30 novembre 2008
ELLE - Mauvais genre
Tous les soirs, Josette était là, fidèle, postée sur le trottoir d'en face.
Ma mère avait sympathisé avec elle car elle était fin stratège. Je ne l'ai compris que plus tard mais elle avait su trouver en cette femme un appui sûr en cas de mauvais grain. Mère guerrière avant tout pour protéger sa progéniture, elle avait fait de Josette la gardienne de notre sécurité au retour de l'école, dans un quartier à l'époque malfamé.
Nous habitions Pigalle, coincés entre Michou et Madame Arthur, du temps où le boulevard accueillait en fin d'années des cabarets aux néons racoleurs en guise de décorations de Noël. Pas de sapins, pas de guirlandes chatoyantes, non, mais des théâtres de boules ambulants en chapelet. Point de Cigale et de Fourmi à cette époque là. Juste des mâles en mal de femmes. Des femmes, c'est ce que je croyais. Josette parlait d'une drôle de voix grave, rocailleuse et gouailleuse, qui m'inquiétait. Perchée sur ses talons sans fin elle dépassait les chalands d'une tête et les toisait alors qu'intimidés ils lui demandaient le prix de ses câlins. Son visage aux pommettes mongoles trônait sur un corps aux proportions d'armoire normande. Elle se maquillait comme au théâtre et chaque soir, dans la rue, elle était en représentation. Mère poule affectueuse avec nous, sa voix de stentor lorsqu'elle tranchait l'air de la rue de son "bonsoir ma colombe !" rappelait à chacun que sous ces airs féminins se cachait un débardeur des halles d'origine italienne reconverti en consolatrice des cœurs perdus du quartier.
Mon enfance fut baignée par l'odeur du macadam que j'arpentais sans fin et les accointances de ma mère avec les copines de chez Michou, et quelques travestis qui avaient encore le droit de cité dans le quartier. Et ma mère, ainsi, nous enseigna en des leçons de choses illustrées par Josette, certains mystères de la vie et des êtres. Leur ambigüité et leurs souffrances. Leur passage d'un corps à l'autre. La transformation magique de leur genre par l'intercession divine de l'Etat Civil qui, par un prénom transposé aux registres, les faisait passer d'homme à femme.
Grâce aux progrès de la médecine Josette était devenue femme, une vraie. Une dont le ventre frémissait sous la main de l'homme et qui suppliait "prends-moi". Car Josette avait tout fait pour rejoindre la communauté tant convoitée des femmes. Elle avait souffert mille morts sous le scalpel du chirurgien. Tout, oui, tout subir pour enfin accueillir entre ses cuisses l'hommage d'un homme qu'elle, elle n'aurait jamais dû être. J'ai souvent pensé à ses douleurs de l'âme qu'elle devait affronter, la nuit venue, de savoir qu'elle n'était pas encore née au monde en tant que femme, alors que son corps par étape se transformait. Quelles douleurs, quelles convictions vit-on quand on est Jean-Pierre au point de vouloir renaitre sous les traits de Josette ? Quels tourments souffre-t-on au point de vouloir se transformer radicalement, en dépit des jugements hâtifs et moralisateurs de notre société ?
Et voilà que l'actualité rattrape ces pensées qui en moi hibernaient, car il y a bien longtemps que je ne vois plus Josette, partie au pré jouir, enfin, d'une retraite méritée à l'instar de la jument qu'on aura bien assez montée. Voilà que Thomas Beatie réitère et s'affiche. Le premier homme enceint. Je lis l'entrefilet, incrédule. Je crois à un canular. Je n'y crois pas. Je cherche sur Internet et je découvre toute son histoire.
Cet "homme" il n'y a pas si longtemps encore était une femme. Thomas Beatie est un transgenre, l'antonyme de Josette. Jean-Pierre est devenu Yin, elle est devenue Yang. Elle, Tracy LaGondino, ex reine de beauté est devenue Thomas Beatie. A l'instar de Josette, elle a sculpté sa chair au bistouri pour mettre fin au conflit qu'elle vivait avec son sexe biologique. Elle a modelé sa silhouette à coups de testostérone pour incarner enfin Thomas, le mari de Nancy. Mais Thomas Beatie n'est pas allé jusqu'à s'imposer des tortures insoutenables pour que son ventre soit horné (réservé aux anglophones) par un phallus lui octroyant incontestablement le statut de mâle. Non, il a conservé son appareil reproducteur et, devant la stérilité de sa femme, a accepté de se faire féconder.
Et me voilà à contempler, sans dégoût aucun, les photos de cet homme improbable qui va devenir maman ! Je ne sais que
penser. Je suis assaillie par des clichés qui s'expriment en des mots qui je répudie d'un geste agacé de la main. Pourtant n'a-t-on pas atteint là le comble ? Le comble de quoi ? Je ne sais pas. Aucune condamnation de ma part, juste tant d'interrogations qui ne trouveront pas leur réponse. Et puis bêtement, que diront-ils à l'enfant. Ton père est ta mère ? La science au service de l'Homme ou au service de sa folie ? La médecine complice de nos pires errements ou au contraire soutien indispensable à l'être en souffrance ?
Et vous, qu'en pensez-vous ?
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27 novembre 2008
ELLE - Petit traité d'éducation lubrique
La complicité homme-femme, hors le lit ?
Cela existe-t-il ? Je me suis toujours demandée si l'amitié entre l'homme et la femme était possible. Moult femmes de mes connaissances témoignent que ce qui est pour moi une antinomie, voire un oxymore audacieux, est possible. Nombre d'entre elles brandissent avec fierté dans leur conversation que Christophe, Thomas ou Jean-Pierre sont leurs amis, croix de bois, croix de fer, sans avoir eu jamais auparavant le statut d'amant. Et chose extraordinaire, Christophe, Thomas ou Jean-Pierre ne sont pas des homosexuels patentés ou refoulés, non. Ce sont des mâles avec tous les attributs qui le prouvent. Oui, tous ceux qui démontrent sans faille que ce sont des hommes, des vrais, c'est à dire tant leur psychologie impénétrable que ce qui orne le haut de leurs cuisses.
Pourtant, je crois n'avoir jamais eu d'amis du genre masculin qui ne soient pas inoffensifs aux femmes. Ni même de vieux amants. Alors forcément, je m'interroge et je doute de moi. Quelles sont donc les qualités qui me manquent pour qu'un homme veuille de moi comme son amie, sa confidente. Pourquoi ne puis-je profiter de son épaule accueillante quand la tristesse m'assaille et me lover dans ses bras sans craindre que ses mains ne trainent subitement sur mes reins ?
