29 septembre 2009

ELLE - Sécurité à la chaîne

stringbrillant2.jpgIl avait tenu son pari.

Enfin, je lui dois ici la vérité. Il n'avait pas tenu de pari, il avait galamment relevé mon défi. Installée sur le fauteuil, je contemple, pensive, le petit paquet déballé sur mes genoux. Au milieu du papier de soie rose trônent quelque grammes de tissus et, à la lumière de la liseuse, il me semble voir briller dans le fond une constellation d'étoiles. "Ah, non, je ne porterai jamais ça, c'est ... digne de Pigalle! Comment peux-tu aimer un truc pareil ?"

C'est à peu près dans ses mots que je lui avais dit non en refermant la page "Lingerie" de YOBA. Il ne s'était même pas vexé mais m'avait souri, espiègle. Comme j'aime ce sourire-là qui me ferait faire n'importe quoi. "Et si les chaînettes de ce joli string étaient parées de diamants, hum, dirais-tu toujours non ?" Je le fixais droit dans les pupilles. Deux points d'interrogation se dessinaient certainement sur les miennes. "Ah, si tu me prends par les sentiments..." Il me connait bien et il sait qu'une Marilyn sommeille en moi. "Même pas chiche !" lui répondis-je en espérant très fort, au fond, qu'il en soit capable.

Je ressors la chose minuscule de sa boîte. Un string fendu... quelle horreur ! Je le suspens dans les airs à hauteur de mes yeux. Elle est pourtant élégante cette petite culotte. Les deux jolies chaînettes constellées de brillants scintillent de mille feux. Le goût des hommes me laisse rêveuse mais les diamants m'hypnotisent. Il a gagné, je le porterai demain pour aller le retrouver.

Ma valise rose bondit sur le sol carrelé de l'aérogare. Elle a la roulette aussi enthousiaste que le pas de sa propriétaire. Je jubile de le savoir contre ma peau. Je sens frotter le tissu de ma jupe contre les chaînettes qui ornent mes hanches. Une sensation d'interdit m'accompagne alors que chacun de mes pas me rappelle que je suis quasiment nue. J'arrive au portail de sécurité à la file d'attente surchargée. Je suis si impatiente de le retrouver, de sentir ses mains frôler la toile de ma jupe pour découvrir que je lui ai obéis que l'attente me parait intolérable. Je piétine et voudrais déjà être dans l'avion. Je me tance devant tant d'impatience, l'avion ne partira pas sans moi.

Bientôt s'agglutine derrière moi une foule dense qui pousse, à me toucher presque, un homme bedonnant, à la calvitie rampante. Il est grand, très grand même et je me sens menacée par sa carrure d'armoire normande. Il souffle fort comme une forge saturée et il me semble percevoir son haleine sur mon dos. Je me retourne vers lui, agacée, pour noter qu'il a de grands yeux verts dont la transparence donne à son visage un air d'adolescence. La quarantaine bien tassée, il m'offre un sourire rayonnant. Il m'adresse la parole avec un fort accent étranger "Je suis désolé, ça pousse fort derrière !" Comment, dès lors, rester à pester contre le transport de masse ? Je lui retourne son sourire en disant poliment sans en penser un mot "Ce n'est pas grave !" évitant son regard scrutateur qui me dérange.

Mon tour arrive. Docilement, pour la paix du passage, je mets dans la caisse en plastique tous mes objets métalliques. Je passe le portique en souriant à l'agent de sécurité. Il me sourit aussi mais m'empêche d'avancer, je viens de déclencher l'alarme. "Repassez le portique s'il vous plait" me dit-il. Je repasse mais hélas l'alarme sonne encore. Je décide d'ôter mes souliers, soupçonnant que du métal y est caché. Mes Rogier Vivier sont promptement rangées dans la caisse et glissent sur le tapis pendant que je tente une nouvelle fois de franchir le portique.

Hélas, à mon grand agacement, la sonnerie retentit encore et je perçois déjà l'impatience des voyageurs qui sont bloqués par mon cas. "N'y-a-t-il pas de garde femme qui pourrait s'occuper de moi ?" "Hélas, non, elle est en pause." Je bougonne alors que je repasse en marche arrière le sas de sécurité. "Il faut que vous ôtiez absolument tout le métal que vous portez... " Subitement, l'angoisse me prend. L'argent ça sonne ou pas ? Pas le temps de délibérer sur le sujet au risque de provoquer une commotion. Avec dextérité, je glisse ma main sous ma jupe et sous le regard halluciné du préposé je dépose le string scintillant dans la boite.

Le garde me laisse traverser le portique le regard rivé, semble-t-il, à mon nombril. Pour le coup, je me sens vraiment nue et j'ai hâte de récupérer le string. Cette fois-ci, le portique reste silencieux et tous les agents me suivent des yeux alors que je me précipite vers le tapis.  La boite lentement, trop lentement, arrive. Vide ! Je crois m'être trompée et, fébrilement, j'attends la suivante qui tarde à me rejoindre. Rien, que les affaires des autres. Mon voisin de queue m'emboîte le pas et ne me quitte pas de yeux. Je crains de comprendre cette drôle de lueur qu'il y a dans son regard. J'interpelle discrètement le préposé aux rayons X. Tiens, rayons X ! Non, il n'a rien touché, non il n'a rien vu ... 

J'ai remis mes talons hauts espérant dominer la situation. Le cul à l'air, manquant de mon habituel aplomb, j'approche du garde mais je ne me résous pas à lui exposer mon embarras. Un dialogue silencieux résonne dans mon cerveau "Excusez-moi on a volé mon string. Pourriez-vous vérifier avec vos collègues ce qui s'est passé ?" J'imagine déjà son air goguenard, son regard égrillard et les mots de salle de garde qu'il aura pour retrouver l'objet du délit "Eh, les gars, zauriez pas vu la culotte de Madame ?". Alors, plutôt que de subir la honte d'une enquête qui ferait savoir au monde entier que je ne porte pas de culotte, dignement je récupère ma valise et mes affaires.

Mon grand gaillard bedonnant se retrouve devant moi et à mon tour je lui emboîte le pas. Le portable vissé à l'oreille je raconte, affligée, ma mésaventure à mon amant. Il rit. Et alors que je lui raconte les détails de ma tragédie, je vois clairement des étoiles scintiller dans la main de mon armoire à glaces. "Le salaud, c'est lui, j'en suis sûre" crié-je presque dans le téléphone. "T'en fais pas ma chérie, ce n'était que des Swarovski !" 

"Quoi, des Swarovski, pas des brillants ?"

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26 septembre 2009

ELLE - Quand la portée m'emporte

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Je me demande souvent ce qui me compose.

