09 février 2010
ELLE - L'impudence du dernier mot

Je quitte le bureau sans me retourner.
Sa voix continue à m'accompagner sur le seuil, surtout sortir sans rouvrir la bouche. Il ne verra pas la tension qui imprime sur mes traits une grimace agacée et mes mâchoires serrées au point de faire grincer mes dents. Domination extrême de l'élan que je dompte comme le saint résiste à la tentation, fermer sa bouche sur un silence qui en dit bien plus long que le dernier mot. Je marche sans rien voir, mon attention absorbée par la moquette et ses traces sales de pas. Tout se mélange à l'intérieur, la conversation qui vient de s'achever et celles que j'ai pu observées avec d'autres, ailleurs. Je me sens subitement bien plus puissante, bien plus intelligente. La colère qui pesait sur mes épaules s'évanouit un peu plus à chaque pas et je me redresse de toute la hauteur de ma suffisance.
Oui, de ma suffisance. Étrange revendication me direz-vous et, dans d'autres circonstances, je vous aurais donné raison. Pourtant, au sortir du bureau je ressens en effet comme une supériorité sur mon interlocuteur de par ma capacité au silence. Et mes pensées se perdent dans le souvenir de débats lus, ici ou là, chez des bloggers dont le site devint un instant le ring involontaire offert à des lecteurs devenus hargneux challengers. Combien de fois ne me suis-je pas étonnée de lire cette volonté farouche d'avoir le dernier mot. Combien de fois n'ai-je pas observé avec incrédulité les invectives écrites allant crescendo au point que les insultes jaillissaient à la fin, ignorant presque la raison initiale du débat. Combien de véhémence ressentie à la lecture comme autant d'aveux d'impuissance de celui qui ne veut pas lâcher.
Je me suis souvent interrogée sur les motivations intimes qui suscitaient chez le contradicteur cette volonté farouche, agressive même parfois, d'être celui qui clorait le débat. Quelle est donc cette nécessité impérieuse qui fait assurément perdre la raison et la mesure à ceux qui poursuivent avec une hostilité opiniâtre l'interlocuteur qui, face à eux, ne se tait pas ? Le verbe comme une arme, la langue comme une épée. Je te tuerai, tu te tairas. L'obtention du silence chez l'autre comme une capitulation, le pied sur la dépouille de celui qui s'est tu, ah, la belle gloire !
Pourtant, un débat contradictoire n'est-il pas comme les arènes d'autres fois. Le glaive est au fourreau mais l'énergie guerrière est toujours là. Le verbe pour terrasser car il faut à tout prix montrer sa supériorité et emporter la lutte en prononçant le dernier mot. Si tu te tais, j'ai vaincu ? Soit. Et alors ! Oh, comme je conspue les acharnés qui préfèrent s'enliser dans un combat de tranchées plutôt que de déposer les armes en laissant l'opposant seul avec ses arguments. Mais non, peu d'entre nous en sont capables et il suffit que le sujet touche au plus profond de l'être pour que celui-ci devienne fou et demande réparation. Le ridicule n'est pas loin et je regarde, goguenarde, le pauvre type, homme ou femme aucun genre n'est épargné, qui sombre lentement dans les sables mouvants de son acharnement. Non seulement il ne baisse pas les bras, mais au contraire, le silence le rend plus ardent encore et le voilà à pénétrer dans la cour où l'autre s'est sagement retranché, tentant avec véhémence de lui faire continuer le combat.
N'y aurait-il pas de la sagesse à laisser aller, c'est une valse ? Je crois que si. Et même si parfois cela m'en coûte encore, j'ai choisi de laisser à l'autre l'illusion de la victoire par mon silence, souvent perçu comme une reddition mais qui n'est, au fond, que l'expression de mon condescendance devant cette faiblesse de l'être qui ne dit pas son nom. Oui, faiblesse et non pas force. L'acharnement verbal comme l'affirmation vitale qu'on est en vie ? Contradico ergo sum ? N'est-ce pas plutôt la révélation d'un sentiment d'infériorité qui tente de dominer pour se valoriser ? Autant d'êtres humains, autant d'hypothèses.
Une chose est certaine, si avec moi vous avez le dernier mot, demandez-vous pourquoi !
Illustration Pollice verso ou Bas Les Pouces de Jean-Léon Gérôme, 1872.
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06 février 2010
ELLE - Gatinhos ou l'éducation sexuelle
"Arthur !"