Oh, dans le passé bien sûr, j'ai souvent cru avoir rencontré une exception. Enfin, je m'enorgueillissais de pouvoir dire à l'instar de mes amies "Marco est un super copain, on s'amuse bien ensemble. Je peux tout lui raconter..." et je ne me gênais pas pour lui narrer dans le détail les affres des élans de mon cœur, pour lui demander son avis neutre et compatissant et pour solliciter ses conseils en stratégie amoureuse. Jusqu'au jour où, infailliblement hélas, il me faisait des avances. Incrédule, la bouche bée et le visage blême j'accueillais la confidence et son désir caché comme une trahison. En général, je décidais sur le champ de ne plus le voir car il avait osé détruire irréversiblement l'amitié que je croyais avoir construit avec lui pour toujours. Drame de ma vie. Tous ceux qui recherchaient mon amitié recherchaient en fait la douceur de mon lit.
Pourtant en vieillissant, la tendance semble s'inverser. Je devrais me réjouir et jubiler enfin à l'espoir fou qu'un homme veuille de moi comme amie. Et bien non, voilà maintenant que je panique. Car enfin, s'ils veulent de moi uniquement comme d'une amie que cela peut-il donc signifier ? Et les démons de me souffler à l'oreille que sûrement je ne suis plus séduisante. Que seuls ma personnalité et mon caractère agréables ont des attraits à leurs yeux et que ce qui fait mon charme ne se loge plus dans mes formes harmonieuses et ou dans mon sex-appeal infernal. Ah, que je me sens femme dans mes contradictions et comme je m'en blâme. Ils me convoitent, je les conspue comme des bêtes testostéronées. Ils recherchent ma conversation et mon écoute attentive et je les foudroie de mes yeux noirs, qu'ils calcinent instantanément et que cendres ils deviennent s'ils ne se consument pas par le feu de leur amour pour moi.
Hélas, tous ces décrets ne servent à rien et j'ai beau siéger dans mon tribunal et ériger mes vœux en loi, le fait demeure. N'aurais-je jamais d'amis mâles qui ne soient pas des prétendants qui cachent leur engouement ou des amateurs de chair jumelle ?
Ces questions me harcèlent alors que je reçois dans une enveloppe à bulle une missive à l'ancienne. De celle qui affiche une adresse manuscrite et qui comporte quelques feuillets à l'écriture tonique. Un petit livre l'accompagne. Je scrute l'écriture comme on ausculterait un corps malade et tente de déceler dans les pleins et les déliés de qui émane cette surprise. Je lis avec émoi, et plus je lis plus je me dis "mais, mais..." Et si finalement j'avais un ami sans même le savoir ? De ceux, discrets, qui n'imposent rien mais qui sont là. Ses mots me font sourire et l'ouvrage qu'il m'offre me dit combien il me veut du bien.
En effet, qui d'autre qu'un ami m'offrirait un "Petit traité d'éducation lubrique" ? Car il faut bien m'aimer pour m'adresser un tel ouvrage. Altruisme de celui qui me veut du bien en assurant mon éducation en tout point. Et puis, il faut bien me connaitre aussi pour savoir que je vais m'en régaler.
Alors, altruiste à mon tour, je n'hésite pas à reproduire ici quelques passages, espèrant que l'auteur, sans droits d'auteur, n'y verra pas de mal.
"la futution (de toutes les créations de l'industrie humaine, la plus délectable et la plus inutile) peut s'effectuer dans divers positions que voici brièvement exposées (...)
5 - La position pivotante : elle est réservée aux experts.
Le fututeur, sa queue coriace plantée dans le sexe de la femme, pivote, l'air égaré en maintenant les reins de sa compagne.
10 - La position suspendue :
L'homme, appuyé debout contre un mur, tient sa maîtresse dans le berceau de ses mains. La maîtresse glisse ses bras autour du cou de son amant comme une corde et, s'aidant des pieds contre le mur où son amant est appuyé, commence un délicieux mouvement de roulis. Les coeurs des deux amants battent à l'unisson. Le monde autour d'eux s'abolit. Et chacun peut se dire, s'il a quelque culture :
"Et que, d'un branle habilement léger,
En sa moitié ma moitié je recolle !"
13 - La position dite de la farandole :
Une dizaine de jeunes filles, pensionnaires d'un institut religieux, s'embrochent en chapelet à l'aide de gode-michés et forment une charmante farandole qui symbolise le printemps. Cette agreste figure d'une beauté botticellienne, peut être également composée par de folâtres jeunes gens. Mais celle-ci est loin d'avoir la légèreté, la douceur et la grâce bucolique de celle-là. Tout déjeuner sur l'herbe (vulgairement appelé pique-nique) qui se veut réussi ne peut que s'achever sur une farandole. Les plus grands peintres l'ont compris."
Cliquez dessus pour agrandir.
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24 novembre 2008
ELLE - Je suis snob, et alors ?
Evidemment, il faudrait être folle pour avouer tout de go "je suis snob !"
Pourquoi affirmerais-je en effet, selon la définition communément acceptée, que je suis une personne "Qui adopte sans discernement et avec ostentation les idées, les goûts, les usages de ceux qui représentent à ses yeux le critère social idéal de la distinction (...) l'adjectif, relevé (1888) au sens de "prétentieux"...". Même si cela était, ou plutôt, surtout si cela était, il serait suicidaire de l'avouer car alors les 3 cohortes et demie de mes lecteurs quitteraient immédiatement le terrain de mon petit théâtre pour aller s'ébattre ailleurs. Pour les ignares, je signale au passage qu'une cohorte est six cents personnes. Cela vous donne alors une idée de l'ampleur du risque que je prends. Oui, je sais, je m'emballe car finalement 3 cohortes et demie c'est peu. A ce propos, je compte sur vous pour pratiquer illico-presto du prosélytisme à outrance pour élever ce blog magistral au rang de primothéos.
Bref, je reprends. Il faudrait être folle, disais-je, ou bien s'appeler Boris Vian pour fanfaronner "J'suis snob, j'suis encore plus snob que tout à l'heure...". A moins que, plus simplement, je n'embrasse l'expression, à défaut d'un beau mâle, dans son acception originelle, à savoir : Sine Nobilitate. S-Nob. Sans noblesse. Alors oui, je l'avoue, je suis snob. Aucune chevalière orgueilleuse n'orne mon annulaire et aucun sceau glorieux ne vient frapper la cire qui cachette mes lettres enflammées.
Je suis donc issue de la plèbe. Aucun sang bleu n'irrigue mes veines, aucune particule accolée à mon nom, aucun ancêtre mort de manière héroïque sur un champ de bataille pour l'honneur d'un royaume. Et puis, si la noblesse est fondée sur la naissance, alors je dois l'admettre je n'en ai pas. Pourtant, je ne me sens pas sans noblesse et je tente à tout moment de me comporter selon des codes que ne renierait pas le meilleur des chevaliers. J'essaie en toute humilité par mes qualités, par mon mérite et par mes valeurs de mériter cette qualification. N'aimerais-je pas, en effet, que l'on dise de moi qu'il y a de la noblesse dans mon comportement, dans ma relation à l'autre, dans mon allure, que sais-je encore. Autre façon de dire que je suis quelqu'un de bien. Que chacun de mes actes est mû par le respect et qu'au-delà de mes aprioris et de mes jugements, je cherche à voir et à promouvoir dans l'autre le meilleur. Que je réforme mon caractère volontiers critique, en me forçant à la pratique de la bienveillance même si trop souvent celle-ci se laisse supplanter comme une jeune fille timide par le cynisme et le jugement hâtif, tellement plus faciles à exprimer.