D'aucuns se diront "quelle étrange question" ! Pourtant, la question "qui suis-je vraiment ?" n'a-t-elle pas effleuré chacun de nous avec le vide et le doute qui la suivent en cortège ? Se définir est l'exercice le plus difficile qui soit. "Alors pourquoi s'interroger ?" me direz-vous ensuite, incrédule ou dubitatif. Perte de temps ou masturbation intellectuelle, dénuée de plaisir, de celui qui n'a rien à foutre*. Rien à foutre, ça, ce n'est pas nouveau, on a la misère qu'on peut. "Pratiquez donc l'onanisme, vous y trouverez du contentement et cessez donc ces stériles questionnements !" Oui, peut-être. Mais je suis de celle qui pense à son corps défendant. Les idées s'imposent à moi sans que je ne les sollicite et dès lors comment les évincer sans les affronter ? 

Tenter de leur trouver une réponse devient alors la seule issue possible et bonne fille je les écoute. Ainsi donc, si l'on interrogeait qui me connait, comment me définirait-on ?  Serai-je aux yeux de l'amie, de l'ami, de l'amant, du parent une cérébrale, une animale, une émotionnelle ? Je suis multiple évidemment, comme nous tous. Je ne peux pas, sous peine d'être à juste titre taxée de manque de lucidité, prétendre être différente.

Pourtant, je me sens différente des autres. Vous me répondrez, utilisant un pratique poncif, que nous sommes tous uniques. Mais cela ne suffira pas. Non. Je me sens vraiment différente, mue par des élans au-delà de la norme. L'adjectif extraordinaire au sens premier me vient, mais il manque de modestie. Hors de l'ordinaire est comment je me ressens. Vous me direz peut-être, si vous êtes courageux, ou vous le penserez seulement si vous ne voulez pas vous confier, que vous aussi c'est ainsi que vous vous ressentez. Dès lors, serait-ce que tous, nous avons de nous une image mythifiée, mystifiée ?

Je suis une excessive, c'est évident et la modération ne me caractérise pas. Mais pour autant je ne saurais trancher : suis-je guidée par mon cerveau ou par mes émotions ?  Mais pourquoi vouloir savoir absolument. Pour mieux tout contrôler ? C'est possible puisque je ne hais rien tant que de perdre subitement mes moyens avec rime mais sans raison. Il m'en faut si peu parfois que je me demande quel est donc le bois dont je suis faite. Je ne sais pas. Ce que je sais c'est que je vis par mes cinq sens et aucun sur l'autre ne prend le pas. Et l'ouïe est certainement la voie la plus directe à mon âme.

Récemment, j'ai aimé cela. Rien de nouveau, mais nouveau pour moi. Cela agace, cela ébranle, cela ne me laisse pas de glace et je fonds, et j'ânonne sans les connaitre les notes de la portée qui s'immiscent en moi et me font vibrer. A écouter à fond. Voudrais-je que vous aimiez ? Pas forcément.

Juste envie de partager.

 
Ndlr : au sens premier s'il vous plait !

 

23 septembre 2009

ELLE - Ange ou démon

lesecret.jpgAh j'enrage !

 

Deviendrais-je mono maniaque, de ceux qui font de la critique un exutoire à leur propre médiocrité ? Enfin, qui suis-je pour juger de ce que je ne connais pas. Car pour se poser en critique, il faut être spécialiste n'est-ce pas ? Enfin, c'est ce qu'ils prétendent. D'ailleurs,  à ce propos, quelles lettres, de noblesse ou pas, donnent à un homme le droit de devenir critique professionnelle ? 

Car on ne nait pas critique comme on reçoit un don divin, non, on le devient. Quel étrange exercice n'est-ce pas là, de s'asseoir dans le noir et de scruter le spectacle. Oui de le scruter, de l'épingler comme un entomologiste l'hanneton, non pas de le regarder comme on regarde une œuvre d'art, l'esprit ouvert, l'âme libre de toute obligation. Ni celle d'aimer, ni celle de détester. Ou bien encore, ouvrir le dernier livre de Tartempion, la moue déjà à la bouche sans en avoir rien lu car on sait qu'on ne l'aime pas. Pourtant, il faudra bien lire sa prose de bout en bout au risque de ne pouvoir livrer à temps l'article critique.

 

Le critique doit critiquer. Si possible, le critique doit avoir la plume alerte, le verbe précis à égratigner ou à encenser. Le critique critique pour se faire une place dans la société, de préférence légitimée par la perspicacité de son intervention qui tour à tour démolit une œuvre ou fait d'un navet un prodige. J'imagine le critique paniquant devant la page blanche. Lira-t-il ce que pense le confrère pour prendre un subtil contre-pied ou, au contraire, hurlera-t-il avec lui, car on se sent moins seul dans la meute et la majorité, c'est connu, a toujours raison ?

 

Critique est un sale boulot. Sale ? Oui, assez. Ne laisse-t-il des traces indélébiles sur la conscience quand ce n'est pas celle-ci qui a été écoutée par le rédacteur mais bien l'autre, la voix prétentieuse qui opte pour le contre-pied au détriment de l'objectivité, la voix de la tendance ou de celle qu'on voudrait lancer. Que d'artistes n'ont pas été brûlés sur le bûcher des vanités de critiques sans fortune et qui l'attendaient. Se faire un nom aux dépens de l'autre peut-il être une ambition qui ne s'avoue pas ? Ce fut le cas, je le crains, plus d'une fois.

 

Alors, me voilà ce soir devant le petit écran qui ne mérite plus son nom, car comme tous les français j'ai cédé à la tentation. J'ai acquis un écran LCD grand format. Et oui, la Gicerilla qui conspue la télé a craqué pour un écran géant. C'était pas de sexe ou ça, évidemment j'ai pris ça ! Me voilà donc devant un intermède publicitaire, le cerveau fondu suintant en minces filets de mes oreilles, le regard vitreux qu'on prête aux lobotomisés. TF1 déroule le film de ses annonceurs.  La belle Uma déambule dans son boudoir. Miroir, joli miroir. De la coiffeuse à la psyché, dis-moi qui ce soir je serai, Ange ou Démon ? Mais c'est à chier* ! Givenchy. Tout est dit.

 

Comment ont-ils pu concevoir un scenario si médiocre ? Il faut être sacré bonimenteur ou avoir affaire à des amateurs pour vendre un tel navet. Et c'est médire du navet que de décerner son nom à cette publicité de piètre qualité. Pourtant, à bien étudier les ingrédients, rien ne manquait : Uma Thurman, Mario Testino, un paquet d'€uros.

