29 octobre 2009

ELLE - Tout est question de pot

le_corniaud.jpgIl fait très froid ce matin et je frissonne en me dirigeant vers ma voiture.

Son bleu de Chine est cristallisé et ma Peugeot 206 ressemble à un étrange beignet glacé. Glacé, il va falloir gratter. Je m'introduis dans l'habitacle. Je m'introduis dans l'habitacle ? Voilà une drôle d'affirmation, presque contre nature et pourtant... A l'intérieur, il fait un froid polaire et je démarre le moteur à la hâte. Un inquiétant ronronnement accueille le démarrage. J'accélère sur place, le ronflement s'amplifie au point que je crains de voir la tôle autour de moi se disloquer, me transformant en un remake affligé d'Antoine Maréchal et de sa 2CV ! Non, la 206 tient bon, son vrombissement caverneux à chaque accélération ne semble pas empêcher ma progression. Soupçonnant que ma Titine file un mauvais coton, je me rends au travail à la vitesse d'un cortège funéraire.

Plus je conduis et plus je m'habitue à ce ronflement digne d'une forge de haut fourneaux. Je débouche enfin sur la longue avenue qui mène à mon bureau. Une ligne droite, presque parfaite, parsemée de 3 feux de circulation consécutifs. Dans dix minutes, je serai arrivée au bureau. Le premier feu passe au rouge. A l'arrêt, je m'amuse à accélérer car le bruit ronflant de ma voiture me donne l'impression d'être au volant d'un bolide. Comme une gamine, ou un type du 9-3 c'est selon, je crée avec l'accélérateur des mélodies.

Soudain, une sensation d'écho me fait prêter l'oreille. Je me concentre ne comprenant pas le phénomène. C'est alors que je vois, positionner à ma gauche, une Ferrari rouge aux chromes rutilants dont le conducteur, chauve et bedonnant, fait ronronner le moteur comme on caresse une courtisane. A mon tour, je joue de la pédale. Il tourne la tête vers moi et accélère encore, étonné il me semble que je fasse autant de bruit que lui. Il fait mine de démarrer, on sent qu'il retient les chevaux prêts à bondir sous le capot. Ma parole il me lance un défi ? Je fais de même, j'ai passé la première. Je me sens tendue comme une corde de piano. Je scrute maintenant le feu, il n'est pas dit qu'il passera le premier, non mais ! Le feu n'en finit pas de rougir et lui continue d'accélérer. Un véritable concert se joue en duo.

Le feu passe à l'orange, j'ai démarré la première, je passe la seconde et appuie de tout mon poids sur le champignon. Je décolle dans un bruit assourdissant. Titine ronfle, ses 6 petits chevaux tentent de tenir la dragée haute à ceux, bien plus nombreux, de la Ferrari. Le chauffeur, évidemment agacé, me cloue sur place dépassant allègrement les 60 km/h autorisés. Mais le deuxième feu passe au rouge. Il pile dans un hennissement à effrayer Augias. J'arrive quelques secondes après, haletante mais pas encore déshonorée. Je suis galvanisée. Le bruit de mon auto m'enivre, ce coup-ci, je vais le griller ! Sa Ferrari est rouge de colère et je l'imagine lui, cramoisi de se voir défier par une vulgaire Peugeot. Je suis à cran, penchée sur le volant comme un coureur sur son guidon. Ca gronde sous le capot. Je ne me reconnais plus, je vais le supplanter me dis-je, je vais lui faire voir de quel bois on se chauffe toutes les deux.

Le feu passe au vert. Ses pneus crissent, il met la gomme mais je ne me laisse pas faire. Le moteur de ma 206 ronfle comme les eaux du Zambèze, c'est effrayant, le barrage va céder. Je suis catapultée contre mon siège. 80 km en seconde, je suis une trombe. Je crains à chaque instant de me vaporiser. Je suis dans son angle mort, je m'accroche à ses basques mais hélas je ne peux lutter plus longtemps contre sa puissance. Il détale, remportant une victoire pas si facilement gagnée. Je suis hystérique, quelques gouttes de sueur qui perlent à mon front témoignent de mon énervement et des palpitations au creux de mes cuisses trahissent mon excitation. C'est excitant la vitesse, non ?

Arrivée au  parking, je quitte l'habitacle non sans flatter au passage la tôle de mon bolide avec la reconnaissance d'un fier jockey. Bizarrement, les deux lettres centrales de ma plaque d'immatriculation me sautent aux yeux. XQ, a-t-on idée ? Je me rajuste en chemin, respirant à grands coups pour tranquilliser mes sangs. Au café, je raconte l'anecdote et l'étonnante transformation de ma voiture. Les collègues mâles s'esclaffent et l'un d'eux de me dire, plié de rire "mais Gicerilla, assurément c'est ton pot d'échappement qui est percé !"