Alors, si ce qui précède est bien ce que je suis, pourquoi je hais, oui, je hais le tutoiement intempestif ? Pourquoi suis-je capable de m'agacer jusqu'au sang lorsqu'un qu'un inconnu s'adresse à moi, l'air de ne pas y toucher, avec un tu qu'aucun lien intime ne vient justifier ? Hier, à la station Tamoil de mon quartier, le gérant, quarantenaire passe-partout, me tend le ticket de caisse à signer, accompagné d'un improbable "tiens, tu peux le signer s'il te plait !" Imaginez la tête de Gicerilla qui se renfrogne en esquissant un rictus dédaigneux qui tente de ressembler à un sourire accueillant. Imaginez la tempête de mots indignés qui se déclenche dans mon cerveau alors que mes lèvres tentent de retenir le souffle brûlant qui plus sûrement que la lave calcinerait l'impudent. "Nan, mais, v'là qu'il me tutoie celui-là ! D'où ki sort, on n’a pas élevé les cochons ensemble..." Le pire, c'est que cet homme n'y voyant pas le mal, me sourit aimablement et attend que la Gicerilla, rigidifiée par l'audace de l'affront, signe enfin d'une main pétrifiée le morceau de papier. Ma signature, gribouilli hâchuré, est le reflet du conflit qui m'habite et un graphologue y discernerait sûrement toute la palette des colères suscitées par l'outrage qui, selon moi, m'est fait. Me direz-vous enfin d'où vient cette réaction épidermique, pourquoi ne supporté-je pas ce tu comme un outrage à ma majesté ? Moi, issue du peuple ne devrais-je pas me féliciter qu'un inconnu m'octroie, par le tu, le statut d'égale ?
Serait-ce alors que pour de bon, à l'instar de Vian, je suis snob ?
05:04 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (27) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tamoil, je suis snob, boris vian, familiarité, dérision
21 novembre 2008
ELLE - Envie de lui
Non. Non, je t'en prie, laisse-moi !
Il n'insiste pas. Il sait. Il se lève doucement. Ne pas faire de remous avec les draps pour ne pas la noyer. Elle pleure déjà, en silence, il le sait. Un hoquet dans la voix, des sanglots qu'on refoule. Il connait chacun de ses non-dits qu'ils se sont si souvent dit. Il sort sur la terrasse. Le froid ne le touche pas tant il brûle de remords et de culpabilité. Deux ans déjà. Des nuits qui s'étirent sans fin quand avant, le petit matin venait bien trop tôt. Il aspire profondément. Tire sur la cigarette comme un condamné. N'est-ce pas ce qu'il est ? Le parallèle malicieux le gifle violemment et un sourire amer étire ses lèvres sensuelles. Deux ans. Deux ans qu'ils jouent mais elle n'en peut plus. Deux ans qu'ils essaient de faire la nique au sort que la vie lui a jeté. Deux ans qu'à force de vouloir, d'y croire, ils se caressent, ils se désirent et se prennent sans pourtant plus jamais se posséder. Une contraction de son ventre comme un coup au plexus. L'envie de pleurer qui le plie en deux. Retenir ses larmes car rien ne pourra plus changer. Elle ne veut plus maintenant. Plus du tout. Plus rien. Plus de ces ballets nocturnes qui abrasent leurs peaux sans jamais les rassasier. Désir qui les laisse à vif comme après le passage d'une toile émeri.
Il l'aime. Il l'aime tant et son désir, si vivant, ne peut plus s'exprimer, la conquérant comme avant. Il se revoit. Le vent dans le visage, tout sourire, qui dévale la pente. La neige est fraiche, dix centimètres de poudreuse amortissent le bruit de ses skis qui glissent comme sur de la ouate. Des virages qui éclaboussent en mille flocons bleutés. Elle le suit. Avec lui, elle n'a pas froid aux yeux. Et puis son cri. Un hurlement qui accompagne sa chute. Elle le voit partir dans le ravin. Elle s'approche du bord. La déclivité n'est pas grande mais elle le voit étendu 2 mètres plus bas et son corps n'a plus de sens... Deux ans. Deux ans que la voix du médecin résonne à ses oreilles. Il ne bandera plus. Jamais. Il remarchera ? Oui, bien sûr mais il ne pourra plus jouir de sa chair comme avant, ni lui offrir d'autres corps à corps comme avant. Aujourd'hui l'imagination et les artifices ne lui suffisent plus. "Je veux que tu me prennes, tu entends, toi, seulement toi... Je te veux toi, ta chair, ton sang en moi !" Plus rien d'autre ne la satisfera. Alors elle dort, voilà.
Il retourne dans la chambre. Le froid l'a suivi. Il se glisse contre elle. "Mon amour, oh, mon amour. Demain. Fais-moi confiance, demain soir."
Il lui a laissé un mot sur la table de nuit le matin en partant. Elle a respecté les consignes à la lettre. Il est 19h00 lorsqu'elle glisse la clé dans la serrure. La maison est dans l'obscurité et seule une lueur orangée vient de leur chambre. La liste des instructions muettes se déroulent dans sa tête. Elle est vêtue comme il le lui a demandé. Les talons frappent le carrelage de l'entrée alors qu'elle se dirige, la peur au ventre, vers la chambre. Les fantômes de l'échec et de la frustration s'accrochent à sa jupe et ralentissent son pas. Elle n'y croit plus. Elle y croit trop. Elle le veut tant.
L'obscurité est quasi totale et seule la faible lumière d'une bougie parfumée dans un coin reculé de la pièce dessine les contours des meubles, assez pour ne pas chuter. Une musique lancinante et basse, née de nulle part occupe le silence. Elle imagine sa silhouette, là-bas, assise sur le fauteuil dans le coin opposé au lit. Elle imagine mais ne voit rien.
Et subitement sa voix. "Mon bel amour, avance jusqu'au lit. Ne dis rien. Laisse-moi te guider. Fais-moi confiance" Elle avance, hésitante comme une débutante, le ventre noué. "Ôte ton chemisier, doucement..." Et un a un, avec une lenteur de stripteaseuse elle fait sauter les boutons pour dévoiler à la lueur rosée ses seins ronds qui pigeonnent dans des dentelles précieuses. La soie glisse le long des bras et atterrit à ses pieds. "Tu es belle, si belle..." Il ne peut rien dire d'autre et la chaleur de ces simples mots lui brûle le ventre. Elle le veut déjà, elle sent son corps qui répond à ses paroles comme sous l'effet de ses caresses. "Ôte ta jupe !" Elle se tourne vers le lit pour se montrer de dos. Ses mains habiles déboutonnent la ceinture et font glisser le zip. La jupe rejoint le chemisier au sol et il retient son souffle devant la beauté de ses hanches et la rondeur de ses fesses qu'il voudrait pénétrer sans ménagement. Mais rien ne se passe et son désir reste amolli entre ses cuisses. Envie d'hurler mais il n'en fait rien.