Le cri a fusé, suraigu, pointu comme une flèche et s'est fiché dans son tympan. Arthur bondit sur ses pieds, réflexe conditionnée de frère aîné qui veille sur le cadet. Le cœur en cavalcade et le cerveau ensommeillé, il tente d'analyser ce qui ce passe. "J'arrive Charlie, ne t'inquiète pas j'arrive !". Arrivé devant la couche du petit, il s'étonne de ne pas l'y voir. "Mais où es-tu donc Charlie ?" questionne le frère de plus en plus inquiet. La petite voix affolée de Charlie vibre dans le silence de la nuit. "J'suis dans la salle de bain !"Arthur se précipite et trouve Charlie le cul posé sur le carrelage et les yeux rivés sur sa queue flamboyant comme une bougie.
"Arthur" geint-il "regarde ce qui m'arrive. Qu'est-ce que c'est ? Je te jure, je n'ai rien fait de mal..." Arthur ravale un sourire car il ne veut surtout pas que Charlie se sente moqué. "Mais, Charlie, ce n'est rien. C'est tout à fait naturel. Le temps est venu, il va falloir que je t'explique ce phénomène. Va te recoucher, je t'accompagne. Demain, c'est promit, je vais tout t'expliquer." Le petit se relève, gêné de voir son sexe dressé entre ses jambes. Un tout petit sexe rose et tout mignon que son aîné regarde avec attendrissement en le raccompagnant à sa couche, constatant à quel point le temps a passé.
Le lendemain matin, Charlie se réveille fatigué mais heureux de constater que l'anomalie a disparu et qu'aucune turgescence ne gonfle plus son sexe. Soulagé, il se dirige vers la cuisine où il trouve son frère en train de déguster du lait frais. "Dis, Arthur, qu'est-ce qui m'est arrivé hier ?" Arthur le regarde dans les yeux, bien embêté. S'il pouvait comprendre la pub de la bouteille de lait Candia, il la reproduirait mais il sait qu'avec Charlie, cela ne marchera pas, il est bien trop curieux. "Ce qui t'est arrivé est la preuve que tu deviens un homme comme moi. Rien de grave, au contraire. C'est, disons, un signe que tu passes à l'âge adulte. Je ne vais pas te parler des fleurs et des abeilles comme le font trop souvent des papas gênés. Non..." Pourtant Arthur parlerait volontiers des fleurs et des abeilles à son frère qui le regarde avec toujours plus de curiosité. "Qu'est-ce que tu racontes, les fleurs et les abeilles ! " "Humm, c'est une métaphore pour expliquer aux enfants les transformations qui arrivent à l'adolescence." Je suis en train de m'empêtrer, se dit Arthur in petto, je ne vais jamais y arriver. Mieux vaut que je fasse simple. "Attends ce soir. Ce soir, c'est samedi et tu sais bien que le samedi passé minuit, ils regardent Canal+ !"
La pièce est faiblement illuminée. Ils se sont assis sagement dans un coin pour ne pas gêner mais ils ont le petit écran bien en vue. Arthur se penche vers son frère et lui chuchote. "Tu vois, quand un homme et une femme s'aiment, ils ont envie de se toucher, de s'embrasser... de se lécher aussi. Et alors, quand ils se sont beaucoup caressés, l'homme bande." "Bande ? Ca veut dire quoi, bande ?" "Tu as raison, ce n'est pas correct bander. En fait, le sexe de l'homme gonfle de désir, comme le tien hier..." "Ah, aux hommes aussi alors ça arrive ?" "Bien sûr, on est presque pareil. Son sexe durcit pour pouvoir faire des bébés." Charlie ricane tout bas. "Ah, c'est ça ! C'est pour faire des bébés ? C'est pour rentrer dans la zézette des filles ?" Arthur se tourne un instant vers lui, les yeux froncés "décidément, vous savez tout sur le sujet de plus en plus tôt, vous ! Oui, l'homme doit aller mettre la petite graine dans le ventre de la femme, comme nous." "Dans le ventre parce que c'est là que le bébé pousse ?" "En effet, tu as déjà vu des femelles avec des gros ventres, et bien c'est parce qu'elles portaient un petit..." Charlie ne ricane plus, il pouffe et s'esclaffe.
"Ben alors, il y connait rien celui-là. T'as vu, il l'a mis dans sa bouche !"
![gatinhos_PC[1].jpg](http://gicerilla.hautetfort.com/media/01/01/830863293.jpg)
Chose promise, chose due : à JMZ.
05:38 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation sexuelle, puberté
03 février 2010
ELLE - L'angelot salvateur
Les yeux rivés sur la pendule, je fonce dans le quartier des banques.