Ah, bon ?

 

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25 octobre 2009

ELLE - Féminité du bois

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"Va avec ta cousine, la bassine est prête, allez, file !"

Il est 8 heures du matin au cadran solaire qui décore la porte d'entrée. Dans la cour, Fanette a déjà disposé la grande bassine en fer blanc au milieu des poules qui sautillent. Le coq déréglé continue de chanter mais il y bien longtemps que les hommes sont partis aux champs. Louison approche en titubant sous le poids des deux brocs d'eau chaude qui pendent au bout de ses bras. Elle déverse l'eau fumante dans la bassine alors que Fanette ôte sa chemise. Au soleil rosissant, la peau blanche de Fanette semble luire comme de la soie. Les yeux écarquillés, Louison découvre les courbes pleines et harmonieuses de sa cousine. Elle ne l'avait pas vue depuis bien longtemps et son regard fasciné reste rivé sur sa poitrine lourde et ronde.

"Allez, Louison, viens donc avant que ça refroidisse."Timidement Louison se dévêt à son tour et entre dans bassine. Par pudeur, elle a replié les bras sur sa menue poitrine, à peine deux boursouflures ornées de tétons rose pâle. Fanette rit "Fais donc pas ta coquette, lève les bras que je te frotte partout. Allons bécasse, fais pas l'enfant !" Elle obtempère et Fanette passe partout avec vigueur l'éponge pleine de mousse "ah, mais c'est que ça commence à pousser..." rigole-t-elle. "Tu parles, on dirait qu'ils ne veulent plus grandir. Ca fait des mois qu'ils sont comme ça. Moi, je les voudrais aussi beaux et gros que les tiens !" se lamente la petite. "Ah, ça, pour que ça pousse faut aller à la source. Sinon, tu peux toujours attendre." Louison lui fait face, incrédule "à la source ?" De l'air le plus sérieux qui soit et le geste arrêté en chemin, Fanette la fixe dans les yeux "Oui, Louison, si tu veux deux seins bien ronds comme les miens, il faudra dès demain te baigner tous les jours à la source, tu sais celle cachée derrière la ferme de la Folle. Moi, je l'ai fait et tu vois le résultat. Attention, il faut y aller au moins pendant trois mois, et toujours au soleil levant. C'est très important, sinon ça ne marchera pas." Sur le visage de Louison une lueur d'émerveillement élargit son sourire. "C'est vrai ?" "Ben, oui c'est vrai. Tu verras."

Voilà plus de deux mois que Louison va dès l'aube naissante à la source. Il fait de plus en plus froid et elle pénètre dans l'eau glacée qui gargouille avec beaucoup de peine. Fanette ne lui à pas dit combien de temps il lui fallait rester alors elle s'est inventée une règle, elle compte jusqu'à 100. La fin du mois d'octobre a vu arriver un hiver précoce et la rosée maintenant craque sous ses pas lorsqu'elle traverse le bosquet derrière la ferme de la Folle. La Folle. Elle ne connaît pas son véritable nom, juste ce surnom méchant. La Folle parce qu'elle vit seule et parce qu'elle parle rarement aux gens. On murmure des tas de choses sur elle, surtout du mal. Pourtant, Louison l'a croisée plusieurs fois sur le chemin qui mène au village et elle ne lui trouve rien d'une folle. En fait, elle la trouve belle. Elle se vêt avec modestie, d'habits simples mais propres. Ses jupes frôlent le sol et ses chemisiers occultent jusque son cou. Elle a toujours un grand tablier de toile grise autour de la taille avec une grande poche béante sur le devant où elle amasse des plantes. C'est vrai qu'elle parle toute seule et cela l'effraie un peu. Pourtant, elle lui dit toujours bonjour, preuve qu'elle sait parler aux humains et ses grands yeux clairs semblent à chaque fois déchiffrer ses pensées.