"Penche-toi en avant, montre-moi ton cul. Ecarte les jambes et glisse ta main. Je veux voir ta main s'agiter sous la dentelle. Fais-moi voir comment tu te caresses quand tu as envie de moi !" Elle s'exécute, partagée entre la peur et l'envie. C'est le jeu. Elle en connait les règles et les accepte. Sa main docile s'immisce dans ses chairs et le plaisir immédiat qu'elle se donne lui fait oublier tout. Il la contemple alors qu'elle gémit. "Raconte-moi ton envie, je t'en prie ma chérie, raconte-moi ton désir !" Et alors qu'elle s'offre à ses regards sans pudeur, elle lui dit combien elle le veut, là, maintenant. Elle lui dit comment son sang bat entre ses cuisses, elle lui dit la douceur de sa chair inondée de cyprine, elle lui dit les parfums de musc qui montent à ses narines. Et puis la violence du désir de lui qui monte en l'étranglant. "Tu me veux mon Amour, dis, me veux-tu vraiment ?" Et son oui est comme une supplique, et son oui tremble dans les sanglots. "Ferme les yeux mon Amour, ne pleure pas, ferme les yeux, je viens..." Elle obéit. Son cœur qui bat dans le désordre, ses jambes qui flageolent.
Et puis soudain un sursaut. Des mains qui saisissent sa taille et qui l'attire. Sa peau bouillante qui vient lui brûler le dos, ses cuisses velues qui frôlent les siennes. "Ah !" Son sexe dressé contre son cul. "Chut, laisse-moi faire. Ferme les yeux." Elle sent enfin sa queue qui la pénètre tout doucement. Le sexe de l'homme qu'elle aime enfin, à nouveau, qui fouille ses chairs en va et vient affolants. Sa poigne ferme sur ses hanches et ses bourses qui battent la cadence.
Subitement, des lèvres sur ses lèvres qui l'empêchent de crier. Une langue qui l'embrasse et se noue à la sienne. Un baiser qui l'embrase et des mains qui encadrent délicatement son visage. Elle ouvre les yeux, éperdue, affolée. Le plaisir qui monte l'affaiblit et pourtant elle veut crier. Devant elle, à genoux sur le lit, son mari qui l'embrasse à pleine bouche les yeux noyés d'amour et en même temps dans la glace son mari qui la prend et la laboure avec ardeur. Son mari dédoublé. Le cœur qui lâche, les larmes qui coulent mais le plaisir qui monte toujours. Elle le hait pour ce traquenard, elle l'adore pour ce coup monté. Et son désir plus fort que tout, fort comme la vie et son désir de lui. Sa colère se rend, dépose les armes. La panique a quitté ses yeux. Elle les ferme et se laisse aller aux caresses conjuguées de son mari et de son reflet.
Et lorsqu'enfin la jouissance l'emporte aux confins de l'inconscience, elle remercie en silence Mère nature d'avoir inventé la gémellité ...
06:06 Publié dans Eros | Lien permanent | Commentaires (30) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : frustration, impuissance, triolismes
18 novembre 2008
ELLE - Quand Elle s'envoie en l'air
Il fait frisquet et l'air semble craquer comme de la cellophane à l'ouverture des volets.
Le ciel ce matin a choisi dans sa palette un bleu layette très pâle, presque lacté qui dessine les crêtes des montagnes nettement. Le soleil se lève tout juste et ses rais faiblards encore luttent avec le noir qui recule peu à peu.
Je suis prête. Incapacité de qualifier mon état, mélange doux-amer d'anticipation excitée et de craintes. Je rejoins le point de rendez-vous où mes futurs compagnons de voyage sont en majorité arrivés, qui les mains dans les poches un peu désœuvrés, qui l'appareil photo déjà vissé à l'œil pour ne rien perdre de tout ce qui se passe. Je retrouve mon ami Karl, sorte de viking blond égaré pour toujours dans ses montagnes. Sa haute silhouette se détache du lot et m'est un point d'ancrage visuel rassurant alors que je ne connais personne.
Les responsables sont arrivés qui déballent avec l'économie de mouvements des gars bien entrainés les nacelles, les ballons et tout l'attirail grâce auquel bientôt ils vont nous envoyer dans les airs. Comme un vide m'habite, de celui où il n'y a plus d'espace pour les pensées, le vacuum latin qui en dit long. Vide comme celui qui laisse faire les gestes gentiment commandés par les pilotes et assistants car il est incapable de réfléchir. Rencontre matutinale dans un environnement différent qui m’ôte tout mes repères. Je ne pense pas, c'est rare, je suis dans le faire.
Les ballons gigantesques, rêveries incarnées des frères Montgolfier, se sont dressés dans la prairie au son assourdissant du gaz brûlé à gros débit. Les nacelles apparaissent alors minuscules au regard de ces enflures géantes de toile colorée. Par lot de six nous sommes distribués. Droits comme des crayons dans un pot, la mine pointée vers les cieux, nous tentons au mieux de nous accommoder de cette intimité soudaine des corps collés. Promiscuité accueillie sans rechigner car n'allons-nous pas tous partager des sensations inédites ? Moi, l'agrégaire, je vais devoir accepter pendant une heure la présence d'inconnus contre mes flancs, mais heureusement Karl est là, gardien sûr si nécessaire de mon corps et de mes émotions. Il est fin psychologue et sait voir dans n'importe quelle inflexion de ma voix, dans n'importe quel rictus fugace ce qui m'émeut ou m'agace.
Nous décollons. Les quatre autres personnes, deux hommes et deux femmes, semblent enthousiastes. Le papi avec la caméra au poing, souriant à tout moment, accompagné de sa femme. Un homme jeune au visage renfrogné, de ceux qui grognent plutôt qu'ils ne parlent, se tait. Son corps résolument plaqué de face à la nacelle, il nous offre son dos silencieux comme un avertissement, laissez moi en paix. La deuxième femme est volubile et parle volontiers au couple de retraités. Je les observe en silence. Aucune envie de me mêler à la conversation. Envie de me vaporiser dans l'éther qui m'entoure, si clair, si vierge que je respire à pleins poumons. L'agrégaire qui s'enferme dans sa bulle pour mieux jouir de l'expérience inédite de flotter sans contraintes dans l'air craquant du matin. Karl reste silencieux. Il tente parfois de me faire parler car il a sans doute senti qu'une forme d'inquiétude commençe à m'habiter.
Le rien nous entoure. Nous flottons dans l'impalpable et nos ascensions et descentes permanentes ne sont percevables que grâce aux repères que nous sont devenues les montagnes. Le ciel est immaculé. Drap bleu qui se fonce à chaque minute qui passe, avec le soleil qui renforce son pouvoir. La nuit a fuit pour de bon. Notre ombre comme une tête d'épingle se projette sur les flancs des montagnes. L'Aiguille du midi nous regarde droit dans les yeux ! Mon dieu, nous sommes donc au dessus de 3000 mètres.
