27 février 2009
ELLE - Une formation pour une rédemption
Ben, me v'la bien !
Les entretiens de fin d'année se sont plutôt bien passés. Le mien aussi d'ailleurs. Enfin, je devrais tempérer le propos. Bien passé en effet à la restriction près que mon patron s'est toqué de me faire suivre un stage de formation. Rien de bien choquant en soi me direz-vous. Au contraire même, enchaînerez-vous, car nombreux sont ceux qui par ces temps de crise ne bénéficient pas de formation professionnelle. Pourquoi je ne me réjouis pas, penserez-vous logiquement alors que voilà cinq ans qu'on ne vous a pas offert de formation ? Simplement parce que je soupçonne mon boss de vouloir s'acheter une bonne conscience en m'envoyant au charbon. Enfin, au charbon, pas vraiment, je devrais plutôt dire au camion.
Figurez-vous qu'il travaille, et moi aussi forcément, pour une organisation qui ne s'est inscrit dans le développement durable que depuis peu de temps. Obligation plus que choix philosophico-éthique de la direction, il me semble, mu par la pénurie prochaine d'énergie. Depuis toujours donc, il travaille sans questionnement apparent et aucun propos n'est jamais venu trahir un fléchissement de ses convictions. Mais alors que lui arrive-t-il ? Puissance d'intoxication des média ? Crise de foi mercantile en vieillissant ? Virage au Vert alors que je le sais de Droite depuis Assas ? Toujours est-il qu'il a décidé que je ferai un stage proche des maillons bas de la chaîne de distribution. "Il faut aller sur le terrain, Gicerilla. Il faut que tu saches comment, à notre niveau, nous pourrions améliorer nos performances en termes de préservation de l'environnement. Chaque petite amélioration dans ce sens est importante. Tu sais bien, les petits ruisseaux... Il faut que tu sois sensibilisée aux risques liés à cette facette de notre activité pour ensuite décliner les solutions auprès des types qui, sans même s'en soucier, contribuent à la pollution de notre planète..."
Pardon ? Je me frotterais presque les oreilles tant je soupçonne une hallucination auditive due à mon manque de sommeil. Je le regarde les yeux écarquillés, mais quelle est donc que cette langue là ? Je scrute ses pupilles pour vérifier s'il n'est pas sous l'emprise de Marie-Jeanne rapportée illicitement de son récent voyage au Pakistan ? Car enfin, il ne manque pas d'audace de les accuser de cette plaie alors qu'ils n'en sont que l'instrument involontaire. Et puis moi, je fais du management Môssieur, pas de la distribution par camions. C'est bien pour cela que vous me payez si cher. Je ne vais quand même pas enfiler une salopette en haut talons. Quoique...
Je tente de négocier mais sa décision est prise, j'irai à Lyon. Je quitte le bureau déstabilisée. C'est bien la première fois qu'il est aussi inflexible, aucun argument n'y a fait. De retour à mon poste, je feuillette avec fébrilité le plaquette de la formation AFT.IFTIM . J'y lis avec incrédulité le but de cette formation "Amener le stagiaire à prendre conscience de l’enjeu du développement durable pour la planète et le rôle primordial que joue le secteur de la logistique. Indiquer les actions à entreprendre au niveau professionnel en faveur de la performance durable."
Je suis affligée. Un stage au milieu de camionneurs que j'imagine bedonnants, tatoués, en marcel rotant leur bière. Devant moi se dressent sur grand écran des images d'apocalypse à renifler des odeurs de cambouis et de sueur, à écouter à la pause déjeuner des blagues crasses dignes de salle de garde. Je sens mes épaules s'affaisser sous le poids de cette malédiction, il m'immole sur l'autel de sa rédemption.
Si seulement j'avais la plus petite intuition que je rencontrerai sur le chemin Le Camionneur alors peut-être irai-je avec entrain mais là, rien ! Gicerilla chez les camionneurs, prochain billet ?
A suivre donc...
* * *
Pour les curieux désoeuvrés, lisez donc les aventures de Gicerilla avec Le Camionneur au lilas. Ame impatiente, s'abstenir.
Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Quand IMAGO, mon illustrateur préféré, est inspiré (vous ne trouvez pas que je ressemble un peu à Bécassine :-))

05:23 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humour | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : développement durable, aft.iftim, pmdd01, écologie
24 février 2009
ELLE - La manipulation

Tout a commencé par Lui il y a tant de mois déjà.
Je ne savais pas à l'époque que trois ans plus tard je serai là à m'interroger, à m'observer comme je le fais. Ces derniers temps, je décortique toutes mes actions, toutes mes motivations à la lumière d'un seul mot jeté par lui sans innocence, avec même un soupçon de dédain, à la face de la femme naïve que je suis.
Un mot : manipulation. Comme un spot sur la scène qui m'éblouit. Il suit chacun de mes mouvements comme le rond lumineux suit l'artiste sur la piste. Il me trouble et m'aveugle si je le regarde en face et jette son halo de doutes sur tout ce que je fais lorsque je veux m'en détourner. Manipulation. Mot inconnu de moi. Oh, bien sûr, la manipulation et moi nous fréquentons parfois quand il s'agit de manier, manœuvrer, utiliser, mais toute autre de ses acceptions est inconnue de moi. Depuis, seule l'acception que Lui prend en considération, à savoir "influencer quelqu'un à son insu..." m'obsède et bientôt je ne sais plus si je suis innocente ou coupable.
Pourtant, jusqu'à Lui, je pouvais affirmer haut et fort que la manipulation en tant que "manœuvre occulte ou suspecte visant à fausser la réalité, intrigue (Manipulation de la vérité etc.)" je ne connaissais pas. Elle et moi, nous ne frayions pas dans les mêmes eaux. Piètre matrice à sa dissémination, elle m'avait sûrement frôlée plusieurs fois de ses écailles irisées mais jamais elle ne m'avait ensemencée. Certainement que mon désir d'authenticité et mon dégoût de la côtoyer l'avait convaincu que d'elle je serais un minable héraut.