Quatre-vingt deux, quatre-vingt trois... Louison grelotte et sautille sur place pour ne pas devenir glaçon. Elle éternue et son atchoum sonore réveille la forêt qui s'ébroue en mille bruissements. Quatre-vingt quatre, quatre-vingt cinq... Elle claque des dents et étrille sa peau de ses mains. Elle frotte avec énergie ses deux tétons tendus qui ne grossissent toujours pas. Elle regarde sa peau de lait légèrement bleuie et se demande si elle doit continuer. Quatre-vingt six... "Mais que fais-tu donc là ? As-tu perdu la tête, sors vite, tu vas attraper la mort." Louison a crié en sursautant. Sur le bord de la rivière elle aperçoit la Folle qui tend vers elle son manteau. "Allez, viens vite. Mais que fais-tu donc là ?" "Non, je dois finir de compter jusqu'à 100 !" "Mais tu divagues, viens vite te dis-je, allez." Finalement, l'injonction de la Folle est pour Louison une délivrance, le prétexte bienvenu pour arrêter cette torture. La femme l'enrobe dans son manteau et ramasse sa chemise humide qui traîne sur l'herbe pleine de rosée. A son tour, elle frotte énergiquement la petite qui tremble dans ses bras et éternue encore.

"Vas-tu me dire ce que tu fais là par un froid pareil ? C'est bien le moment de se laver, vraiment." Louison lui raconte la fable de sa cousine. "Ah, quelle bécasse, celle-là. Veut-elle donc ta mort ? Viens te réchauffer un instant près de l'âtre." Et la pressant contre son flanc, elle la guide sur le chemin. L'intérieur de la cuisine où elles entrent est chaud comme un lit bassiné. Le feu puissant qui flambe dans la cheminée illumine la pièce de reflets orangés. "Assieds-toi, je vais te donner du bouillon." Et alors que Louison s'attable toujours grelottante, la Folle pose devant elle un bol de bouillon fumant. "Ma chère petite, tu sauras que la Nature est bien faite, il ne faut jamais la forcer. Tu te plains de ton buste qui reste plat. Donne-lui le temps. Ta cousine est une gourde, plus jamais tu ne l'écouteras. Oui, jolie brin de printemps, la Nature a tout prévu, crois moi. Le marron, quelle que soit sa taille, a toujours une bogue où se nicher et quelle que soit la taille de tes seins, ils auront toujours une main caressante où se lover. Qu'importe la taille ma belle enfant, tout ce qui compte ce sont les proportions. La féminité ne réside pas dans des mensurations, crois-moi. La féminité c'est l'accord de l'être et de son âme, c'est l'harmonie entre l'être et sa nature. Sois-toi et tu seras femme. Ne laisse aucun quolibet salir qui tu es et ne convoite pas chez l'autre ce qui n'est pas fait pour toi."

Louison boit ses paroles plus qu'elle ne boit son bouillon et, à la lueur du feu, cette femme lui parait comme une fée capable de détruire ses peurs. "Écoute la Nature en toi et tu seras plus femme que cette oie dont les lourdes mamelles bientôt pendront sur son ventre !" Ces mots font palpiter d'une joie indicible l'adolescente qui engloutit cul-sec son bouillon. La Folle s'est dirigée vers un placard et en retire avec précaution un petit flacon. "Tiens, c'est pour toi. Tu en mettras quelques gouttes dans ton cou à chaque fois que tu douteras. C'est une essence que j'ai faite en hommage à la Nature.

Je l'ai appelée "Féminité du bois".

Texte librement inspiré par le parfum de Serge Lutens "Féminité du Bois".

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22 octobre 2009

ELLE - Gicerilla et le pot au lait

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Je lui avais envoyé un simple SMS.

Je n'attendais pas vraiment de réponse, le croyant à coup sûr dans l'autre hémisphère. Quelle surprise de recevoir le soir même une réponse "Diner, demain soir, 19h30 chez Nobu ?" Un simple oui, enthousiaste tout de même, avait été ma réponse. Le soir même, je me suis préparée sans pourtant en rajouter, vous pensez, une si vieille connaissance...

Tout a débuté il y a 17 ans. Enfin, plus précisément, rien n'a débuté il y 17 ans car la première fois que nous nous sommes rencontrés c'était un lundi et je me mariais 5 jours plus tard. "Ah, non, Gicerilla, vous ne pouvez pas me faire ça" s'était-il exclamé à l'annonce de mon proche mariage "vous auriez pu attendre !". Depuis toutes ces années, nous nous croisons ici ou là. Ce soir c'est à Londres. Il fait partie des rencontres de ma vie qui sont restées pour moi un mystère. Aucune pierre de rosette pour en déchiffrer la raison, mais vous me direz à juste titre "y a-t-il toujours une raison à nos rencontres ?" Il n'est pas mon ami pourtant il m'est plus proche qu'un frère en dépit de l'éloignement. Il n'a jamais été mon amant mais que de badinage entre nous.