Réalisation subite que rien ne nous soutient finalement que le gré du vent et les vapeurs brûlantes des gaz d'échappement. Réalisation subite que je vis un miracle constant qui ne doit surtout pas cesser car alors plus de Gicerilla. Un sentiment insidieux force le barrage de ma raison. Les doutes me rongent doucement, érodent ma quiétude comme une vague insistante. Mes yeux ne voient plus ce qu'ils voient. Mes yeux ne voient plus qu'au travers d'une forme d'effroi émerveillé. Pourtant je n'ai pas peur. Non, bizarrement, la peur est absente. Mais ma quiétude qui s'altère me donne à voir la terre différemment. Des considérations philosophiques sur l'impermanence de la vie viennent s'associer aux paysages que je regarde encore plus intensément. Chaque minute peut voir la fin arriver, alors profiter, oui, profiter. Inonder ses pupilles des beautés étalées comme des étoffes de prix en des plis verdoyants tachetés de toutes les tonalités de l'automne. Se dire que si je meurs demain je ne regretterai rien.
Puis la descente imperceptible, sans douleur, qui grossit comme une loupe les choses qui constituent notre vie avec, pour certaines, leur hideur ignorée. Rapprochement qui éloigne pourtant car de haut on voit tout tellement plus clairement. Le micro devient macro, ou serait-ce le
contraire ? Perte subite de l'objectivité et du recul par la plongée dans le réel. Comme un rêve qui s'achève laissant des traces d'éther dans tout le corps qui permettent, pour quelques heures encore, de garder les yeux vraiment ouverts sur la richesse de la vie, sans que cette satanée lucidité socio-culturo-économico-géo-politico-réaliste ne me rattrape pour tout gâcher.
Envie de vous rafraichir les idées ? Allez, volez !
05:51 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : alpes montgolfières
16 novembre 2008
ELLE - Mauvaise élève
Je suis une mauvaise élève dans l'âme !
Je peux même dire que je suis rebelle. Rien n'apparait de ce trait de mon caractère à celui qui me méconnait car je suis respectueuse des lois, de la hiérarchie, des idées des autres même si elles sont en opposition avec les miennes. Je suis civilisée, être civique autant qu'il se peut. Je ne fais partie d'aucune mouvance révolutionnaire et l'anarchie n'est pas mon crédo. Pourtant, rebelle je suis à l'autorité mal placée qui utilise sa légitimité de fait pour faire valoir ses commandements. Rebelle je suis aux mouvements de foule, aux tendances à la mode, aux engouements populaires. Je suis agrégaire. Parfois j'en deviens presque insupportable de ne pas vouloir être un mouton suiveur.
Alors évidemment, lorsque je me suis fait taguée, je me suis dit "la barbe !" ou quelque chose comme cela. La rebelle en moi de sa voix criarde, un soupçon véhémente alors il n'y avait rien à soupçonner, me dit alors "ah, non, pas toi ! D'abord, tout le monde s'en fiche. Tes goûts et tes couleurs leur importent peu au fond. Et puis quel intérêt de jouer ce jeu ?" Elle a développé ses arguments avec une telle éloquence que je me persuadai rapidement qu'elle avait raison. C'est quoi ce jeu de relais, dit moi ce que tu écoutes, je saurai qui tu es, alors que toute la blogosphère se fiche comme d'une guigne de ce qui me fait pleurer ou rire.
Et pourquoi cette rébellion ? Pour ne pas faire comme tout le monde. Pour ne pas être banalisée, perdue dans la masse moutonnante qui va les yeux fermés, confiante, vers le précipice. Singulière je veux être. Et puis, petit à petit, je me suis amadouée. Car enfin, ne serait-ce pas faire preuve de bonhomie et de bienveillance que d'accepter de jouer le jeu qui m'était proposé ? Et la bienveillance n'est-ce pas justement la vertu que chez moi à tout moment je veux stimuler ?
Alors, dans le souci de répondre positivement aux sollicitations joueuses de Bougrenette, de Zorg, et d'autres encore dont j'ai malheureusement oublié le nom, je m'exécute. S'exécuter ? Quelle drôle d'idée. Ah, chère langue française. Ca me fait penser à l'Ecume des jours de Vian avec le pharmacien qui exécute l'ordonnance en la guillotinant ! Bref...
Les règles :
Choisir cinq chansons qui vous ressemblent et expliquer pourquoi.
Faire une playlist des cinq titres.
Rajouter, en sixième position, LA chanson.
Et taguer 5 personnes de votre choix.
Je rassure ceux qui, à l'énoncé, ont flippé : je ne taguerai personne, non, non, non !
Choisir c'est renoncer, et j'ai dû me dépouiller en chemin de tant d'autres que j'aime tant. Mais puisqu'il s'agit de faire un choix, je le fais. Il est valable aujourd'hui mais qu'aurait-il été hier et que serait-il demain ?
Orly de Jacques Brel : parce que c'est Brel, parce que les mots sont universels, parce que j'aime...
Il duetto - Lakme de Léo Delibes : parce que c'est envoûtant, parce que les notes s'insinuent sous ma peau et me donnent à chaque fois l'envie de me fondre en spirales dans l'être aimé...
Hope there's someone - Antony and the Johnsons : parce qu'il a une voix incroyable, parce que ses peurs sont parfois les miennes...
Bachelorette de Björk : parce que c'est grandiose, parce que c'est symphonique comme un cri de vie...
Heaven can wait - Bat out of hell de Meat Loaf : parce que c'est mon adolescence, parce que c'est un gros dur finalement si tendre...
Bon alors, qui me dira avoir lu cette note avec intérêt ? Qui me dira, sans mentir, avoir écouté toutes mes chansons ? Hum...
05:38 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (26) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tag, musique
13 novembre 2008
ELLE - L'hydraulique du jardinier
"Mesdemoiselles, Messieurs, allons silence, le cours commence, on se concentre."
Bernadette est juchée sur l'estrade. Elle aime sa classe à l'ancienne avec ses vieux bureaux en bois gravés de mille mots noircis, les fenêtres aux multiples petits carreaux, cauchemar des femmes de l'entretien qui donnent sur la campagne, le tableau noir qui est vert depuis bien longtemps. Abandonnée l'ardoise. Revêtement synthétique qui ne résiste pourtant pas si bien aux passages répétés de l'éponge. Depuis toute petite, d'aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle a toujours voulu enseigner. La faute de la craie blanche qui crisse parfois et du tableau noir. Elle sourit à l'intérieur en constatant à quel point une vocation peut venir d'un petit rien.