Hélas, récemment Lui est revenu me troubler avec ses convictions érigées en loi. Il me semblait pouvoir entendre le cynisme dans sa voix alors qu'incrédule je lisais son message électronique "Pour ce qui est de la manipulation, vous me semblez bien naïve. A chaque fois qu'il y a interaction entre des personnes il y a manipulation. La séduction, la persuasion en font partie. Avec votre Blog vous êtes en plein dedans. Et internet renforce les possibilités (...) Le problème est de ne pas tomber dans la perversion et d'en fixer les limites !" Pires qu'un acide, ses mots entamèrent ma cuirasse et ma raison se laissa haranguer et, sur le moment, le doute m'envahit et lui donna raison.
Depuis, je lutte car son credo m'est odieux et je prie qu'il n'ait raison ! Je résiste à ces idées semées par Lui plus prolifiques que des ronces. Ainsi donc, toute relation avec l'autre serait déjà une prémisse de manipulation ? "Non, bien sûr que non !" me rebellé-je. Car chacun sait que la manipulation présuppose une volonté cachée d'arriver à des fins plus ou moins avouables. Et "la fin" de Machiavel, mal digérée, vient comme une réminiscence vague nous rappeler que parfois ladite fin héberge quelque chose de détestable et que parmi les desseins qu'elle abrite celui de réussir au risque de nuire côtoie aussi celui, plus sain, de plaire. Mais je ne peux repousser l'idée qu’effectivement à tout moment il peut y avoir manipulation car alors je ne ferais pas œuvre véritable de réflexion sur le sujet. Et même si lui donner raison dans une juste mesure est contraire à ce que je voudrais, le résultat de cette réflexion me fait admettre qu'au fond il y a du vrai.
En effet, lorsque je souris en battant des cils pour convaincre ce serveur de me donner la table la mieux placée mais déjà réservée, ma tentative de le circonvenir n'est-elle pas de la manipulation ? Charge à lui de l'accepter ou pas. Lorsque je tente de faire adhérer tel collaborateur à une mesure qui parait opposée à ses propres intérêts en prétendant le contraire, ne suis-je pas là aussi en pleine action de manipulation ?
Pourtant, là où je m'émancipe 100 % de son postulat c'est sur la motivation. Il faudrait alors, pour la justesse du débat, convenir qu'il y a deux sortes de manipulation : celle mue par sa fin, quelles que soient les conséquences que de nos jours on nomme volontiers "dommages collatéraux", et puis celle bénigne comme un jeu de société dont les acteurs tacitement acceptent de tenir le rôle sachant qu'il n'y aura pour personne de conséquences malignes à la fin de la partie.
Evidemment, pour plus de justesse encore je devrais aussi évoquer la manipulation involontaire mais génératrice malgré tout de méfaits douloureux pour celui qui ne connaissait pas les règles du jeu. En renfort, vient à mon esprit l'expérience anodine que j'ai faite récemment en créant Gicerillo. La naïve en moi, ou devrais-je dire l'irréfléchie, n'a à aucun moment envisagé que faire naitre un homme imaginaire pourrait blesser. Manque de réflexion non pas dû à une incapacité intellectuelle mais bien au simple fait que la manipulation m'est étrangère et à l'ignorance du fait que le travestissement joueur pouvait devenir manipulateur. Innocence de ma part tout à fait blâmable car lorsque l'humain entre en jeu, il s'agit d'envisager toutes les éventualités, fastes ou néfastes, avant d'agir.
Cet état de fait comme un constat sommaire, car il faudrait une dissertation pour aborder tous les aspects de ce vaste sujet, me conforte dans l'idée que l'affirmation qu'Il a tenté de m'imposer comme Vérité est incorrecte et malsaine. Le doute m'étreint : est-il toujours malin dans ses relations et non pas authentique ? La simple idée qu'il ait pu me manipuler moi aussi me blesse car je le croyais à tout moment sincère. Il m'est intolérable d'envisager qu'il ait joué avec moi pour servir sa fin. Quel homme serait alors celui-là ? Pas celui que j'ai aimé.
La Manipulation ? Et vous, qu'en dites-vous ?
06:03 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humeur | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : manipulation
21 février 2009
ELLE - La voix de Frédéric

Vite, il est 8h25.
J'attrape mon sac et les clés à la va-vite. Il me reste 5 minutes. Je m'engouffre dans l'escalier les jambes flageolant sur mes hauts talons. Je ne descends pas les marches, je les dévale au risque de me tordre une cheville. Le colimaçon me tourne la tête et je dérape. Je m'agrippe in extremis à la rampe et rétablis l'équilibre précaire qui me permet d'avancer. Ah, plus que quatre minutes.
Je traverse la rue. Une plaque de verglas me transforme un instant en Nestor et alors que je pédale dans le vide pour ne pas tomber, je me jette sur ma voiture glacée. Un tour de rein défiant l'anatomie et me voila accrochée au rétroviseur gauche comme un naufragé à l’esquif. Ouverture des portes d'un clic volontaire sur la télécommande et je plonge à l'intérieur. Je mets le contact. Ouf, 8h30 ! Et par la magie de l'électronique, France Inter égrène le jingle tant attendu. Fourbue mais heureuse je démarre et me laisse bercer par la voix envoûtante de Frédéric Pommier.
Ah, le 7/10 de Demorand. Ah, la revue de presse de 8h30. Une belle journée ne saurait commencer sans la douceur de cette voix qui enchante mes oreilles et m'éveille aux nouvelles. Moi qui ne lis jamais la presse écrite, grâce à lui je sais tout. Je ne mémorise rien, bien sûr, mais peu importe. Ce qui importe c'est la chaleur qui monte en moi en entendant sa voix. A-t-on idée pour un journaliste d'avoir un organe pareil. Ses cordes vocales me font vibrer à l'unisson et me voilà ronronnant. Je fermerai presque les yeux sous la caresse de ses mots et il me faut toute la force de ma volonté pour ne pas les fermer.