 

Hélas, le mélange a précipité en gros grumeaux indigestes. Le jeu de l'actrice, la mise en scène et la musique. Avez-vous écouté la musique ? Mélodie au rabais qui se gonfle d'importance à coup d'archets synthétiques. Je ne parle pas de la voix de RoBERT, doublure ou plagiaire de Mylène Farmer, sinon les fans vont me crucifier. Encore une fois, s'il fallait le prouver, il ne suffit pas d'un gros budget et d'un appétissant casting pour faire de la qualité. Mais où sont donc passés les publicitaires inventifs et déjantés qui ont fait les heures glorieuses de Culture pub !

 

A vous de juger.

 

* En français dans le texte (ndlr).

 


 

21 septembre 2009

ELLE - To boude or not to boude

La lèvre du bas retroussée en une moue dépitée, je vous torche une note courte.

C'est bien la première fois. Oui, Gicerilla fait la gueule. La Baronne de la Tronche en Biais, ce soir, c'est moi ! Ah, cela vous laisse sans voix. Y'a de quoi, je ne vous avais pas habitués à ça. Envolés les textes léchés avec passion. Ben, oui, je lèche mes textes, pas vous ? Evaporés les questionnements, digne psychologie de comptoir pour vous faire parler un peu de vous et vous découvrir au travers de vos mots. Disparues les fictions pondues avec persévérance et délectation pour des lecteurs hypothétiques. De toute façon, tout le monde s'en fiche. Crise de foi. Sans rime ni raison. Beurre aux cochons. Euh, non, confiture ! On s'en fout aussi. Ce soir, je doute et me retranche dans le silence.

Juste mal lunée, juste àquoibonniste, juste découragée  ...

Du coup, ce soir je vais me goinfrer de Nutella et me cultiver.

Ca me passera !

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18 septembre 2009

ELLE - Tubéreuse criminelle

fleurtubéreuse.jpgLes rais du soleil matinal réverbèrent sur la vitrine.

Comme dans un miroir orangé, Volodimir* voit sa silhouette qui se reflète, floue, sur la façade. Il scrute l'intérieur de la boutique mais n'arrive pas à distinguer si Yvonne y est déjà. Pourtant, le sentiment d'urgence qui l'habite depuis hier soir le presse de la voir. Il est fébrile et agacé, les nerfs à cran. Le nez maintenant collé à la porte vitrée, il la voit s'affairer derrière le comptoir. Tout en lui semble se relâcher alors qu'il pousse la porte avec violence. La clochette tintinnabule, rassurante. Yvonne lève les yeux et l'aperçoit. "Et bien, te voilà bien matinal. Tu n'as pas travaillé hier ?" Volodimir se penche par dessus le comptoir et plaque deux bises appuyées sur ses joues à la peau si douce. "Ah, Yvonne, si tu savais. Non seulement j'ai travaillé, mais je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Il est revenu. J'ai tenté de le mettre à la porte et il s'est fâché. Mais cette fois-ci..." Il réprime un sanglot. "Cette fois-ci il m'est tombé dessus. Regarde !" Il a levé son polo et lui montre son torse menu. Des auréoles bleues jaunâtres maculent ses côtes.

Elle regarde ces traces de violence avec un air douloureux. Puis relevant le visage, elle le scrute de ses yeux bleus pâles, du bleu fatigué de layette maintes fois lavée, se dit un jour Volodimir qui les observait. Ses cheveux blancs coiffés courts bouclent autour de son visage donnant à ses traits plissés un air de lumière angélique. Ses yeux sont cernés de mille plis et les petits éventails qui en ornent le coin sont le témoin de ses soixante-six années. Tout en elle est lourd et plissé et tout respire la douceur. Archétype de la mamie gâteau, elle est devenue au fil du temps une maman de substitution. "Comment ose-t-il ? Et il prétend t'aimer." Volodimir a mis dans ses mains son visage. Il sanglote comme un enfant.  Yvonne contourne le comptoir pour le prendre dans ses bras. Elle se sent responsable de ce jeune-homme, son Volodia, arrivé à Paris il y a cinq ans avec une minable valise pleine de rêves d'avenir radieux. Il rêvait de show-biz, il rêvait de descendre le grand escalier aux Folies ou ailleurs mais, évidemment, il n'avait jamais dépassé la rue des Martyrs. Il travaille de nuit au cabaret et sa loge vétuste, à la peinture craquelée et à la lumière glauque, est l'étape ultime de sa gloire. A vingt-trois ans, il a finalement remisé comme un enfant assagi trop tôt sa vieille valise avec, verrouillée à l'intérieur, son utopie de réussite. Mais sa résignation à Paris vaut toujours mieux que la misère dans son Ukraine natale.

Pourtant, s'il a perdu ses rêves, il a appris avec Yvonne, qu'il fallait toujours se respecter. Alors c'est décidé, il ne veut plus de Marcelo dans sa vie, plus souteneur qu'amant depuis longtemps. Il renifle sur l'épaule de son amie pendant qu'il articule avec peine "Le salaud, il m'a forcé. Je ne voulais pas. Il était en fureur. Il m'a dit "ah, c'est comme ça, tu ne veux plus de moi. Et bien c'est pas demain que vous irez voir ailleurs ton cul et toi, tu vas voir...". Elle le repousse avec une extrme douceur. Il continue "Tu sais, il a menacé de me tuer !" "Mais ne t'inquiète pas, c'est la colère !" "Ah, tu crois que c'est la colère qui lui a fait sortir son couteau. C'est une malade ce type. Il n'est pas calabrais pour des prunes." Yvonne scrute son visage d'enfant. Un enfant tombé dans l'enfer sans le vouloir. Un adolescent grandi trop vite. Il ressemble à un poulbot, mince et blond, mais roule encore un peu les r. "S'il recommence, tu me le fais savoir, et je te promets que ce sera le dernière fois..." Elle a dit ça avec une voix glaciale qu'il ne lui connait pas. "Faut que je file !" dit-il, toujours inquiet mais rassuré "tu sens bon, qu'est-ce que c'est ?" Elle sourit avec l'air entendu d'un malfaiteur. "Ah, c'est mon secret, c'est de la tubéreuse !" "C'est enivrant. Me le feras-tu essayer une autre fois ?" Yvonne fait une moue dubitative "Si tu es sage !"