Elle scrute la salle. Sa classe préparatoire est bariolée. Toutes les couleurs se mélangent et la dominante ce sont les garçons. Elle n'a jamais compris le manque d'attrait de sa matière aux yeux des filles. N'a-t-elle pas choisi elle-même cette discipline, la physique, entre toutes ? Deux filles seulement, Magalie et Marine, perdues parmi vingt-huit garçons. Pas facile de se faire respecter et la féminité remisée par la force des choses au profit d'une gouaille de mâle décalée et sans élégance. Faire comme les garçons et mieux encore pour avoir la paix, au moins. Occulter à tout prix les signes de féminité comme autant de faiblesse et camoufler sa sensibilité derrière des accoutrements masculins.
Elle en a parlé dans la salle des professeurs. Comment faire pour protéger les filles et éviter qu'elles ne se fassent harceler. Aucune solution. Elle en a même parlé au jardinier. Pascal, le jardinier qui passe une fois par semaine pour s'occuper des espaces verts. Elle l'aime bien le jardinier et tout lui est prétexte pour lui parler. Il lui a semblé qu'il n'est pas insensible aux discussions qu'ils ont de temps en temps. A vingt-sept ans elle est toujours célibataire. Lui aussi, apparemment. Ca crée des espoirs. Elle minaude souvent et lui semble l'apprécier. Ils jouent à s'échauffer les sangs, l'air de rien, à force d'allusions à demi-mots et de plaisanteries bon teint. C'est un manuel qui a de l'instruction et de la finesse d'esprit, et la conjugaison des deux lui plait et attise son envie. Il l'a invitée à diner ce soir. Elle lui doit une réponse à la fin des cours. Elle lui dira oui, c'est sûr.
"Aujourd'hui nous allons aborder les principes hydrauliques. Dans un premier temps nous allons répertorier ce que recouvre le mot hydraulique. Vous noterez qu'il désigne deux domaines totalement différents, hormis que chaque domaine implique un liquide. Ces deux domaines sont :
- les sciences et les technologies de l'eau naturelle et ses usages,
- les sciences et les technologies de l'usage industriel des liquides sous pression
Ce que nous aborderons plus particulièrement ce sont les différentes techniques pour véhiculer un liquide. Nous nous intéresserons dans les cours à venir à la dynamique des fluides. Bon, pour commencer, qui sait comment l'eau arrive au robinet dans la salle de bain ?"
Aucune main ne se lève. Un silence lourd d'ignorance pèse sur chacun qui plonge le nez dans le cahier. "Allez, cherchez bien, vous devez bien avoir petite une idée." "Euh, ben y'a des installations avec des pompes..." "Oui, en effet, c'est une possibilité mais il en existe d'autres techniques bien plus anciennes qui utilisent la mécanique des fluides. Aucune idée ?" "Ben y'a les Romains et les aqueducs." "Bien ! Et avez-vous une idée de comment cela fonctionne ?"
De nouveau des regards interrogateurs à droite, à gauche. Qui saura se montrer le plus savant ou le plus spirituel ou espiègle. Décidément, la culture générale se perd. Et la voilà d'entamer son explication sur la force de la gravitation pour acheminer l'eau en décrivant sommairement comment les Romains avaient su ingénieusement contourner les accidents du relief. Elle explique en mots simples, de ceux qu'utilise celui qui maitrise son sujet, comment ils pouvaient tour à tour creuser un tunnel, construire un pont ou utiliser un siphon.
Au mot siphon une main se lève. "Euh, M'dame, le siphon c'est comme quand on pique de l'essence dans un réservoir ?" Elle sourit. Un exemple loin d'être exemplaire mais qui lui permet d'aborder ce phénomène qui cadre parfaitement dans le programme. Elle décrit comment le siphon sert à transvaser des liquides grâce à un phénomène mécanique utilisant un récipient vide en contrebas et un autre plein situé en hauteur permettant au liquide du récipient supérieur se déverser dans le récipient inférieur...
La sonnerie retentit. Les jeunes se lèvent comme un seul homme à peine notés les devoirs pour le cours suivant. Magalie a oublié un sac au pied de son bureau. Bernadette regarde la salle vide qui résonne du silence revenu, comme une absence. Un coup sec sur la porte et le visage de Pascal dans l'entrebâillement. "Je peux entrer ?" Elle est surprise et elle rougit cramoisie. Elle ne s'attendait pas à le voir si tôt. Elle se trouble. Il s'approche du bureau. Il porte un costume de ville qui la surprend, lui toujours habillé en baroudeur du sécateur. "Alors, vous vous êtes décidée pour ce soir ?" lui demande-t-il en contournant son bureau. Elle répond oui dans un souffle alors qu'il se penche pour l'embrasser.
Ils n'ont pas entendu Magalie accompagnée de Marine qui sont revenues pour récupérer le sac oublié. Les deux filles observent la scène en pouffant une main sur la bouche pour ne pas se faire repérer. Et Marine d'interroger Magalie en susurrant "tu crois qu'elle lui explique le phénomène du siphon ou de la pompe ?"
Quand IMAGO ne cesse de stimuler mon imagination !
05:41 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (26) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pompes, pipes et compagnie
10 novembre 2008
ELLE - Eloge de la légèreté
Il y a peu de temps j'ai lu une note originale sur l'un des blogs que je fréquente.
Mais si, je vous assure, on peut fréquenter un blog. L'hôte y est généralement accueillant car rares sont ceux qui disposent un cerbère à l'entrée même si parfois l'enfer n'est pas loin. La note en question envisageait comme il serait doux de remonter le temps pour finir en beauté dans le feu d'artifice de la jouissance. Je crois que le concept n'est pas nouveau et que nombre d'artistes l'ont exploité, mais de le redécouvrir par hasard me laisse rêveuse.
Et par une association d'idées propre à mon cerveau autonome qui fait bien les liens qu'il veut sans qu'à aucun moment ma volonté n'intervienne, j'observe que d'une certaine façon, ces derniers temps, je vis cette remontée improbable dans le temps. En effet, ne suis-je pas en train de revivre certains plaisirs, disparus depuis bien longtemps, que seule la jeunesse insouciante octroie ? Il m'a fallu une rupture. Il m'a fallu une longue période de deuil pour enfin retrouver la femme légère en moi.
"A toute chose malheur est bon" dit-on. Ce qui me paraissait une malédiction il y a peu encore me devient bénédiction. Aucune attache, aucune responsabilité. Ne rendre de comptes à personne. Qu'à soi seule. Ne pas devoir se justifier aux yeux de qui que ce soit. Avoir cette liberté extrême de décider de faire ce que l'on veut sans aucune autre contrainte que celle que l'on s'impose. Ne pas gérer son budget en bonne mère de famille qui a des responsabilités mais gaspiller l'argent durement gagné au gré de ses envies, au gré de ses fantaisies. Dans un monde où la gravité, fossoyeur moderne, creuse la tombe de nos rêves à coups de pouvoir d'achat, d'impôts, de taxes et autre destruction de la couche d'ozone, se payer du superflu et de la futilité n'est-il pas luxe suprême ?