Il scanne de son œil expert tous les journaux, mêmes les publications régionales les plus modestes me faisant découvrir un monde de presse inconnu. Il me parle de la crise, d'économie, de la météo, de politique, des petits événements qui sans lui passeraient inaperçus, des grands événements qui sans lui passeraient aussi inaperçus. Il mélange les chiens écrasés avec Carla, FO avec la réforme de la justice, le patronat avec les syndicats et interpelle gentiment l'invité de Domorand qui attend patiemment son tour de s'exprimer. Douze minutes de pur bonheur savouré égoïstement dans l'habitacle de ma voiture, bien au chaud comme dans un cocon alors que dehors il fait -4 ° c. Frédéric ou l'art de réchauffer l'atmosphère.
Ah, mes amis, quelle voix ! Cela fait six mois que cela dure et aucun rendez-vous manqué pour boire le nectar de sa voix. Onctueuse sans être mielleuse, placée comme il se doit sur chaque syllabe, il rend lyrique n'importe quel article, même le plus niais. Aurait-il suivi le cours Clément ? Il scande les mots catastrophiques ou les mots merveilleux avec la même maestria et je me prends à l'imaginer. Des images d'hommes viennent se superposer à ses tonalités et je le crois ténébreux comme Sami Frey, fascinant comme Daniel Mesguich, charmant comme Jacques Weber et balancé comme Viggo ! Aaaah, Viggo. Il doit être magnifique, somptueux, élégant, la quarantaine joliment marquée, le regard troublant, le sourire envoûtant...
Subitement je me sens agitée. Impossible de me calmer. Il me faut internet, là, maintenant. Le voir ! Le voir absolument. Que n'y ai-je pensé avant ? Subitement il y a le feu au lac et je zigzague comme une cinglée entre les voitures au risque de virer dans le fossé. Je cours à mon bureau, littéralement. L'ordinateur aux serveurs puissants me donne l'accès à Google espéré comme un contrepoison. Frédéric Pommier. Aaaah ! Mais, mais ... c'est un homme jeune au visage presqu'enfantin et aux rondeurs pouponnes. Rien du mâle mature aux traits sombres et acérés dont je rêvais. Zut, quelle déconfiture. Devant mon écran, mon fantasme s'effrite inexorablement. Curiosity killed the cat.
Sale journée !
PS : Si jamais vous êtes intéressé, le blog sympa de Frédéric Pommier c'est ici

05:20 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humour | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : frédéric pommier, france inter
18 février 2009
ELLE - Les dangers de l'innocence
"Ah, chérie, te voilà enfin ! "
Catherine vient juste de refermer la porte de l'entrée. Elle aime quand son homme la guette. Le mercredi, c'est elle qui rentre plus tard et Marc assure le ramassage de Caroline au Club de foot. Il est planté devant elle, à contre-jour. La lumière de la cuisine irradie dans son dos comme un halo. Une vision presque divine et elle le trouve toujours divin avec ses traits fins mais plus matures et son regard de mafieux amoureux. Il s'avance vers elle et la prend par la taille pour l'embrasser. Quinze ans que cela dure. Elle s'étonne parfois de son bonheur et de la longévité de leurs sentiments. Il ne l'a jamais trompée, elle en est sûre.
"Je vais donner le bain à la petite, tu verrais dans quel état elle est. Avec la boue, elle ressemble plus à une taupe en travaux de terrassement qu'à notre fille !" Catherine sourit. Sa petite Caroline, son lapin rose est un véritable garçon manqué. Quelle idée, le foot pour une fille ! Pourtant, à dix ans elle se transforme déjà et Catherine s'attendrit devant les formes rondes et douces qui lentement prennent possession du corps de son bébé. "Tu sais mon amour, je crois qu'il ne faut plus que tu lui donnes le bain. Caroline n'est pas très pudique. Il va falloir lui expliquer qu'en grandissant elle doit faire attention à ça. Elle ne se rend pas compte encore mais c'est une petite femme qui grandit. Comme première étape il serait bon qu'elle comprenne que c'est mieux de ne plus être toute nue devant son Papa !" Marc est choqué. Il fixe de ses yeux sombres sa femme qui s'affaire à trouver un pyjama propre pour la petite. "Mais, qu'est-ce que tu racontes là ? Je lui ai toujours donné le bain. J'aime lui donner le bain, on s'amuse bien. Tu en as de ces idées, je suis son père tout de même !" Catherine le regarde avec indulgence. "Ne le prends pas comme ça, tu es bête. Tu entretiendras la complicité avec ta fille autrement et..." De la salle de bain un "Papa, tu viens me frotter le dos" joyeux a jailli à pleins poumons. "Bon, allez, vas-y mais c'est la dernière fois !" finit par céder Catherine un sourire conciliant aux lèvres.
Marc pénètre dans la salle de bain emplie de vapeur digne d'une salle de hammam. Sur le miroir embué, un coeur dessiné est couronné de deux mots "pour Papa !". Caroline s'amuse à faire des remous dans la mousse pour que la faune de plastique colorée qui l'entoure, gigote dans tous les sens. La mousse envahit tout et seul le dos penché en avant de son enfant sort de l'eau fumante. Comme toujours, il attrape la grosse éponge bleue et commence un ballet qui dessine des volutes sur son dos. Elle ronronne "plus fort Papa !" Et Marc, enchanté, frotte de plus belle et glisse de la mousse dans ses oreilles pour la faire rigoler. Ca éclabousse partout, elle tente de se défendre entre deux rafales de rire et subitement se dresse sur ses jambes menues constellées de bleus.
Marc à un choc pire qu'un coup de poing dans le ventre. Il n'avait pas encore remarqué les transformations évidentes, comme si sa fille s'était métamorphosée dans la nuit. Son petit buisson sombre mélangé à la mousse, ses petits seins pointant deux fraises roses pâles lui coupent le souffle. Il tourne la tête, gêné, et fait semblant de tousser. Il se reprend, le cœur en balançoire, proche du déséquilibre. "Voilà, tu es toute propre. Vide la baignoire et rince-toi, Maman t'amène ton pyjama..." Il s'enfuit presque de la salle de bain. Il sent un malaise le remplir alors que l'eau mousseuse s'écoule en glouglous écœurants par la bonde.