L'ouverture de la porte de la boutique fait résonner la clochette. Yvonne n'a pas le temps de sortir de l'arrière-boutique que déjà Volodia déboule, paniqué quasi hystérique. Yvonne s'est figée face à son visage tuméfié, l'œil droit gonflé et le haut de la joue fendue d'une coupure sanguinolente. "Yvonne, il a débarqué sans prévenir. Il avait gardé ma clé. Il m'a insulté quand j'ai refusé de l'embrasser, il puait l'alcool. Cela fait six jours qu'il me laissait en paix. On s'est battu. Je l'ai fichu à la porte, je l'ai menacé d'appeler la police. Il m'a rit au nez "comme si tu voulais que les flics mettent le nez dans mes affaires". Je ne sais pas ce qu'il a voulu dire. Moi je n'ai rien à me reprocher. Je l'ai mis à la porte. Il s'est barré quand les voisins ont frappé au mur !" Des larmes silencieuses descendent en minces filets le long de ses joues. Il grimace de désespoir "Yvonne, qu'est-ce que je vais faire pour m'en débarrasser pour de bon ?" "Ne t'inquiètes pas, je t'avais dit que ce serait la dernière fois. Tu feras exactement ce que je vais te dire." Et Volodia, assis sur le tabouret de fer, perdu entre les pots de fleurs fraîches écoute, fasciné, ce qu'il va devoir faire.

Il est 1 heure du matin passé quand Yvonne dépose son tablier. Ses épaules semblent affaissées, ses yeux sont rougis et des maux de tête écrasent ses tempes. Une forte odeur a envahi l'atelier et sur de grandes plaques graisseuses, des centaines de fleurs de tubéreuses étalent leurs pétales blancs au parfum entêtant. Le long processus d'enfleurage à froid est en cours. Les inflorescences ne quitteront pas leur support sans d'abord avoir rendu chaque molécule odorante. Dans quarante-huit heures elle aura obtenue l'Absolue. Cette absolue qui délivrera Volodia pour toujours.

"Tiens mon chéri. Dans ce flacon, il y a la lotion de tubéreuse que tu utiliseras. Et puis, dans ce petit pot, il y a un peu de l'Absolue. N'oublie pas, tu dois mettre seulement quelques gouttes et dans l'appareil déjà refroidi...."

Il est 23h30 exactement quand Marcelo passe le seuil de l'hôtel "Excelsior" de la rue des Martyrs. Il sait que Volodimir l'attend. Il est impatient, il croit à la résurrection de sa flamme. Au fond, il espère que ce n'est pas le fruit de sa maladive jalousie. Il l'aime. Il ne peut vivre sans lui. C'est plus fort que tout. Il n'est pas violent d'habitude mais Volodia le met en transe. A l'idée de le perdre, il devient fou. A sa question, le concierge de l'hôtel lui répond "la 13". Il monte au premier étage en grandes enjambées tout en pensant "Tiens, je croyais qu'il n'y avait de chambre N° 13, comme dans les avions il n'y avait pas de rang N°13 !"

L'excitation qui l'habite déjà lui fait perdre le fil de ses pensées. Il ne pense plus qu'aux épaules frêles de Volodia, à sa peau diaphane aussi douce que celle d'un nouveau né. Il voit déjà son visage angélique où un duvet blond assombri à peine ses joues. Et puis ses fesses musclées, petit cul de fille à la chair rose et tendue. Il bande alors qu'il frappe doucement sur la porte de bois sombre.

Volodia est devant lui, dans l'encadrement. Il porte toujours le maquillage de scène, excessif, et les fards vieillissent son visage. Il porte une paire de jeans ajustée et le T-shirt noir aux lettres rouge flamboyant "Fuck Vladimir P." qu'il lui a offert il y a quelques temps, comme un clin d'œil à son exode. Il a passé la porte et attrape la nuque de Volodia pour l'embrasser à pleine bouche. Il se laisse faire et lui offre même ses bras. Marcelo est au comble. Il se croit rentré en grâce. Volodia a plaqué sa main sur sa queue tendue. Il sait Marcelo à sa merci. Il sait ce qu'il doit faire. Il ne se rebellera pas.

"Regarde ce que j'ai préparé pour toi !" et il indique sur le guéridon au pied du lit un seau à champagne givré d'où le goulot au bouchon renflé d'une Veuve Clicquot sort et semble comme une métaphore de son désir. Deux flûtes et deux coupelles sont disposées à son pied. "Ah, tu m'as fait des crèmes  brûlées. Et tu t'es souvenu pour la Clicquot..." Marcelo le violent, Marcelo le jaloux a disparu. Il ne reste devant Volodia qu'un homme amoureux. Mais cette image n'efface pas un seul instant la virago qui l'a frappé au visage il y a peu de temps. Et la pensée des coups semble réveiller la boursoufflure qui orne encore sa joue.

"Viens là." Marcelo se laisse faire et s'assoie sur le fauteuil qu'il lui a indiqué à côté de la table. Marcelo suit chacun de ses mouvements, hypnotisé. Son désir ne fait que croitre à mesure qu'il voit évoluer son amant si fin, si féminin. Il prend la flûte que lui tend Volodia "Portons un toast, veux-tu ?" dit-il. Et le tintement du cristal des verres accompagne le vœu prononcé "A nos amours !". Volodia ne répond pas mais se place à genoux devant Marcelo. Il ferme les yeux et se retient de crier quand Marcelo glisse sa langue goulue entre ses lèvres. Il lui rend son baiser avec un haut le cœur qu'il réprime de son mieux. Des larmes lui viennent aux yeux mais il ira jusqu'au bout.

"Attends, il faut absolument que tu la goûtes, je crois que je me suis surpassé !" Marcelo accepte la cuiller pleine de crème que Volodia lui présente. Il grimace un peu en faisant claquer sa langue sur son palais. "C'est étonnant, c'est quoi cette saveur. Je ne la reconnais pas. Elle est puissante, un peu amer. Non, ne me dis rien. Donne m'en encore !" Volodia plonge de nouveau la cuiller dans le ramequin et la glisse dans la bouche de son amant. Il ferme les yeux pour mieux se concentrer et pendant qu'il savoure et s'interroge, Volodia a posé sa main sur son sexe. Il bande toujours. Tout en le caressant il l'interroge "Alors, tu trouves ?" "Non, je ne vois pas mais c'est envoûtant, donne moi la coupelle, c'est certain je vais deviner." et pendant que Marcelo déguste la crème à la croûte caramélisée Volodia a libéré son sexe qui tend son désir vers sa bouche et le gobe. Marcelo râle et susurre "C'est bon !" Parle-t-il du dessert ou de sa langue sur sa queue gonflée ?