Je respire à plein poumon des bouffées d'hélium. Je m'allège et seule ma voix semble se fâcher d'être un instant risiblement Daisyfier. Ah, celle-là, depuis qu'on lui a dit qu'elle était à l'ouie agréable, elle ne supporte pas d'être déformée. Heureusement, je ne me prends pas au sérieux. C'est cela. Ne jamais se prendre au sérieux mais connaitre sa valeur sans pour autant faire cas de ce que disent les gens de moi. Laisser rire aux éclats ma joie et tant pis si les méchants la trouve trop bruyante. Parler de chiffons en femme experte et accepter de disserter de manière docte de la qualité de tel fard à paupière ou de telles dentelles.
Des gaietés de petite fille me saisissent et mon sourire facilement révélé traduit combien ce nouvel état me plait. Une expression hybride, entre béatitude et niaiserie, réjouit mon visage. Au feu les rides de concentration, les moues dédaigneuses face à ces caissières complices qui se débitent des sornettes affligeantes de caisse en caisse. La légèreté apparait intimement liée à la tolérance et, à elles deux, elles décrassent ma face de ses airs préoccupés, de ses airs d'importance. Les rides s'accentuent mais ce ne sont plus celles du lion mais celles bien plus séduisantes dessinées par mes zygomatiques en action. Mon pas devient alerte, voire sautillant et la marelle n'est pas loin qui me fait fredonner à cloche-pied 1, 2, 3, 4 jusqu'au Ciel ! Comment vous expliquer qu'une alchimie inédite bien plus enrichissante que la pierre philosophale distille en moi des envies de vie rose, palpitante, affriolante ?
Il semblerait que cette légèreté donne à mon allure cet entrain communicatif qui fait se retourner à mon passage les mines grises et qui les fait sourire avec l'étonnement bienheureux de l'aveugle qui à nouveau voit. Qu'il est bon d'accepter cette part de soi maintes fois rejetée au profit d'une pseudo crédibilité que seul le sérieux donne. Enfin, c'est ce que l'on croit. Jouer comme une enfant parmi les adultes avec cette espièglerie qui n's'en soucie guè-è-re, marchand de pomme de terres, du qu'en dira-t-on.
Retour à l'équilibre des plateaux de ma vie comme une balance où la légèreté en sons cristallins le dispute à la gravité pesante et prétentieuse. Alors à tout ceux qui me lisent, englués dans la certitude que, dans cette vie, seul le sérieux est de mise j'ai envie de dire "Soyez sérieux quand il le faut en apportant aux choses le soin et la réflexion qu'elles méritent, mais surtout ne vous prenez pas au sérieux au risque de vous gonfler d'importance que vous n'avez pas."
Et parfois, croyez m'en, laissez-vous donc aller à la légèreté !
* * *
Quoi, elle est barbante cette note ! Pff, n'importe quoi ...
05:39 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : légèreté
07 novembre 2008
ELLE - L'habit ne fait pas le moine
Cela fait plus d'un an que je le vois deux ou trois fois par semaine.
Il n'échange avec moi que des regards discrets, presque du bout des yeux. De ces regards qui ne se veulent surtout pas envahissants, qui ne font qu'effleurer la prunelle de celle qui s'y soumet. Regards croisés comme par hasard. Selon les jours, je détourne le regard exprès, parce qu'au fond je suis une sacrée pimbêche qui n'offre pas toujours gracieusement ses yeux noirs. Souvent, je me vois faire et me tance sans pour autant pouvoir faire autrement. Prétentieuse, perchée sur son rameur, Madame ne se laisse pas facilement approcher et tous ne sont pas dignes, en fonction de ses lunes, d'échanger avec elle de la complicité suante, de celle qui fédère les "souleveurs" de fonte.
Et que celle qui n'a jamais fait sa mijaurée en refusant à un homme l'aumône d'un regard bienveillant me jette la première pierre.
Je suis passée maitresse dans l'évitement. Mais celui-là, parce qu'il est effacé, me donne plus souvent envie de lui répondre silencieusement d'un timide sourire et d'un battement de cils. Parfois, la peste qui sommeille en moi fait salon dans mon for et me débite des vacheries. Je lui prête quelques fois une oreille attentive prompte à pouffer de rire "Tu as vu, il est carré. Presqu'aussi large que haut. Et puis tu as vu son cou de taureau. En plus, il se teint les cheveux. T'as vu comme il est brun aujourd'hui ? On dirait Leymergie ! Et puis sa coupe de cheveux, mon dieu. Guillaume le conquérant sans les conquêtes. Il n'aurait pas détonné dans le film de Besson..." D'autres fois, je chasse l'importune dans un méandre de mon cerveau jusqu'à la prochaine incartade. Bref, cet homme vous l'aurez compris n'a rien de remarquable, si ce n'est que la délicatesse qui émane de lui est suffisamment saisissante pour qu'elle me conquière et du coup, à lui je dis bonjour.
Il faut dire que le contexte ne me prédispose pas à l'indulgence. N'ai-je pas égratigné ici les spécimens qui hantent la salle de fitness et ce que j'ai observé me fait penser que nous ne pourrions pas nous trouver d'intérêt commun. Enfin, évidemment, je ne parle pas du grand brun tatoué sur l'épaule, hein ! Lorsque l'on se gonfle les muscles à outrance, loi des vases communiquant oblige, ailleurs il doit forcément manquer quelque chose. Et puis, le plus grand crime à mes yeux n'est-il pas de préférer la taille à la forme, au détriment encore une fois de l'équilibre et de l'harmonie. A en juger par sa silhouette, il n'est pas différent des autres même s'il n'affiche pas sous des T-shirts moulants les formes qu’il acquière ici avec les ahanements énervants de ses semblables. Il ne porte que des trainings Adidas de couleur foncée, rien de très racoleur et, étonnamment, jamais il ne quitte sa veste zippée, forme de burka au pays des marcels échancrés ! Quoiqu'il en soit, l'équation est vite faite qui me fait conclure, peut-être hâtivement, que nous n'aurions rien à partager.
Pourtant, je viens de prendre en pleine face comme un soufflet cinglant la preuve que ce qui précède ne saurait être érigé en loi. En effet, la semaine dernière, sur le comptoir de la réception du fitness, je découvre des plaquettes d'un peintre mises à disposition des curieux. J'en regarde une, négligemment au début. Puis, rapidement, les couleurs me parlent, les lignes m'interpellent et je me prends à lire le dépliant avec intérêt. Et là, le choc. Une photo en noir et blanc, une silhouette face à son chevalet. Un cou de taureau en ombre chinoise. Lui !
Lui, mon cube poli et discret est un peintre. Artiste de la palette qui soulève des poids sans crânerie dans le miroir. Sa peinture est comme lui, géométrique. Des lignes croisées déterminent ses plans. La cité américaine s'y prête qui conçoit l'urbanisation comme un damier sans âme. La vie pourtant suinte de ses lignes et de ses couleurs. L'effervescence citadine transpire en clichés figés mais vivants et je me sens transportée à Manhattan que j'aime tant. Ses peintures en dominante de bleus sombres m’attirent. Déjà vu, certainement, rien de nouveau, pourtant je veux en savoir plus. J'embarque la brochure pour le chercher sur internet.