"Chérie, tu peux donner les vêtements à Caroline, moi je vais travailler dans le bureau. J'en ai pour une bonne heure. Appelle-moi pour le diner" arrive-t-il à peine à articuler. Sa bouche est aride, il se sent essoufflé comme après son footing. Il montre l'escalier quatre à quatre. Surtout ne pas croiser sa femme qui verrait son état, il bande ! Son cœur ne peut se calmer. Un sentiment de colère et de dégoût l'inonde alors que des pensées contradictoires se disputent sa raison. Il a honte et en même temps son excitation va grandissant. Une envie irrépressible de la contacter maintenant le rend fébrile à ne plus savoir taper son code sur le clavier. Il s'assoit et s'oblige à respirer calmement. L'image de sa fille dans sa nudité candide incendie ses pupilles et son sexe. L'abjection de ses pensées s'impose et lui hurle quel salopard il est. Vite, il invoque les images de l'Autre pour chasser celle de sa fille chérie.
L'Autre, Manon, douze ans, jolie à croquer avec ses airs de lolita innocente. Il repense à leur dernier chat. Peut-être cette fois-ci saura-t-il la convaincre de connecter la caméra ? Il ouvre ses archives et contemple les photos qu'elle lui a envoyées. Il effleure des doigts l'écran et imagine la douceur de sa peau sous ses mains. Sa main gauche vient se perdre un instant sur sa queue gonflée. "Tu es cinglé, Catherine peut à tout moment débarquer" lui dicte sa raison. Pourtant, revoir Manon sur la plage au Touquet, la peau dorée dans son petit maillot de bain affriolant galvanise son envie. Il se dompte enfin et accède au forum où il l'a rencontrée. Son profil s'affiche "Ludo, 16 ans"...
"Bonjour Manon, c'est Ludo, ça va ?" Ils commencent à discuter comme ils le font quasiment tous les soirs depuis trois mois. Il sent bien qu'il l'intrigue. Il croit même qu'il lui plait. A douze ans, elle teste déjà ses charmes et lui, il ose lui dire qu'il est sous le sien entièrement. "Dis, ce soir, tu la branches ta cam et tu me montres ce que tu m'as promis ?" Un choc dans sa poitrine car enfin le message "Manon vous invite à démarrer la webcam. Voulez-vous Accepter (Alt.+C) ou Refuser (Alt.+D) ? " apparait. Encore plus agité, il clique sur "accepter".
"Ah, ma toute douce, c'est bien. Maintenant tu vas faire exactement ce que je te dis..."
Action Innocence lutte contre la pédophilie sur Internet. Le danger est aussi dans leur chambre et parfois même à la maison.
Faites attention !
Illustration grâcieuse : IMAGO
05:11 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : www.actioninnocence.org, pédophilie, harcèlement sexuel, internet
15 février 2009
ELLE - Amour ou raison ?

Elle se lamentait parfois en s'interpellant dans le miroir de la salle de bain, le matin, avant de passer sous la douche "mais qu'est-ce qui ne va pas chez toi ?". Elle la prenait bouillante. Elle aimait à sentir sa peau brûler sous le jet ruisselant dont la vapeur épaisse envahissait irrémédiablement la place, occultant tout, même ces peurs. Elle ne tombait plus amoureuse. Elle disséquait tout dans l'espoir de trouver où la machine bloquait. Minutieuse comme Paré elle coupait, tranchait, auscultait, observait. Mais rien, jamais, ne lui donnait de piste. Pourtant, elle ne voulait pas abandonner car pourquoi vivre si c'est pour baisser les bras. Alors, elle continuait dans son wagonnet, haut, bas, haut, bas.
Et puis un jour, alors qu'elle feuilletait un journal gratuit, elle tombe sur la rubrique petites annonces. Curieuse de ceux qui osaient, elle lit les annonces "Hommes". Elle regarde sa région et bizarrement, les annonces qu'elle lit provoquent un véritable attrait comme une esquisse de réponse. La liste n'est pas longue. Enfin, en bout de liste quelques mots retiennent son attention. "H très actif tonique recherche F à son image 72ans veuf marchand de biens très soigné coquet sentiment et affectueux trop seul dans sa belle maison il a envie de partager sa vie auprès d'une gentille dame aimant la nature sorties diverses voire plus si affinités. Réf. 102648."
Subitement, elle se dit pourquoi pas ! Au moins, à défaut de vibrer elle pourrait se sentir aimer. Oui, pourquoi pas. Accepter les hommages obligés d'un homme qui saura reconnaitre en elle sa dernière chance. La chance de voir à son réveil une jolie femme. La chance de savoir qu'elle sera là pour ensoleiller sa vie. Elle se dit qu'il la respectera et qu'il n'aura pas de ces exigences d'homme exhorbitantes. Elle se dit que peut-être, à défaut de battre, son cœur sera au chaud, en sécurité et qu'il s'occupera d'elle comme si elle était un trésor. Sa chance à elle
Alors, elle décide de lui écrire. Quelques mots sobres et une description honnête accompagnés d'une photo récente à envoyer à l'agence qui transmettra. Elle ne triche pas. Rien à vendre, juste tenter l'expérience puisqu'elle n'a rien à perdre, si ce n'est ce temps précieux qui fripe sa peau et plisse ses yeux. Une correspondance à l'ancienne se met en place avec enveloppe, papier vélin et timbre poste dentelé. Elle apprend à déchiffrer ses boucles et ses déliés. Il écrit d'une main ferme. Il lui tient des propos pleins d'esprit qui dénotent chez lui une culture de bon ton et un humour suranné qui la change des conneries creuses échangées toute la journée avec des collègues ignares.
Elle se prend à attendre ses lettres comme une adolescente, le mot dans sa case. Elle a découvert sa photo récemment et immédiatement elle a pensé à Jean d'Ormesson. La voilà qui se prend à rêver devant ses yeux bleus délavés et pétillants. Coïncidence sans incidence ou clin d'œil de la vie, il se prénomme Jean ? Comme l'apôtre. Hélène s'émeut au fil des jours de sentir que sur la raison, son cœur prend le pas, qui lui murmure "qu'il devienne ton apôtre et que nous écrivions ensemble nos évangiles."