Il cesse subitement son ballet. "Alors, as-tu trouvé ?" Marcelo rouvre les yeux "Non, on dirait qu'il y a de l'amande amère. Qu'est-ce donc ?" "De la tubéreuse. Quelques gouttes. La tubéreuse est réputée pour ses propriétés érotiques, entre autres. Viens sur le lit, je t'a préparée une autre surprise." Marcelo le regarde complètement énamourée. Plus aucun doute ne le taraude, il l'aime encore c'est certain. "Laisse-toi faire." Volodia le dévêt avec dextérité et l'allonge avec une fausse violence sur le lit. "Etends-toi sur le dos." Marcello est docile et s'allonge le sexe dressé comme un mât de cocagne. Volodia a pris le flacon de lotion et s'est assis à cheval sur les jambes de son amant.

"Je vais te masser comme on ne te l'a jamais fait. Tu vas voir..." Le liquide blanc et liquoreux s'écoule lentement de la bouteille et une odeur puissante inonde la pièce. "La tubéreuse encore. Ne ferme pas les yeux, regarde-moi." Marcello tente de fixer son regard sur celui de Volodia mais un forme de torpeur semble l'envahir alors que les mains de Volodia passent et repassent sur le torse musclé du calabrais. "Regarde-moi je te dis. Ne sens-tu pas comme de la chaleur à l'intérieur ? "Si." "Et puis un engourdissement dans tous tes membres comme si tu étais ivre ?" Et Marcello ne peut que grogner son assentiment. En effet, une chaleur infernale semble inonder chacune de ses cellules, ses membres sont ankylosés et lourds à ne pouvoir les soulever. Il râle sous la caresse de Volodia qui a entrepris de la masturber avec la lotion.

"Tu aimes ça, c'est bon !" Mais Marcello ne répond pas, il hoquète. "Oui, je sais que c'est bon, je connais la qualité de mes caresses, tu me l'as si souvent répété. Tu savais que la tubéreuse est aussi un poison ? Cela dépend de la dose, évidemment. Il ne faut surtout pas l'ingérer car elle produit à l'intérieur les mêmes effets que le venin de certains serpents ou celui du curare. Ah, tu ne le savais pas. Peu de gens le savent. Yvonne le savait. Elle contient des neurotoxines qui affectent directement les neurones et engendre une paralysie des muscles et des troubles respiratoires. Et puis l'Absolue renferme les mêmes vertus et paralyse aussi bien en pénétrant l'épiderme. Ce parfum entêtant, tu le sens ? C'est de l'absolue de tubéreuse."

Marcello écarquille les yeux mais maintenant ses paupières ne se soulèvent plus. Il sent ses poumons se compresser et son souffle court n'est plus dû à son plaisir mais à l'étouffement lent qu'il ressent. "Aux temps des Poisons, la tubéreuse était couramment utilisée car elle ne laisse qu'un voile odorant mais se résorbe sans laisser de trace.  Quand les tubéreuses se décomposent, elles ont une odeur humaine. Au bout de quelques heures ont ne la perçoit plus. On pensera à un arrêt du cœur." Marcello tente de se débattre mais son corps semble coller aux draps. Sa respiration est devenue un filet d'asthmatique et son visage vire au rouge bleuté. Volodia malaxe avec passion les bourses de son amant et branle dextrement le vit empourpré prêt à exploser. "Tu vas mourir dans une apothéose, le croiras-tu ? Pourtant tu aurais dû mourir de mort violente, salaud !" Et dans une dernière caresse, il déclenche la jouissance de l'amant qui se cabre et s'arcboute en quête d'une goutte d'air. Il retombe, inanimé. Volodia ne sent plus battre le sang sous sa main. Il lâche avec dégoût la verge maculée de nacre.

"Fallait pas jouer avec le Maître du monde."

 

* Volodimir : possessor of the world, people

 

Nouvelle librement inspirée par le parfum de Serge Lutens "Tubéreuse criminelle".

 

 

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15 septembre 2009

ELLE - Naked friday

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Il y a certains journaux que j'apparente volontiers à des feuilles de chou.

"Feuille de chou, locution - Sens : Journal, quotidien de peu de valeur [Péjoratif]"

Au fond, ce n'est pas très flatteur pour le chou, parce que le chou a des vertus que n'ont pas ces journaux aux titres racoleurs. Non, pas de condamnation hâtive je vous en prie. Le chou n'est pas qu'un végétal qui sent le soufre et qui pourrait aisément saboter un premier rendez-vous, à fuir dès lors comme le Diable ! Au chou, un jour peut-être je reviendrai mais aujourd'hui tel n'est pas le sujet. 

Je voulais parler de ces quotidiens de piètre qualité qui se contentent de publier des informations de seconde zone. Seconde zone ? Tiens, n'est-ce étonnant ces expressions qui se forgent au fil des années sans qu'aucun de nous ne sache véritablement comment elles naissent ? Car enfin, si l'on parle de seconde zone, c'est qu'il y a une première zone, et l'on sent bien à faire le distinguo qu'il est enviable d'appartenir à cette dernière et non pas à la première par ordre d'apparition, à savoir la seconde. Ah, mais que m'arrive-t-il ? Je ne sais pas me fixer sur le sujet et comme un alcool je deviens volatile. Si au moins cela pouvait vous rendre gai !

Bref, dans l'un de ces journaux falots, n'ai-je pas lu récemment un reportage sur une nouvelle technique de management ? Plus "brève de comptoir" qu'article de fond, certains me diront avec raison, il n'empêche que je veux m'en faire le héraut car son pesant d'or elle vaut (ça rime).

Elle nous vient du Royaume-Uni. Royaume-Uni ? Tiens, là aussi je me paierais bien une petite digression sur l'unité des nations qui le composent mais je serais de nouveau hors sujet et vous décrocheriez, si ce n'est déjà fait, car le blogueur est zappeur paraît-il. Je disais donc que cette technique, révolutionnaire, vise à libérer les employés du stress et à araser les niveaux. Evidemment, tout ce qui touche au management, lorsque c'est novateur, retient mon attention, et en particulier si la promesse est de rendre la sérénité à mes collaborateurs.

Figurez-vous que chez OneBestWay, tous les Friday (ça rime encore) on vient au travail non pas en casual mais à poil. Si, vous avez bien lu, nu, car il parait que cela motive les troupes. Et puis, la nudité uniformise et l'uniforme, l'Angleterre, ça la connait. Ainsi, dans cette boîte de com, le vendredi l'uniforme est le même pour tout le monde. Enfin, pas tout à fait le même car certainement dans cet état on doit bien noter de grosses différences. Oh, qu'allez-vous pensez là ? Je veux parler des formes de l'uniforme, car on parle d'uniforme mais la forme en l'occurrence n'est pas unie. Au contraire, elle est démultipliée et je vous avoue que le duvet se dresse sur mes bras à cette idée. Ce que ne dit pas l'article c'est si les employés sont autorisés à conserver leurs souliers.