Je n'aime pas arriver en retard. La ponctualité est ma marque de fabrique. En plus du sang slave, aurais-je du sang helvète ? Un dernier virage et je serai presque arrivée. Ma place habituelle est libre, celle réservée aux livraisons que je squatte impunément. Nous sommes samedi, cela devrait m'éviter une amende. Je décide de me garer de face, le créneau ce n'est pas ma spécialité. Et puis, je suis plutôt directe, pas du genre à reculer et les marches arrières ne me ressemblent pas. Me prenant un instant pour Loeb, je braque d'un coup sec et paf ! Je sens la voiture mollement s'affaisser. Incrédule, je tente de redresser la situation mais la voiture semble collée à l'asphalte.
Inquiète, je serre le frein à main et je descends de ma 206 pour constater, ô malheur, que le pneu avant gauche est complètement éventré. Jack un soir de démence n'aurait pas mieux fait et la béance dans le caoutchouc comme une bouche tordue articule, sans ambages, qu'il est fichu. Ai-je crié "Zut" car je suis polie ? Ai-je lancé un juron pire que harengère à la halle ? Je ne sais pas, mais quelques personnes s'arrêtent un court instant pour constater avec moi que ma roue ne s'en remettra pas.
Atterrée, le cerveau aussi efficace qu'un moulin à vent, je m'assieds derrière le volant les bras ballants pensant déjà à la prochaine étape. "Assurance, assistance, dépendance, expectance, espérance..." Ainsi j'égrène dans ma tête comme un chapelet les mots en "ance" presque en transe et un peu de bave suinte à mes lèvres tant mon incompréhension des choses pneumatiques est grande. Subitement, alors que je vois déjà ma matinée foutue, un toc-toc sur la vitre de la portière me fait lever la tête. Là, dans la fenêtre de mon véhicule un visage souriant d'homme. Une petite quarantaine à peine ridée, un joli sourire et des lunettes design accueillent mon regard étonné. J'ouvre la vitre par automatisme. "Oui ?" Sans préambule l'inconnu plein d'empathie me dit "mais ne vous inquiétez pas, je vais vous la changer votre roue !" "Pardon ?" "Oui, pas de raison d'être affligée, je m'occupe de tout !"
Je cligne des yeux, scrute son regard. Non, il ne plaisante pas, il est tout à fait sérieux et une hallucination passagère me fait voir une paire d'ailes blanches dans son dos. "Je suis dans la mécanique, je vais vous aider. Vous avez certainement une roue de secours ?" Incroyable, je tombe sur un gars dans la mécanique qui lui, contrairement à d'autres, ne les roule pas. Dans un rêve, je souris niaisement. Je le laisse faire. Il vide mon coffre, trouve la clé, la roue, le cric, c'est incroyable. En trois minutes chrono en main (si, si, j'ai toujours un chronomètre dans ma poche) il a soulevé la voiture et tente avec ma clé de dévisser la roue. "Ah, mais votre clé n'est pas de la taille de l'écrou !" Mon sourire benêt s'effondre en une moue désespérée "Mais..." "Ne vous inquiétez pas, j'ai ce qu'il faut." S'appelle-t-il Mac Gyver ? De son estafette il sort l'instrument qui sûrement lui permettra de changer ma roue.
Alors qu'il s'affaire, je me penche admirative et m'exclame "Ah, mais Monsieur, vous êtes mon ange gardien, grâce à vous l'année commence bien !" Avec un sourire taquin il me regarde et me dit "Justement, je me prénomme Angelo !" "Non ?" "Si, je vous assure, et mon deuxième prénom est Salvatore !" Rire de gorge, minauderie. "Non, ce n'est pas possible !" Bien être de savoir que je suis dans de bonnes mains.
Voilà. Six minutes ont passé au rythme des ses gestes assurés. La roue malade est replacée promptement dans la cage qui lui est réservée. "Ah, Monsieur, vous méritez bien votre prénom. Tenez, pour la peine je vous biserais bien !" Sans hésiter il s'approche de moi et je le bise avec entrain. "Dites de ma part à votre femme qu'elle chance elle a d'avoir un mari comme vous." Il se rengorge un peu et sourit largement. "Non, vraiment je le pense. De nos jours, autant d'altruisme spontané n'est pas commun..." Il jubile je le vois bien, ses yeux pétillent. Nous nous séparons. J'ai le pas léger de la femme qui pense avoir vécu un court instant de grâce.
A mon retour du hammam, je découvre agacée un PV sur mon pare-brise. Ah, les vaches me dis-je mais je ne laisserai pas de viles contractuelles gâcher ma matinée. Et alors que j'arrache avec dédain le papillon rose, je découvre juste en dessous un petit mot de mon sauveur qui me dit :
"Jolie demoiselle, n'oubliez pas de vous munir d'une clef pour démonter vos roues. On ne sait jamais, la prochaine fois peut-être il faudra le faire soi-même. Angelo Salvatore."
Après ça, qui osera dire que les Italiens sont des machos ?
05:32 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pub goodyear, changer roue
