inévitable ?

Pendant tout le trajet de retour, les mains crispées sur le volant de ma voiture, je me mors les lèvres en ressassant "mais non, je ne vais pas laisser faire ! Non, non, non les 3 ans, sales équarrisseurs, n'auront pas notre peau..." et alors que les kilomètres défilent, avalés par ma 207 affamée, l'idée en trois D jaillit subitement tel un champignon que l'espoir me fait appuyer, me serais-je fait flasher ?

La feuille est devant moi, lisse, immaculée. Je commence à écrire, à lui écrire. Ma main mal assurée trace les lettres au tranchant ensanglanté comme la lame du boucher. "Mon Amour, mon bel Amour, nous ne pouvons  pas continuer..." J'hésite encore, est-ce vraiment la solution ? Oui, à n'en pas douter. Ambroise Paré n'a-t-il pas lui même vanter l'amputation pour sauvegarder la vie ? Je reprends sans entrain pourtant " Je t’aime, n'en doute jamais. Tu m’aimes, j'en suis persuadée mais voilà bientôt trois ans. Le risque est trop grand pour que je le prenne à la légère et je ne veux pas voir notre relation péricliter comme une vieille entreprise en perdition. Plutôt arrêter au faîte que de continuer au risque de nous écharper. Adieu mon Amour !" Je me relis. Le ridicule me fait une grimace de dégoût, ne suis-je pas grandiloquente ? Non, toute rupture volontaire l'est sans doute un peu et les tragédies grecques en vers l'étaient plus encore.

Je scelle l'enveloppe et les bords collants sont comme les battants funèbres d'un tombeau. Je souris alors que je devrais pleurer. Je souris car ce qu'il ne sait pas, pas encore en tout cas, c'est que passé le méchant tournant des 3 ans, je reviendrai vers lui, renouvelée, amoureuse toujours et nous nous aimerons à nouveau, comme avant, faisant aux 3 ans un doigt d'honneur bien plus jouissif qu'un simple pied de nez.

Et que les 7 ans se tiennent bien, je ne ferai pas différemment. Ne tremblez plus, amants aimants, car grâce à ma trouvaille géniale, les 3 ans et les 7 ans ne seront plus à votre relation qu'un fantôme fantoche dont vous vous moquerez !

 

 

 

 

11 décembre 2013

ELLE - Quand Gicerilla a la tête près du bonnet

 

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Comme tous les matins, me voilà sur le site.

À 7h00 exactement, je rentre mon identifiant, login in English dans le texte, et mon mot-de-passe, password pour les initiés. Le curseur, sous mon impulsion, glisse lentement sur la cohorte de marques qui défilent. Commerce ou prostitution, Venteprivée.com est la vitrine où elles s'exhibent pour se vendre. Vais-je me prendre une prune de 1,500 € ?

L'encéphale endormi, l'estomac à vide et les yeux avides, je fais défiler en rang serrés les griffes qui m'obéissent au doigt et au clic. Mon index se fige et immédiatement la file pile et manque de s'enfiler. Valisère lingerie, Charme et Sensualité réveille instantanément tous mes sens. Vite, allons voir ce que je pourrais bien y piocher pour affrioler mon Chéri.

En habituée du site, ni une, ni deux je sélectionne la rubrique qui le rendra sans aucun doute lubrique : "rêve et joue avec moi". Rechercher les tailles et les produits encore disponibles. Fébrile, je clique de rubrique en sous-rubrique pour constater que les soutiens-gorge ne commencent qu'à la lettre B.

B comme bonnet, elle est bien bonne, mais moi ne suis-je pas bonnet A ? Je me précipite dans ma chambre et attrape ma boite à couture. J'en extrais le mètre ruban et demande à Wiképédia de me confirmer comment on jauge son bonnet. Et oui, Messieurs, mesurer son bonnet ne se fait pas au jugé et aucune de vos mains, même très experte et dévouée, ne saurait l'évaluer. Il faut, premièrement, prendre la mesure sous les seins et, deuxièmement, la mesure sur la pointe des seins.

Je me contorsionne pour obtenir les deux dimensions indispensables à la détermination de la taille de mon bonnet. Y'a pas à tortiller, je suis A, 85A. Enfin, je suis, je suis... je ne suis pas, non, je jouis d'un bonnet A. Enfin jouir, c'est beaucoup dire avec si peu. D'ailleurs comment dit-on "je suis presque aussi plate qu'une planche qui se serait fait doublement piquer par un moustique transgénique ?"