Peu importe. Fermez les yeux un instant et imaginez-vous, nu, à côté de votre collègue ou face à votre supérieur, nu, lui aussi. Alors ?

Comme moi, n'êtes-vous pas saisi d'effroi à l'idée d'avoir sous vos yeux le directeur financier, le sexe recroquevillé à l'évocation du nouveau budget ? Comment discuter avec la concentration souhaitée de la chute des marchés si les gens réunis autour de la table ne pensent qu'à évaluer la chute de reins de Pamela ou à se comparer aux trois pièces de Martin ?

Ainsi, pour promouvoir l'égalité et instaurer un état de confiance ultime, il faudrait se mettre nu. Hum, je doute un peu et pourtant, n'aurais-je pas de l'intérêt à tenter l'expérience ? Argh, mais il faudrait alors qu'à mon tour je me dévoile ! Hors de question. Il n'est pas dit que mes collaborateurs verront ma cellulite ou mes tétons, habituellement camouflés sous de dodus coussinets.

Et puis, imaginez un instant le cauchemar : comme lors d'un bal masqué, vous êtes le seul à venir déguisé !

Il parait que le ridicule ne tue pas. Vous en dites quoi ?

Le Matin

Telegraph

The Sun

 

11 septembre 2009

ELLE - Souffrir pour vivre

automutilation.jpg"Mais non maman, je vais le faire. Ca ne me dérange pas !"

Pauline finit d'attacher ses cheveux en queue de cheval basse. Elle se regarde dans le miroir au-dessus du lavabo, les yeux rivés sur ses seins. Comme toujours, son pull a l'air trop petit. Comme toujours, elle ne voit qu'eux dans sa silhouette alors qu'elle voudrait les voir disparaitre. Elle se tient toujours un peu voutée, cela les estompe, mais si peu... Les mots de sa mère résonnent encore à son oreille.  "Mais d'où tiens-tu de pareilles mamelles ! Tu ne vas pas mettre ce T-shirt pour sortir quand même !" Elle a eu beau rigoler en les prononçant, elle a eu beau tenter d'adoucir l'impact de sa réflexion en lui expliquant que ce n'était qu'une taquinerie de maman plate comme une planche, Pauline s'est sentie blessée. C'est vrai, a-t-on idée d'avoir une poitrine aussi opulente à 12 ans ? Et depuis trois ans, elle escamote sous des vêtements peu seyants ces grotesques protubérances.

Dans la buanderie elle installe la planche à repasser et branche le fer-vapeur. Une pile impressionnante de linge propre l'attend, véritable forteresse de chiffonnier. Elle a toujours aimé repasser. Petite, fascinée, elle regardait le fer lisser toutes les affaires froissées, comme un miracle à chaque fois renouvelé par sa mère. En vieillissant, elle a repris cette corvée à sa mère, trop heureuse d'en être soulagée. Elle préfère passer son dimanche après-midi à repasser plutôt que de sortir avec ses copines. Elle n'aime pas fréquenter les garçons de la cité parce que, de toute façon, ils essaient toujours de la draguer et la traitent de pimbêche et de mal-baisée si elle n'accepte pas de les embrasser.

Le fer émet déjà des petites bouffées de chaleur. Avec application, elle a étalé la chemise préférée de son père et appose la plaque crachant la vapeur avec précaution. Le miracle renait. Toutes les rides du coton s'effacent. Ca glisse tout seul. Elle s'oublie dans ces gestes automatiques. Chacun de ses mouvements est exact et efficace. Elle manipule le tissu dans tous les sens et pas un centimètre de toile n'est épargné. Ses propres gestes l'hypnotisent. Elle n'est déjà plus à sa tâche.

Non. Ses peurs remontent doucement. Elle connait bien le phénomène et elle panique. D'abord, cette lourdeur invincible dans ces chevilles qui l'enracinent au sol. Ses deux jambes bloquées comme si ses pieds étaient immergés dans des blocs de béton. Et puis le dégoût qui remonte le long du mollet, frôle le creux du genou et envahit la cuisse, sinue jusqu'au ventre déclanchant invariablement un haut-le-cœur qu'elle refoule dans sa gorge. Elle sent des spasmes la secouer. Elle pose le fer précipitamment et appuie ses deux mains sur la planche, tentant de se calmer. Non, elle ne veut pas de cette douleur qui lui pique les yeux, qui fait sourdre des larmes. Elle voudrait s'ébrouer pour projeter au loin ce dégoût d'elle-même qui l'envahit. Cette pesanteur dans sa poitrine, la sensation de n'être plus qu'une paire de mamelles répugnantes, écœurement démultiplié d'être ce qu'elle est. 

Faire taire ce dégoût insupportable, vite. L'idée obsédante l'habite à nouveau comme chaque fois, et comme chaque fois elle voudrait hurler pour l'effrayer et le faire fuir. Mais rien ne calme sa propre répulsion, elle remonte inéluctablement et l'étouffe. Elle suffoque, cherche l'air qui lui manque. Elle se tend comme la corde de l'arc "non, non, va-t-en, fais-la taire !" Elle roule lentement sa manche et à peine esquissé, ce geste la tranquillise déjà. Son bras gauche est dégagé et sur sa peau blanche qu'elle ne montre jamais elle ne voit même plus les traces zébrées de ses brûlures.  Elle a saisi le fer bouillant et sans une seule hésitation elle plaque la tranche consciencieusement sur la peau restée intacte. La douleur est fulgurante, insoutenable et pourtant elle maintient le fer. Son nez perçoit l'odeur libératrice et une lueur d'espoir point au creux de son ventre. Son cœur bat à mille à l'heure, une salive au goût de sang inonde sa bouche, elle se mord la lèvre pour ne pas crier. Elle cesse et voit avec soulagement la trace rouge violacée qui palpite.

Mais le dégoût est toujours là, son buste gonflé à l'hélium lui écrase toujours les poumons. Elle recommence le rituel et plaque de nouveau le fer contre sa peau immaculé. La douleur est pire que la précédente, ses chairs se rebellent, ses nerfs lui envoient des SOS mais elle appuie toujours plus fort car elle sent enfin décroitre son dégoût. Comme une marée qui se retire, loin, loin dans les terres. Elle a ôté le fer, essoufflée, en sueur. Son front est constellé de perles d'eau. Sa lèvre inférieure porte les traces de ses dents. Pourtant, déjà l'horreur quitte son visage. La douleur lancinante qui irradie de son bras dans tout son corps a enfin muselé cette sensation insupportable d'être un monstre.