Les jours passent et rapidement les appels téléphoniques ont remplacé les lettres. Elle s'est habituée à sa voix parfois fatiguée, comme hésitante mais si vivante. Elle doit l'appeler à la même heure pour être sûre de le trouver, c'est un retraité très actif, dit-il, très peu souvent dans cette grande maison si vide... Tacitement, ils n'ont pas encore provoqué de rencontres. Ils sont comme deux jeunes amants, vierges encore, qui désirent et s'effraient pourtant devant l'acte. Une peur non dite mais partagée les empêche de se rencontrer. Il se regarde tous les matins encore plus intensément dans la glace et s'afflige devant ses traits flapis, elle est si jeune, elle est si belle. Elle ferme les yeux tous les soirs avant de s'endormir et imagine le toucher de sa peau parcheminée par les années. Il frémit à l'idée de la rondeur de son sein. Elle panique à l'idée de son désir amolli entre ses jambes. Il maudit la raideur de ses membres les soirs d'hiver. Elle s'inquiète de ses lèvres sur les siennes. Et pourtant, malgré l'inventaire de leurs peurs, la même envie peu à peu prend forme. Une envie de mains entremêlées qui se tordent, de souffles haletants, de bras qui étreignent, de mots susurrés, de cœurs chavirés, de corps qui exultent...
Dimanche. Elle doit le voir ce soir. Le rendez-vous a été pris depuis deux jours. Deux jours, c'est si peu pour se préparer à une rencontre dont on croit, au creux de ses tripes, qu'elle va changer son monde. Une rencontre comme une aurore lumineuse. Inquiète et impatiente, elle attend à la table du restaurant. Il n'est pas encore arrivé. Cela fait un quart d'heure. Cela fait une demi-heure. Elle tente de l'appeler en vain, le téléphone à son domicile résonne dans le vide. "Ah, satané vieux", se dit-elle en colère, qui n'aime pas les téléphones portables. Elle a de la peine mais préfère l'occulter à ses propres yeux en l'insultant silencieusement. Une déception incommensurable l'envahit alors que son cœur se fissure lentement. Voilà une heure qu'elle attend. Elle se lève mécaniquement et quitte le restaurant. Elle se sent exsangue avec une envie terrible d'hurler. Elle ratiocine à tout va, inventer n'importe quoi pour justifier cette absence intolérable. S'inventer un accident, un drame, tout plutôt que de laisser sa raison lui murmurer "il t'a bien eue, tu y as cru, pauvre cruche ! Ce n'est pas pour toi, comment faudra-t-il te le dire ?"
Oui, il est peut-être mort, c'est cela, à son âge... Son dépit se transforme en panique. Vite, elle doit savoir mais le téléphone sonne sans que la rescousse d'une réponse n'arrive. Cette nuit là, elle ne dormira pas, ni la nuit suivante. Enfin, on décroche. Son cœur bat à tout rompre lorsqu'elle entend la voix d'une femme répondre. "Bonjour, je souhaite parler à Jean s'il vous plait." "Et qui le demande ?" "Hélène, une amie !" "Une amie ? Et vous ne savez pas que Jean est décédé dimanche ? " Un cri involontaire a surgi la rendant bredouillante "Mais, non, je ne savais pas. Puis-je vous demander qui vous êtes ?"
"Oui, sa femme !"
06:06 Ecrit par Gicerilla dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : agence matrimoniale, club de rencontres, petites annonces, alp'union
12 février 2009
ELLE - Merci Barthez
Les yeux perdus dans le vague de la salle, je glisse, je glisse.
Enfin, je glisse, disons que je patine en m'imaginant sur les pistes enneigées. Rien de tel pour muscler les abducteurs et les fessiers. Subitement, du haut de la mezzanine, je le vois arriver. Un petit pincement au cœur m'indique que décidément, c'est bien mon préféré. Je ne le connais pas mais je le croise souvent, silencieusement. Nos regards se rencontrent parfois et mes yeux ne le quittent pas. Il me sourit timidement, articule comme un sourd-muet ce que j'imagine être un « bonjour ». Je me demande bien ce qui chez lui me plait. Il est bien loin du profil de l'homme qui devrait retenir mon attention. Rien à voir avec Viggo et pourtant, il me plait.
Perchée comme sœur Anne sur son balcon, je le vois venir s'asseoir sur un banc exactement en face de moi. J'aime le contempler allongé sur son banc, tous ses muscles bandés, en action. Il doit sentir mon regard mais semble l'éviter. J'aime le savoir gêné mais finalement flatté. Vous pensez, une belle fille comme moi ! Impudence de celle qui sait qu'il ne se passera rien, car ne deviendrais-je pas muette s'il devait me parler ? Je souris à l'idée que je perdrais tout superbe et bafouillerais sûrement une ineptie sans saveur, le regard affolé.
Tiens, il a changé de coiffure. Ma myopie grandissante me fait froncer les yeux. Ah, non, ce n'est pas possible, il perd ses cheveux et tente de cacher leur désertion en les ramenant sur l'avant ! Un faux air de César sans la tonsure pourtant. Une envie irrésistible me saisit de lui dire à quel point il serait sexy s'il assumait sa calvitie naissante. Lui avouerai-je, pour l'encourager, la faiblesse que j'ai pour les hommes au crâne rasé ? Lui dirai-je que pour une femme, une calvitie, qui plus est assumée, est une promesse de plaisirs infinis ? En effet, ne sait-il pas que la raréfaction des cheveux est le témoignage probant d'un taux de DHT plus important ?
DHT, trois petites lettres qui changent la vie de celui qui la produit. Moins de cheveux, soit, mais plus de virilité. La dihydrotestostérone, petite hormone musclée, 30 fois plus puissante que la testostérone, stimule la libido, assure une énergie accrue et à n'en pas douter une résistance et une assiduité dont ces dames ne sauraient se lasser. Elle participe à la spermatogénèse et, en ces jours d'appauvrissement de la matière, nul doute qu'on se batte pour se faire saillir avec plaisir ! Non vraiment, n'est-il pas idiot de s'inquiéter ? Son alopécie n'est pas une malédiction mais bien un don dont il devrait se féliciter. Et puis, quel charme ça a un homme chauve qui accepte sa condition sans s'en cacher. Le ridicule ne tue pas mais enfin, il y en a quand même à se coiffer d'un turban de cheveux qui au moindre coup de vent s'envole en un long ruban.