L'indignation me saisit "Quoi, dans ce domaine aussi, il n'y en a que pour les gros bonnets !" Je fulmine et lance des imprécations contre la marque qui a décidé de ne considérer que les mamelues et lui décerne un bonnet d'âne. Et les planches, hein, et les planches ? "Égalité pour toutes" me souffle la Liberté en colère et gros seins à l'air, "s'il n'y a pas de bonnet A, fais la révolution, coiffe-le donc, le bonnet est à la mode !"

"Ah, mais oui, elle a raison" opiné-je du bonnet, l'ère est au bonnet alors n'hésitons pas. Luttons pour une vraie cause, la défense des oeufs-au-plat. Mais de quelle couleur choisir le bonnet car il ne faudrait pas que, par un amalgame indésirable, on me prenne pour une révolutionnaire bretonne ou une frontalière révoltée. Out donc le rouge et le jaune !

Alors, que me reste-t-il ? Le blanc est pris pas les Schtroumpfs, le bleu par une association illustrement inconnue de motards, l'Association des Voyageurs-Usagers des Chemins de fer (Avuc) quant à elle voit vert et le chapeaute. Ouf, je m'essouffle et continue à égrener l'arc-en-ciel. Bon, et le gris hein, le gris. Non, lui aussi ? Et oui, par des retraités fâchés qui luttent contre l'abandon des seniors au bord de la route. On ne dit plus vieux, non, c'est honteux, on dit senior ! Out le gris aussi.

La palette de couleurs se réduit comme une peau de chagrin. Et bien ce sera le rose, c'est bien le rose, non ? Argh, articulé-je au bord de la crise de nerf, le rose est pris aussi par des copains de la Boutin qui continuent leur vaine lutte contre le mariage pour tous. Ai-je une tête à porter le noir ? Non, et de toutes façons les agriculteurs des Hautes-Alpes ont défilé contre la protection du loup coiffés de noir.

Mais alors, ma colère devra-t-elle être orange ? Que nenni car les opposants à l'équi-taxe m'ont prise de vitesse et l'ont élu pour colorer leur désaccord. A bout de souffle, j'énumère les couleurs en comptant sur mes doigts. Il semble que seul le violet ne soit pas encore adopté. Le violet c'est la couleur du deuil et finalement ne suis-je pas en deuil de mes glandes mammaires ?

Allez, c'est dit, à moi le bonnet violet !

 

 

NDLR : Avoir la tête près du bonnet : Se mettre facilement en colère.

 

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03 décembre 2013

ELLE - Touche pas à ma pute !

touche pas à ma pute,causeur.fr,loi contre la prostitution,manifeste des 343 salaudsLe sujet est hasardeux voire dangereux.

Je vois déjà les doigts accusateurs se tendre vers moi, vibrants d'indignation ! Pourtant, je n'y résiste pas, il faut que j'en parle. Évidemment, aucune renommée ne viendra auréoler mes propos d'un halo de pertinence ou d'autorité. Alors ce sera voilée par mon anonymat que j'avancerai mes propos comme un pion sur l'échiquier.

Que penser de cette révolution dans l'hémicycle : la proposition de loi sur la prostitution ?

Tourmente sous la calotte crânienne, en effet, qu'en penser ? Subitement me reviennent les réflexes de discussion durement acquis pendant mes cours de philosophie. Comment demander à des enfants de seize ans de raisonner alors que la seule chose qui les intéresse vraiment est leur montée d'hormones. Pensée attendrie pour ma professeur qui se battait littéralement pour faire entrer dans mon cerveau d'écervelée quelques notions de cette discipline, pourtant indispensable pour vivre dans notre monde qui sans cela ne serait pas "civilisé".

Avant de continuer, peut-être faut-il que je rappelle ce que le mot philosophie signifie. Une version volontairement expurgée de Wikipédia donne cela "désigne une activité et une discipline existant depuis l'Antiquité en Occident et se présentant comme un questionnement, une interprétation et une réflexion sur le monde et l'existence humaine (...). Différents buts peuvent lui être attribués, de la recherche de la vérité (...) à celle du sens de la vie, et du bonheur, mais elle consiste plus largement dans l'exercice systématique de la pensée et de la réflexion..."