Elle contemple sans les voir les sillons sanguinolents. La paix est revenue et comme un automate doucement elle souffle dessus. Avec une lenteur ankylosée elle déroule la manche qui occulte aux yeux du monde ses sévices. Elle a repris le fer, mais pacifiquement cette fois. Habituée de ce rite barbare, elle a vérifié sans le réaliser que rien ne viendra souiller le linge à repasser. Elle est sereine et la douleur dans son bras, comme un cœur qui bat, la réconforte. Ses peurs se sont tues.

Avec application, elle repasse.

 A toutes celles qui souffrent.

08 septembre 2009

ELLE - Tragic sister

incompréhension.jpg"Famille je vous hais."

Je ne sais pas ce que Gide voulait dire au fond, je ne l'ai pas lu. Je me lance sur sa piste. Cette phrase m'intrigue. "Les nourritures terrestres". Un tel titre ne saurait me laisser indifférente. Nourriture. "...long poème en prose, où s'exprime une sensualité teintée de ferveur, de contact avec la nature." Sans rien en savoir, une association se fait avec Rousseau. Tant de choses à lire encore. Rien à voir avec ce billet finalement, si ce n'est un mot. Un nom commun, un mot commun.

La famille. Catalyseur de tout ce que nous sommes, femme ou homme. Ses médiocrités et ses grandeurs. Comme un agent réactif qui lui-même ne change jamais, elle altère ou au contraire sublime les éléments qui la composent. Car au sein de la famille, ne sommes-nous pas, plus que nulle part ailleurs, ce que nous sommes vraiment ? Ou serait-ce le contraire, la famille nous façonnerait-elle et nous ne le savons pas ? C'est effrayant. Car alors je perçois ce que nous recelons, de mauvais ou de bon, et ce que nous devenons ne serait qu'une partie de nous exacerbée dans le cocon !

Quelles explications trouver à mes interrogations ? Comment peut-on se déchirer dans une même fratrie ? Comment peut-on se haïr ou s'aimer ? Quel jeu de dés détermine ses dispositions ? Issus du même sang, de la même chair, comment deux frères et sœurs peuvent-ils devenir les pires ennemis ou les meilleurs amis ? Je m'interroge ces derniers temps, après que tant et tant de tentatives de rapprochement de ma part aient été vaines.

Certaines dissensions existent qui perdurent au-delà de la mémoire de l'événement qui les a peut-être fait naître. Ma sœur. Mon aînée, celle qui aurait dû me montrer le chemin m'est devenue plus étrangère qu'une quelconque connaissance. Aucune des langues qu'avec elle j'ai essayé de pratiquer n'a su toucher son cœur, et je reste plantée au milieu de la route à scruter l'horizon où jamais sa silhouette ne point comme l'annonce d'une réconciliation. Je m'aveugle, les yeux rivés du levant au ponant, sur un hypothétique retour. Rien n'y fait. Pourtant aucune colère n'a creusé de fossé entre nous pour toujours, aucune rancœur de ma part n'est venue envenimer une situation scabreuse. Non. Seuls ses souffrances ont construit autour d'elle cette muraille infranchissable. Où sont-elles nées, qu'est-ce qui les a suscitées, je ne le sais pas mais aucun guichet n'y est qui me permettrait de lui tendre la main. Elle ne le sait pas non plus il me semble, et c'est la clé qui lui manque pour enfin changer.

Étrangère. Et la vie passe. Le temps ne se dilate pas hélas, il se contracte. Chaque jour va plus vite qui nous rapproche de la fin. Et malgré l'échéance aucune urgence ne nait qui créerait enfin le rapprochement. Alors, lorsque j'ai lu ça chez Marion, mon cœur s'est serré cruellement. Je redeviens une enfant devant ces beaux sentiments. Et je fais le bilan de ce tracas que nous vivons elle et moi. Ce qui la tient éloignée de moi, c'est moi ! Intolérance plus radicale que celle du xénophobe de base. Peut-on opposer à l'autre comme un ultime reproche d'être ce qu'il est ? Incompréhension insurmontable ou plutôt qu'elle ne veut pas surmonter. Me dira-t-elle ce que j'incarne à ses yeux qui lui est si insupportable, si intolérable ? Peut-être, peut-être pas, mais je fais le vœu que ce ne soit pas à la dernière heure, il sera trop tard.

Famille je vous hais ? Non, famille je ne vous comprends pas !

 

 

05 septembre 2009

ELLE - La danse des sept voiles

paon_bleu.jpg

"Oui, évidemment, un peu de marketing !"

Je le reconnais bien là. Le roi du teasing, cette technique de publicité utilisée par moi , et bien avant par Séguéla. Oh, non, il ne faut pas croire les media qui récemment ont fait de Séguéla un grand cynique, bronzé par du soleil en tube tout au long de l'année. Il n'est pas si mauvais que cela, je le crois même bon quand il s'est agi de fabriquer des slogans que nous avons tous en mémoire sans même le savoir. Et parce que je suis une peste qui brûle ce qu'hier elle a adoré, je ne résiste pas à l'envie de rappeler, malgré cette apparente apologie, ce que Desproges disait de lui « Jacques Séguéla est-il un con ? De deux choses l'une : ou bien Jacques Séguéla est un con, et ça m'étonnerait quand même un peu ; ou bien Jacques Séguéla n'est pas un con, et ça m'étonnerait quand même beaucoup ! ». 

Bref, il n'est pas question de Séguéla évidemment, mais d'un homme que je drague éhontément. Enfin, draguer est un peu en deçà de la réalité et puis cela a des relents marins vaseux qui ne me convient pas. En fait, je lui fais la cour. Oui, c'est cela, je le courtise. Je me pare pour lui de mes plus beaux atours. Je gonfle ma gorge, espérant que mon plumage chamarré saura le troubler, non pas tant par sa taille que par la chatoyance de ses couleurs.  Je déploie devant lui toute l'étendue de mon ramage, muet hélas car  mes mots il ne les entend pas. Il les lit peut-être parfois. Et si d'un paon j'avais le croupion sans hésiter pour lui je développerais ma roue. Ah, si seulement j'étais assurée que mieux que mon cul cela pouvait le chavirer !

Je pratique avec lui toutes les astuces de la conversation. Il me dit "non", je feins de ne pas en être émue. Il me fait miroiter un "oui", je fais celle qui ne l'a pas vu. Il me dit "pourquoi pas" et je ne réponds pas. Je roucoule ou criaille, cela dépend du ton de la conversation. Il m'agace, me fait perdre patience ? Je laisse alors transparaitre dans mes mots mon agacement histoire de voir s'il craint de me déplaire. Si à son tour il se tait, je ronge mes ongles et mon frein mais je me tiens coite, nan mais ! Il ne sera pas dit que devant lui je m'aplatirai. Je le suis suffisamment déjà, plate évidemment, et si je finis sans relief c'est certain qu'il m'ignorera. Mais si, croyez-moi, seuls les inconscients ou les naïfs ignorent que le désir de l'homme passe aussi par les reliefs de la femme, et si son paysage est plat comme la patrie de Brel il est fort à parier que son désir restera en berne. Et ça, avec moi, jamais !