Evidemment, il faut que je tempère mon propos car il est des chauves en devenir qui jamais ne sauraient se racheter par une tonte en règle. Prenez le cas de Brice Hortefeux. Ce blond vénitien au duvet gominé tente désespérément de cacher la disparition de sa toison en plaquant en arrière ce qui lui reste de pilosité. Et bien celui-là, je vous le dis, aura beau se raser de prêt, rien n'y fera et antipathique il restera. Pourtant il y aurait du courage de sa part à assumer sa calvitie comme il assumait les reconduites à la frontière. A se demander où se loge le vrai courage...
Bref, je ne sais pas d'où me vient ce goût là, mais je l'avoue, je ne résiste pas. Et plus je réfléchis plus mes pensées s'emballent. Une moiteur monte à mes tempes qui ne n'est pas toute due au patinage. Je m'échauffe les sangs et me languis de le voir me prouver la théorie de la DHT. Mais comment lui faire connaitre toute ma science en la matière ?
Euh, une idée ?
Nota bene :
Sans Barthez, les hommes chauves auraient-ils eu le courage de s'afficher comme ils le font maintenant ? Je ne crois pas que Yul Brynner ait suscité autant de crânes rasés !
05:08 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humour | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fabien barthez, alopécie androgénétique, calvitie, dht, virilité
09 février 2009
ELLE - La mort de l'érotisme ou la quête de la vérité
Voilà plusieurs mois que je m’interroge.
En fait, cela fait trois ans maintenant. Deux éléments nouveaux conjugués m’ont un jour amenée à découvrir simultanément le monde des blogs et des sites de rencontres. Quelle corrélation me direz-vous ? Aucune dans le fond, sauf qu’à bien y regarder, les blogs sont autant de lieux où l’on se rencontre sans pour autant en avoir la volonté initialement. En ce sens d’ailleurs les contacts des premiers moments sont sûrement plus authentiques car non pas déclenchés, enfin pas tous, par la motivation d’avoir une aventure ou de se marier. Et mes pérégrinations de curieuse invétérée m’ont donné à voir deux mondes de paradoxe qui me laissent encore maintenant perplexe et troublée.
Le trouble que je ressens m’ôte la paix de l’esprit et d’en parler ici m’aidera peut-être à mieux comprendre ce qui m’ennuie. D’un côté, des hommes que je pourrais classer dans la même catégorie : la quarantaine, marié, un ou deux enfants, amoureux de leur femme mais devenus mâles en voie de perdition au sein de leur couple. Leur nombre est toujours plus grand sur ma liste comme sur le monument d’un génocide. Ils me révèlent au cours de conversations qui se font de plus en plus confiantes qu’ils aiment leur femme mais que celle-ci ne veut plus jamais faire « la chose ». Tour à tour déçus, dépités, inconsolables ou en colère, en mots pudiques, en mots directs, ils m’expliquent que depuis la naissance du petit dernier, parfois même dès le premier, leur femme a abandonné ses dentelles au profit des langes et des tétés.
Ils ont tout essayé, disent-ils, pour réveiller en elle l’amante des premiers temps mais rien n’y fait. Elle se mure dans des silences pires qu’une sentence ou bien encore oppose aux manifestations respectueuses de leur désir l’attitude outragée de la vierge devant un obsédé. Ils ne rêvent que d’étreintes fougueuses pour honorer cette femme merveilleuse qui leur a donné de si beaux enfants. Ils rêvent toujours de fusions brûlantes, de fantasmes partagés, de tendresse coquine qui viendraient couronner leur amour comme un œuvre complète et universelle.
De l’autre côté, des femmes que je pourrais classer dans la même catégorie : vingt-cinq ans et plus, mariées, en couple, célibataires, avec ou sans enfants, mues par l’envie de vivre ou d’exprimer leur passion ou leurs aventures, réelles ou imaginées. Elles développent dans l’intimité de leur blog toutes les envies qui les habitent et elles les dessinent avec plus ou moins de grâce en mots brûlants toujours, crus ou timides parfois, audacieux souvent. Elles dévoilent aux yeux étonnés du lecteur de passage un monde alléchant où la chair, leur chair, se consume en caresses toujours renouvelées, enfiévrant les corps et les âmes altérés des mâles en manque d’amour.
Et me voilà à me demander comment cela se fait que la terre porte autant de femmes pour qui « la chose » est importante et qu’aucune d'elles ne soit mariée à ceux qui se lamentent ? Elles déclinent "la chose" en poèmes ou billets enflammés à carboniser le pauvre lecteur, mari frustré qui se plaint de ne pas avoir épousé celle qui le fait bander devant son écran. Il se languit de sa femme et pourtant il n’arrive pas, dit-il, à l’amener sur les chemins d’un nouvel érotisme partagé. Et comment cela se fait-il que toutes ces épouses maternelles aient oublié qu’en elles auparavant habitait une femme dont le sexe palpitant appelait sans cesse les caresses de son amant devenu père ?
Je suis incrédule, tout cela ne fait aucun sens. Récemment encore n’ai-je pas lu chez Dosto à quel point sa frustration l’étouffe, au point qu’il se décide à la partager sur la toile pour ne pas en crever. Toutes ces mères se sont-elles perdues ou au contraire trouvées dans la maternité, reléguant au second plan ce qui fait le sel de la vie à deux ? Car on aura beau prétendre que c’est normal, qu’avec le temps l’amour se transforme en tendresse, je ne veux pas croire que quand l’enfant paraît, le désir disparait inéluctablement. L’enfant comme une fatalité pour l’homme désirant ?
Je suis incrédule devant cet état de faits incompréhensible et je n’arrive pas à me faire une religion. Moi qui ne conçois pas la vie avec l’Homme qui viendra sans ces joutes amoureuses qui font que deux êtres ne deviennent pas au fil des ans de simples colocataires, je tremble. Oui, je tremble à l’idée que ce que je crois n’est qu’une légende de petite fille qui ne résistera pas au temps. Me retrouverai-je un jour dans la catégorie « mère » sans pourtant avoir porté l’enfant et mon homme ira-t-il étancher sa soif en buvant chez ces femmes les mots que je ne lui dirai plus ? Mes interrogations restent sans réponse et mon inquiétude ne décroît pas.