Daniel Castan s'expose. On le trouve référencé sur plusieurs sites et je deviens curieuse de lui, d'autant plus que jamais, jamais je n'aurais soupçonné que sa carcasse carrée puisse héberger un peintre. Preuve comme je l'ai dit que les apparences sont trompeuses et qu'il ne faut pas cataloguer hâtivement. Je ne l'ai pas encore recroisé depuis ma découverte. Je sais qui il est, mais il ne sait pas que je suis Gicerilla, même si celle-ci lui a déjà dit avec simplicité ce qu'elle pense de son travail.
Mon approche de l'art n'a pas changé. Comme ici je l'ai dit "...Je suis une amatrice d'art dilettante. Ma conception de l'art est sûrement très conventionnelle. L'art est pour moi une chose qui doit enrichir ma vie par sa superfluité, par sa beauté ou en tout cas par le fait qu'elle flatte mon esprit et mes yeux. Je ne suis pas une fanatique de l'art qui se dissèque pour lui faire dire ce que peut-être l'artiste, qui plus est n'est plus, n'y a pas mis..." et du coup certaines toiles qu'il me donne à voir me plaisent. Je n'aime pas tout, mais le fait qu'il peigne est en soi déjà remarquable et je respecte son travail même si aucune de ses créations n'ornera jamais les murs de ma maison.
Alors, comme une sorte de mea culpa qu'il n'entendra pas, je rends à ce César étonnant ce qui lui appartient. Ma perception de lui va-t-elle changer ensuite ? Je ne sais pas. Peut-être que maintenant je tairai pour toujours la godiche qui pouffe et je chercherai à lire dans ses yeux l'artiste qu'il est au fond.
Première Galerie/Daniel Castan : http://www.premieregalerie.com/artistgallery/globalview.p...
Daniel Castan : http://pagespro-orange.fr/sablebruyere/danielcastan.html
05:29 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : daniel castan, trompeuse apparences
04 novembre 2008
ELLE - Fascination olfactive
Finalement je me suis laissé tenter.
Cela faisait un an et demi que nous nous observions. Comme deux animaux, nous nous reniflions, sans vergogne. Littéralement, nous nous humions, avec discrétion et élégance mais nous imprimions sur nos sens nos odeurs respectives, pour voir si elles pourraient un jour s'accorder. Lorsque je passais à Paris je ne pouvais résister à passer le voir. Le voir ? Non, lorsque nous étions en présence, je le contemplais. Il me faisait de l'œil, sans fausse honte quelque soit l'audience présente et je sentais bien qu'il essayait à tout prix de me circonvenir. Il connaissait mes préventions à son égard. Dire qu'il me faisait les yeux doux serait en dessous de l'effet qu'il me faisait à chaque fois. Le voir si disponible, presque à mes ordres, prêt à me faire succomber à la gourmandise des sensations qu'il voulair m'offrir, me tentait mais je lui résistais.
Nous nous observions l'air de ne rien vouloir. Une fois, deux fois, trois fois je suis allée le visiter et chaque fois j'étais au bord du précipice. Le vertige qu'il me donnait m'attirait au point de me faire tomber dans ses bras, sans filets, si persuadée du fait qu'il était fait pour moi. Pourtant, à chaque fois, la raison m'a retenue, in extremis, alors que ma volonté défaillissait déjà. Ma raison, cette foutue raison qui m'avançait comme toujours ses arguments. "Est-il bien fait pour toi ? Te convient-il vraiment et à long terme ne vas-tu pas te lasser ?" Les doutes, compagnons de route un peu trop fidèles, venaient en renfort d'arguments. "Il est bien trop typé pour toi. Il va se faire remarquer et tu te sentiras mal à l'aise en public. Il te le faut plus discret. Non, pas discret, car discret il est, mais disons plus passe-partout... " Mais au fond de moi, je pensais le contraire. Je le sentais au creux de mes tripes et tant pis pour les bien-pensants. Je me disais que dans l'alcôve, ensemble nos essences se fondraient avec bonheur.
Alors à mon dernier passage je me suis laissé emporter. Il a gagné. Dès que j'ai poussé la porte je savais que je repartirais avec lui. Je suis entrée dans ce temple comme une vierge, frémissante, excitée. Je me suis approchée du comptoir où il trônait. J'ai fermé les yeux lorsque j'ai débouché le flacon. Et me sont revenus comme au premier jour ces rêves éveillés que j'ai décrit ici*. Avec la lenteur d'un cérémonial j'ai ôté le bouchon de cristal et j'ai respiré ses effluves. Je me suis laissé envahir par les sensations brûlantes qu'il faisait naitre comme chaque fois. J'ai regardé l'amie qui m'accompagnait, un sourire enivré sur les lèvres. Nous repartirions ensemble. "Sens, sens le foin, sens l'écurie, le palefrenier n'est pas loin..." jubilais-je ! "Non, laisse-moi imaginer mon rêve à moi. Celui-là, c'est le tien. Le mien naitra, bientôt..."
Depuis je ne le quitte plus. Musc Koublaï Khan. Comment expliquer cette passion pour un parfum ? Seul celui qui a connu un tel engouement peut comprendre combien il est grisant tous les matins de glisser le cabochon luisant de quelques gouttes d'élixir sur mon cou, au creux de mes poignets et de mes coudes faisant de moi une femme nouvelle. Je ne me reconnais plus. Mon odeur m'est étrangère et me fascine. Chaque respiration me rappelle que je ne suis plus la même. Cette fragrance m'hypnotise et je suis envahie par des envies indécentes. Qu'un homme m'hume au plus près, s'imprègne de l'odeur de ma peau transformée. Qu'il me respire et se saoule des fragrances de mon être à lui mélangé. Ce parfum animal se développe harmonieusement sur mes cellules qui le boivent et l'interprètent à leur façon. Je suis si présente à moi-même que je ne pense plus qu'à lui. A celui qui découvrira cette odeur addictive et voudra avec moi se s'enivrer de lui.
Le moindre de mes mouvements développe des spirales invisibles qui, je n'en doute pas, envoûtent. Envie que lui aussi soit envoûté. Envie de me rouler dans ses bras sur des draps, des tapis, des coussins, sans fin. Envie qu'il devienne fou et veuille m'humer toute entière, partout, dans tous mes recoins. Envie que ce complice odorant suscite chez l'amant une gourmandise aventurière et qu'il mêle sur sa bouche toutes mes odeurs. Envie, envie, envie...
Mieux qu'une potion magique, un jus d'exception fait pour moi, évidemment. Mais où est donc l'amant qui par lui se troublera ?
Venez, respirez-moi !
* Quoi, vous ne l'avez pas lu ? Allez, rattrapage !
05:27 Publié dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (28) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : serge lutens, salon shiseido, palais royal