Mes hormones ne me sont plus d'aucun secours, plus d'excuses pour ne pas réfléchir. On serait en droit d'attendre qu'à mon âge je puisse enfin construire une opinion structurée et étayée sur un tel sujet. Qu'en est-il ? Il ne s'agit pas de reproduire ici la révolte bon teint de journalistes ou les propos volés à quelques penseurs autorisés. Non, il s'agit de penser par soi-même en me fondant sur ce que la vie m'a enseigné, sur mes connaissances académiques et empiriques.

Alors, Gicerilla, pour où contre cette loi ? Et puis, que dire de la pétition des 343 salauds ? Chiffre palindromique, un numérologue y verrait-il un message symbolique ? Je lis un extrait d'interview d'Elisabeth Badinter et doucement ma réflexion se met en route. Le chemin est scabreux et son pas est mal assuré : depuis quand n'ai-je pas tenté d'élaborer toute seule une véritable réflexion, fruit d'une appréciation personnelle ?

Oh la la, pas facile. Je ne réfléchis que très rarement. Je suis une bête d'automatisme et ma réflexion est essentiellement professionnelle. Avez-vous noté comment ni vous, ni moi ne pensons plus depuis longtemps ? Il ne s'agit pas simplement d'appuyer sur un poing fermé son menton pour penser ! Non, nous ne pensons plus, nous ne faisons que digérer et régurgiter, avec plus ou moins de pertinence, ce que les initiés profèrent et que les ondes de toutes sortes portent jusqu'à nos oreilles. Qu'il est loin le temps de nos dissertations : introduction, développement, conclusion.

Alors, et moi, j'en pense quoi ? La véritable question, il me semble, avant même de légiférer, c'est de savoir si la prostitution peut être un choix ? Car sans cela, l'érection du raisonnement se fera sur un postulat fondamental friable, et promptement il s'effondrera.

En effet, pour ne restreindre d'aucune façon la liberté des unes et des uns, il faut savoir si la femme prostituée est dans certains cas une femme éclairée qui a décidé de mener ce mode de vie là. Alors, choix ou pas ? Badinter me souffle dans l'oreille "à la question de la contrainte économique, je réponds qu'il y a des millions de femmes qui sont dans la pauvreté et que ne se prostituent pas." Alors, choix ou pas ?

Hum, pas si simple, car si le choix est l'élection obligatoire d'une des propositions d'une fausse alternative "Tu sautes du pont ou bien tu te prostitues", évidemment on ne pourra plus parler de choix car comment choisir entre la peste et le choléra ? Dès lors, peut-on librement choisir la prostitution comme profession ? C'est possible. Il ne faut pas croire que toute femme sur le trottoir est une femme sous l'emprise d'une autorité imposée, réseau ou maquereau. A l'appui de cette affirmation, je mentionnerai simplement les call-girls, entreprise mono-salarié, qui publient librement dans les journaux genevois leurs offres de service.

Mais pour accepter cela, il faut accepter que l'autre est différent de soi, et que sa morale et ses valeurs ne sont pas les nôtres mais qu'elles n'en sont pas pour autant détestables. Oh, qu'il est dur pour celui qui envisage les choses différemment, de considérer qu'une femme puisse librement, sans contrainte économique ou physique, choisir d'offrir son corps contre une rémunération !

Alors, forcément, la conclusion facile que cela ne peut se passer que sous la contrainte et que la professionnelle du sexe est victime et non pas actrice de sa vie arrive vite, trop vite. Et c'est à peu de frais que nous nous débarassons de la nécessité de s'ouvrir à une approche différente du sujet. Ouvrons-nous un instant et acceptons ce postulat. Alors, faire une loi sera pour ces femmes-là une privation de la liberté que tout être humain est en droit d'attendre de notre société.

Et finalement, est-ce en punissant le client, quel qu'il soit, que les maltraitances et les exactions cesseront et que la prostitution disparaîtra ? Non, évidemment non !

Il faut faire une guerre sans merci contre les réseaux et les mafieux qui s'enrichissent au détriment de femmes exploitées, mais aucun gouvernement n'en a les moyens, le monde est trop grand, les enjeux trop importants.

Je suis contre cette loi car je suis maintenant persuadée qu'elle aura bien plus d'effets pervers que vertueux, et seules les caisses de l'état se porteront mieux...

Non, à la loi !