Alors, qui saura m’apporter ici un début de réponse ?
05:23 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humeur | Lien permanent | Commentaires (38) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : infidélité, tromperie, adultère
06 février 2009
ELLE - La raison du plus fort
Comme toujours, j'arrive en retard.
Le parking est complet. La mauvaise humeur me gagne. Je refais un tour dans l'espoir qu'une place se soit libérée. Rien. Tant pis, je vais me garer sur le parking du restaurant. L'agacement me fait rater mon créneau. A deux fois je m'y reprends lorsqu'une Mercedes étincelante s'arrête à ma hauteur et un type dans la quarantaine se penche par la fenêtre me faisant clairement comprendre qu'il veut me parler. Je baisse la vitre pour m'entendre dire, sans préambule "Vous allez au fitness ?". Les sens immédiatement en éveil je flaire la question piège. L'air dégagé je réponds sans ciller "Non, je vais au restaurant !".
Un mensonge. Il m'a fallu mentir pour avoir la paix et éviter une confrontation qui n'aurait fait que retarder mon arrivée à l'entrainement. Il faut savoir qu'entre le fitness et le restaurant qui le jouxte, la guerre est déclarée depuis longtemps. Guerre des places que chacun défend âprement. Les clients de l'un envahissent le parking de l'autre et vice-versa. Et les restaurateurs se sont fait un passe temps de chasser l'intrus à coup de dénonciation à la fourrière. Et oui, dans ce pays réputé pour son civisme et sa neutralité, les habitants ont fait de la dénonciation une sorte de sport national mais sans aucun fair-play. Comme une enfant fautive, je me sens agitée. Je sais que l'homme à qui j'ai menti en pensant "de quoi je me mêle, nan mais !" peut, sur simple appel, faire évacuer ma voiture.
Et alors que je tente de suivre mon cours favori de body-pump, des pensées contradictoires m'envahissent qui gâchent mon plaisir. Impossible de me concentrer sur les mouvements. Non, le mastard à la Mercedes, milicien de parking autoproclamé, ne me laisse pas en paix. Et je me demande pourquoi il me rend si inquiète, presque sur le qui-vive comme une proie. Le potentiel d'emmerdement qu'il représente ? Peut-être. Une forme de culpabilité qu'il a fait naître car, depuis toute petite, on m'a éduquée à ne pas mentir ? Non, c'est pire que ça. Je me rends compte que j'ai donné à un parfait inconnu le pouvoir de m'ôter la sérénité. Je me rends compte que nous passons notre vie, pour des raisons plus ou moins obscures, à laisser l'autre prendre l'ascendant sur soi. Quel pouvoir est-ce donc là ? N'est-ce pas simplement le pouvoir pris par celui à qui on se soumet. Je hais le constat de ma soumission à cet homme comme une femelle au mâle dominant. Certainement un vieux reste de mon cerveau reptilien de faible femme qui, devant une démonstration d'autorité testostéronée, fait le dos rond et craint.
Oui, je me surprends à le craindre, échafaudant déjà comment je vais retourner à ma voiture sans de lui me faire voir. Moi, peur, mais de quoi ? Je m'invective tant j'ai honte de ce sentiment couard. Quoi, moi, je tremblerais devant ce moins que rien du fait de sa voix grave et de son pouvoir de nuisance ? N'est-ce pas ce genre d'allégeance muette aux plus impressionnants qui a fait de peuples envahis de dociles moutons ? N'est-ce pas cette soumission honteuse à la peur du plus fort que soi qui fait les masses se tairent et se terrer quand une grande gueule agresse un passager du métro en toute impunité. Oui, c'est bien de cette attitude-là dont il est question et j'ai honte de moi. Je décide que cela ne sera pas et que je ne crains rien et surtout pas lui.
Nous fuyons tous les confrontations, en particulier lorsque nous anticipons que nous n'en sortirons pas vainqueur. Et je mets au défit quiconque de me dire que jamais il n'a plié, quelle que soit la raison, bonne ou mauvaise, devant une personne à qui sans le vouloir il avait donné le pouvoir. Pour preuve ? La concierge qu'on évite car elle va encore nous faire la morale, la nounou qu'on n'ose pas rembarrer même si elle ne se conforme pas à nos instructions, la secrétaire qui règne en maître sur le planning du chef et à qui il faut toujours faire des salamalèques, et j'en passe....
Et bien, si confrontation il doit y avoir, il y aura. Je quitte le fitness d'un pas gonflé de mon nouveau courage, bien décidée à en découdre avec le malabar qui gère le bar. Et je redresse le torse, fière de moi. Cela peut paraitre idiot, mais cette prise de conscience me fait voir la vie autrement et la perception que j'ai de moi en est redorée. Non, je ne suis pas et jamais ne serai veule. C'est hors de question. Même pas peur.
Je suis sortie du gymnase en passant la tête haute devant le restaurant. Ma voiture m'attendait au même endroit. Sur le pare-brise un post-It disait "menteuse. La prochaine fois je fais enlever ta voiture !"...
Alors ça, c'est vraiment du courage !
05:47 Ecrit par Gicerilla dans Billet d'humeur | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
04 février 2009
ELLE - Dans le noir ?
Cela faisait longtemps que nous attendions ce rendez-vous.
Il avait été manqué deux fois auparavant, confirmant la sagesse populaire « jamais deux sans trois ». Plus nos pas nous rapprochaient du lieu, plus j’étais inquiète. Littéralement non quiète. Absence de quiétude, pré-conditionnement stupide preuve que des peurs nombreuses nous habitent. La peur de l’inconnu n’étant pas des moindres. Certainement la révélation qu’on tente d’occulter tous les jours, qu’au fond nous doutons de nos ressources et de notre capacité d’adaptation. Encore une histoire de confiance en soi ? Oui, sûrement.
Bref, j’allais à ce rendez-vous bras dessus, bras dessous avec une amie chère A. qui avait voulu avec moi se lancer dans cette noire expérience.