Je l'attends gentiment à la table qu'il a réservée. Il semble avoir perdu dans les brumes londoniennes sa légendaire ponctualité. Je regarde ma montre et au même moment je le vois fondre sur moi. Il n'a rien d'un aigle pourtant mais ses yeux de pilote m'ont immédiatement ciblée. Trois ans passés que nous nous sommes vus. Il me sourit, je le regarde. Nous nous embrassons ou plus exactement nous nous bisons. D'ailleurs à ce propos, les bisons se bisent-ils ?

Je l'étudie maintenant qu'il est installé en face de moi. Une petite voix me murmure "Tiens, il a grossi. Et puis il a beaucoup plus de cheveux blancs !" Dans ma bouche cela se traduit par "Et bien, Jean-Jacques, vous avez bonne mine et vos tempes grisonnent, ça vous va bien !" Nous devisons comme de vieux complices car complicité il y a immédiatement. Jean-Jacques fait partie de ces hommes avec qui tout est facile. La tristesse, la gaité, le sérieux, la mélancolie, le silence ou la jubilation, tout cela se passe sans heurt. Facilité étonnante qui ne signifie rien. Il est divorcé avec un enfant dont il n'a pas la charge. Il a tout pour lui, éducation, érudition, délicatesse et élégance mais jamais il ne m'a attirée.

Et alors que je le fais parler de lui, ce qu'il fait toujours avec réticence, j'apprends qu'il possède un 160 m2 dans le quartier de Park Lane. "Non, 160 m2 à Londres ?" Mes yeux doivent être écarquillés avec le sigle £ qui clignote au centre de mes pupilles "Non, c'est vrai ?" Et moi de me représenter la difficulté de trouver un appartement décent à moins de 500,000 £. Il me parle de ses dernières acquisitions en matière d'art contemporain et moi, sans feindre, j'avoue ne connaitre aucun de ces artistes en vogue.

"Vous savez, Gicerilla, j'ai découvert une galerie formidable à Monaco mais elle n'a pas le même fond que celle de New-York. Je préfère aller là-bas quand il s'agit de pièces majeures..." Et Gicerilla de clignoter comme un gyrophare désorienté. "Vous... Vous allez à New-York uniquement pour choisir vos toiles ?" Il sourit, amusé mais sans condescendance, celle-là n'a pas jamais eu sa place entre nous. "Oui, le galeriste est un ami !" Evidemment, ça change tout.

Et plus il me raconte sa vie d'amateur d'art aux ressources égales à ses ambitions, plus mon cerveau devient matheux. Subitement, il me semble découvrir des attraits dans sa physionomie jusqu'alors ignorés. Sa conversation me parait bien plus passionnante, la moindre de ses saillies absolument éblouissante. Une sorte de morphing se produit en direct et plus je bois ses paroles et le saké, plus son visage se transforme. Ses joues de hamster deviennent signe de bonhommie, ses cheveux gris portés bien trop longs lui donnent des faux airs de Richard Gere, ses dents mal alignées disparaissent au profit d'un sourire à la Clooney.

"Et puis vous savez, j'ai toujours cette maison près de Florence. J'y entrepose quelques Genoves et Fontana !" Ah, oui, c'est vrai, il y a aussi la villa de Florence ! Ce n'est plus Jean-Jacques qui me fait face mais bien l'homme le plus séduisant du monde...

"Des photos de mon fils, oui, à la maison. Voulez-vous les voir ?" Comment résister à une telle proposition ? Dans sa mini toutes options, je vois défiler la ville dans un état second. Au volant, le Prince Charmant. Arrivés à son domicile, il me propose un dernier verre et il me fait faire le tour du propriétaire. Dans l'entrée, une sculpture de Manolo Valdés, dans le couloir un Fabrice Hyber, dans a salle à manger un gigantesque Valdés et dans le salon un magnifique Juan Genoves qui me fait changer d'opinion sur l'art moderne. "J'aime celui-là, vraiment. Ca vaut combien un tableau de Genoves, 30 ou 40,000 € ?" Il sourit encore, évidemment partagé entre modestie et fierté. "Hum, vous êtes loin du compte, celui-là est plus proche des 150,000 $US !" Je déglutis avec difficulté et fait passer l'addition avec une rasade d'Armagnac. La visite se poursuit dans la chambre. Ah, dans sa chambre, face au lit du maitre, un Fontana dont la fameuse fente sur fond rouge est comme une noire invitation ! Je m'extasie sur son bon goût comme un banquier répertorie le capital en souriant. "Mais hélas, Gicerilla, je dois vous avouer que j'ai essuyé quelques revers récemment et je vais devoir tout céder. D'ailleurs, à ce propos..." 