Je considère sa réponse : "Oui, évidemment, un peu de marketing !". Ma réponse fuse, directe, sans fioriture "Allons donc, avec vous, j'ai tout essayé ! Manque plus que la danse des 7 voiles, mais comme je ne veux pas votre tête... " Quoique, je me trompe peut-être. De cet homme-là devrais-je d'abord conquérir la tête et non pas la queue ? Hum, s'il appartient à la catégorie qui bande d'abord par l'intellect, j'ai intérêt à affûter mon sens de la répartie pour le laisser bouche-bée, sans voix, et profiter de sa sidération pour conquérir le reste de son corps. Et oui, je l'avoue ici sans rougir, je veux de lui et le haut et le bas, enfin je le veux tout entier. Oh, ne vous méprenez pas sur mes intentions, il n'est pas question de faire de lui un parjure ou un salaud, non ! Alors je lui propose un déjeuner sur l'herbe, une course à pied, une séquence de pêche à la mouche, une partie de pouilleux déshabilleur...  Il est certain que la dernière proposition est celle qui emporte mon suffrage, et pour cela je suis prête à n'importe quel gage.

Mais rien n'y fait. Déduirai-je que par moi il n'est pas intéressé ? N'est-ce pas ce qu'il y a de plus humiliant que de ne pas plaire ? Je finirais presque par penser qu'à la cour de Louis XIV, à l'instar de Monsieur, il aurait préféré le Comte de Guiche à Henriette-Anne d'Angleterre. Car enfin, une belle fille comme moi, pimpante, intelligente, souriante, accommodante, ne peut prendre ce manque d'enthousiasme que comme preuve que je ne lui plais pas. A moins qu'il y ait sur terre, de nos jours encore, de ces hommes qui honorent leur engagement au risque d'en crever de regret à l'heure de leur mort ? Pourtant, Abélard lui même n'a-t-il pas succombé à son amour pour Héloïse et vice-versa ? Remarquez, le risque est gros si, comme lui, il doit finir émasculé...

Alors, désespérée, à bout de ressources, oserais-je ici demander à mes lecteurs avisés quelques recettes immanquables ? De quel charme userai-je pour enfin obtenir qu'il succombe et m'offre le rendez-vous que j'attends  tant ?

Une recommandation, une stratégie ? Je vous attends !

 

 

 

02 septembre 2009

ELLE - Alors Dieu n'existe pas ?

Jaycee.jpgMes doigts se crispent sur le volant de plastique noir.

La jointure de mes doigts est blanchie par mon désespoir. Je crie. Oui, je crie seule dans ma voiture. Une folle ayant perdu ses sens. Déboussolée par tant de haine, je crie. Les vulgarités fusent comme des torpilles, si seulement elles pouvaient lui exploser la gueule. Faire de lui de la bouillie. Une énergie du fond des âges remonte dans mes membres, une incompréhension étouffante me fait perdre ma raison. Je crie. Je vitupère. Je l'agonis. Je le voudrais là, cloué au pilori, soumis et sans défenses comme elle l'était, elle. Les mains entravées, la tête penchée en une fausse repentance, recevant sur le corps les crachats brûlants des passants. Si seulement les regards réprobateurs de ses concitoyens pouvaient lui être autant de coups de boutoir déchirant ses chairs comme j'imagine ceux qui ont pénétré sa chair à elle pour la première fois.

Ma vision se voile, l'eau monte en moi. Une eau bouillonnante et acide qui laisse sur mes joues le feu. Le feu de la honte ressentie pour lui. La honte de me dire que c'est un être humain qui a fait ça et que pourtant je refuse de mettre dans la même catégorie que moi. Nous partageons, hélas, la même classification dans le règne animal et c'est déjà bien trop. Tout nous sépare et plus que tout la notion du bien et du mal. Dans un autre temps n'aurait-il pas été déclaré au service de Satan et condamné aux pires supplices ? J'en viendrais presque à revendiquer les mœurs barbares du passé pour ce type de scélérats. Ah, prêchez-moi je vous en prie le pardon et faites-moi croire en la rédemption sinon bientôt je vais hurler les mots de Michel Sardou "... je suis pour !"

France-Inter termine sa chronique et j'éteins l'autoradio. Besoin du silence. Pourtant, le prénom de la petite continue à raisonner à mes oreilles. Son prénom comme deux initiales prononcées à l'anglaise. Jaycee. Djèci. J-C. L'ironie me vient. Nouveau christ au féminin, sacrifiée pour le plaisir d'un humain sans offrir à quiconque une quelconque rédemption. D'un humain ? N'incarne-t-il pas plutôt le reniement de ce qu'est l'humanité "Bonté, bienveillance de l'homme pour ses semblables". Jaycee ou l'exutoire innocent de vices et de violences comme le furent avant elle Natascha, Elizabeth et tant d'autres moins chanceuses. Chanceuses en effet, même si ce mot ici parait comme un blasphème, car sans le hasard favorable dont elles ont bénéficié, elles seraient certainement toujours esclaves dociles de leurs tortionnaires.

Elle avait 11 ans, il en avait 40. Il aurait pu être son père, il en a fait une femme. Il lui a volé sa liberté et sa virginité. En échange de quoi ? Quelles peuvent bien être les motivations d'un tel geste ? C'est un crime pour tous ceux, qui comme moi, en prennent connaissance maintenant mais aux yeux de Garrido, qu'était-ce ? Et sa femme dans tout cela ? Encore une fois complice ? Complice jouisseuse ou complice obéissante ? Je n'arrive pas à trouver de raisons. La raison est certainement absente de cet acte criminel. Pourtant, l'avocat de la défense et celui de la partie civile vont tenter de prouver avec force effets de manches tout et son contraire, et expliquer pourquoi cela fut.

En surimpression  j'imagine la gamine terrorisée voyant approcher pour la première fois l'homme qui va la violer et qui peut-être bande déjà. Et involontairement, sans aucun plaisir déviant, se déroule devant moi le calvaire de l'enfant. Envie de crier à nouveau "NON !" mais cela ne changera rien à l'affaire. L'habitacle de la voiture devient bien trop étroit pour toutes les émotions violentes qui s'emparent à nouveau de moi. Et une imprécation véhémente et désespérée monte à mes lèvres.

"Si vous existiez, cela ne serait pas !"

 

 

 

 

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