20h15, Dans le noir. Attente tamisée dans le bar attenant à la salle. Une idée importune vient flirter avec mon inquiétude. Le vestibule du restaurant est drapé de noir comme les catafalques d’antan pour indiquer un deuil dans un bâtiment. Vieille coutume disparue depuis avec les ans. Nous faisons la queue devant le sas composé de plusieurs rideaux de velours noirs. Morticia adorerait ces tentures lugubres, mais moi, j’ai comme un avant goût du malaise qui m’attend. « Bonjour Mesdames » nous dit la barmaid, « je vous présente Sarah qui sera votre serveuse ce soir ». Soudainement, Sarah se plante devant nous. Apparition quasi magique qui filtre d’entre les voiles. Prestidigitation maléfique. Toute de noir vêtue, elle regarde au plafond en s’adressant à nous, offrant à nos yeux dérangés le regard partiellement blanc bleuté de Maître PO. Elle sourit et nous lui retournons son sourire en lui disant bonsoir. A défaut de le voir, sent-elle notre sourire intimidé comme l’on perçoit un sourire au téléphone ? Je veux le croire.
« Mesdames, en file indienne, vous mettrez votre main gauche sur l’épaule gauche de votre voisine et surtout, surtout, vous me faites confiance. Allez, on y va ! » A. rit jaune et moi aussi alors que nous pénétrons dans le sas. Le noir nous happe. Littéralement, je me sens absorbée par ce noir prégnant qui gomme toutes lignes, tous repères. Des images de trous noirs s’imposent à moi. Absorbées par la non matière pour ne plus jamais en revenir. Sarah marche trop vite. Sur notre demande, elle ralentit un peu, avançant dans ce néant avec l’aisance de celui qui n’a jamais connu que ça. Tous les serveurs sont aveugles ou mal voyants. Comment faire d’un handicap redouté un atout ? Comment montrer à l’autre que ce qui lui parait empêchement insurmontable dans cette société de voyants si facilement aveuglés parfois, peut se dépasser si on veut bien y croire.
« Glissez-vous, là, sur la banquette. Mais si, il y a une banquette, faites-moi confiance. Allez, oui, au fond… » Un soupçon d’agacement dans sa voix devant notre indigence fait monter le niveau de notre inconfort. Le noir est absolu. Ai-je jamais connu un tel noir dans ma vie ? Non, je ne crois pas. Ici, pas la plus petite diode de montre, aucun rougeoiement d’une cendre, aucun rai de lumière d’un téléphone portable qui viendrait confirmer que nous sommes toujours en vie et non pas dans l’antichambre de Thanatos. Seul le bruit vibre. Un bruit assourdissant qui jaillit de toutes ces bouches en action qui parlent pour se rassurer. Un brouhaha étonnant qui nous empêche de sombrer tout à fait. Nous sommes assises côte à côte sur la banquette. A. est tendue et se confie à moi. Je le suis un peu aussi mais doucement mes yeux apprennent à ne rien voir et je finis par les fermer pour laisser mes mains prendre le relais et « voir ». Elles tâtent la table, repèrent les lieux pour créer une familiarité rassurante avec l’environnement immédiat. Les couverts au milieu avec la serviette, le verre devant à droite.
L’acclimatation lentement se fait. Une forme de sérénité me vient. L’absence d’images imposées laisse aux autres sens la liberté de prévaloir et le confort de la banquette participe à ce que nous nous sentions un peu mieux. Et puis, les rires nerveux de certains nous font entendre que le malaise est largement partagé. Au bout de cinq minutes, un groupe bourdonnant envahit notre table. « Mesdames, vous dinerez avec un groupe de huit personnes ! » A. et moi nous regardons dans le noir. J’imagine sur son visage l’indignation. Elle susurre « Mais ils sont culottés » et je n’en pense pas moins. Nous voilà affublées de compagnons de table sans avoir été sollicitées. Ca commence bien ! Des bonsoirs polis sont rapidement échangés.
Les entrées sont servies immédiatement. Sarah évolue dans le noir sans encombre. Mon admiration n’a pas de bornes de la savoir en train de déposer avec agilité l’assiette de chacun au bon endroit. Hélas, la nourriture est médiocre et les convives aussi. Je croque dans du foie gras de mauvaise qualité et un « ah, c’est mou !» écœuré s'échappe de ma bouche. Mon voisin de droite confirme le fait lorsqu'un « Quoi, Georges, tu bandes mou ? » fuse de la bouche d’une femme et que des rires gras éclatent en écho. Le ton est donné. Bienvenue à la finesse et au bon goût ! Dès lors A. et moi n’avons qu’une envie, quitter ce lieu de cauchemar. Le noir est devenu notre allié qui nous empêche de voir les tronches de ces invités imposés. Les plats suivent et nous nous battons pour découper ce qui semble être du canard. La cuisine est affligeante de banalité et le vin servi ne rehausse pas le niveau de cette expérience. Je ne parlerai pas du dessert sans intérêt !
Heureusement le service est diligent. Forcément, il y a deux services le soir, il faut rentabiliser. « Allez, la tablée, tous en file indienne, les mains sur les épaules et vous me suivez… » Et nous voilà rejouant « C’est la chenille qui redémarre » dans le noir complet, associés à des personnages de boulevard. Nous ressortons par le sas de velours noir. Renaissance à la lumière bleutée du bar. Je respire. A. sourit à nouveau. « Si vous le souhaitez, vous pouvez laisser vos commentaires sur l’ordinateur mis à votre disposition devant le bar !» Vite partir. Laisser nos impressions plus tard mais quitter à tout prix cet endroit, piège à gogos consentants.
Expérience au concept intéressant qui nous a fait côtoyer exceptionnellement ce qui pour d’autres est le quotidien. Comment serait ma vie en l’absence de lumière et de couleurs ? Insupportable et pourtant…
Dans le noir ? En amoureux peut-être, pour aller autrement à la découverte de l’autre mais certainement pas dans ces conditions. Pour se régaler, sûrement pas. Pour le plaisir de dépenser ? Oui, indéniablement car l’addition est salée.
Maintenant, à vous de vous faire une opinion, à moins que déjà vous ne connaissiez ?
05:09 Ecrit par Gicerilla dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dans le noir ?, resa@danslenoir.com