A cette nouvelle, je crois que j'ai dû m'assoir sur le canapé. Non, je me suis vautrée et avec l'Armagnac 1964 j'ai fait "Kampai". Cet hara-kiri de mon avenir naissant valait bien ce geste radical ! Il m'a rejointe sur le sofa et je le regarde au travers de mon verre. Mais ce n'est plus le Prince Charmant assis là, c'est de nouveau Jean-Jacques.

"Bon, et bien, vous m'appelez un taxi ?"

 

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18 octobre 2009

ELLE - La renaissance ou le châtiment mérité

nonne.jpg"Mais ma Mère, je n'y suis pour rien !"

Charlotte a éclaté en larmes. Encore une vexation de la Mère Supérieure injuste jusque dans ses virgules et ses points d'exclamation. "Je vous avais prévenue Sœur Marie Hyacinthe, je ne devais plus vous voir lire ces sornettes. D'ailleurs, c'est bien la dernière fois que Pétronille amène ces ordures dans notre enceinte. Sortez maintenant et allez donc priez comme il se doit pour votre rédemption !" Charlotte, devenue Marie Hyacinthe il y a cinq ans, court se réfugier dans sa cellule. Elle y sera consignée deux jours. Deux jours sans voir personne et à faire pénitence. Deux jours pour avoir lu "Gala".

Elle a refermé sur le silence qui l'accompagnera 48 heures la lourde porte en bois vernis dont le guichet ressemble subitement à une guillotine. Elle a séché ses larmes et s'est agenouillée sur le prie-Dieu. Pourtant, nulle résipiscence ne vient car les images et les histoires du journal lui reviennent en mémoire. On frappe à la porte. Elle ne doit pas répondre. Elle se retourne et voit un papier glisser sous la porte, comme mu par sa propre volonté. Elle se précipite sur le billet, intriguée. "Ne t'inquiète pas, ta soupe sera aussi goûteuse que d'habitude, j'y mettrai de la crème et dans ton pain noir je glisserai une vache-qui-rit à l'intérieur, elle n'y verra que du feu. Signé : Pétronille."

L'agacement dans lequel l'a plongée la dureté de la Mère Supérieure l'empêche de prier son Dieu avec l'humilité qui convient. Elle le rejoindra plus tard. Il saura l'attendre car il sait bien que ses intentions sont pures et que son amour pour lui est inaltérable, comme gravé dans sa chair, et ce n'est pas un "Gala" qui la détournera de lui.

La Mère Supérieure a fait irruption dans l'office, plus belliqueuse qu'une troupe de Cosaques. Sa démarche énergique fait voler les pans de sa robe noire tels des corbeaux de mauvais augure. "Pétronille !" Le prénom a fusé comme une torpille. Sortant de la resserre la cuisinière affiche une expression contrite, démentie par l'étincelle impertinente qui luit dans son regard. "Pétronille, combien de fois vous l'ai-je dit, pas de magazines féminins dans cette enceinte. Vous rappellerai-je que vous êtes ici dans un couvent et que les choses séculières n'y ont pas droit de cité ?" La cuisinière s'essuie les mains nerveusement sur son tablier bleu de toile rude. Elle sait au fond qu'elle risque sa place. "Oui, ma Mère, je vous demande pardon." Elle n'ose regarder celle qui la tance de peur de trahir sa fausse repentance. "S'il doit y avoir une prochaine fois ma fille, je vous préviens, c'est au Pôle Emploi que vous irez exercer vos talents !" Dans la bouche de la moniale ces mots résonnent comme les pires tourments de l'enfer, même si aux pôles d'habitude il fait plutôt froid. "Oh, non, ma Mère, comptez sur moi."

Le soir de la rebuffade, Pétronille retrouve son amant Gaston et lui raconte toute l'histoire. "Sais-tu ce qu'elle répète à tout bout de chant lorsqu'elle nous sermonne ? Elle dit que ces lectures ne sont pas faites pour des nonnes, que le diable se cache dans tous les articles qui ne sont qu'éloge déguisé du luxe et de la luxure. Quelle vieille bique ! Elle répète à l'envi qu'une femme digne ne saurait seulement lire de tels torchons qui poussent au péché de la chair. Au péché, j't'en ficherai ! Elle doit bien être la seule vierge du lot !"

Pétronille s'enflamme. "Une fois, sais-tu, j'ai surpris une conversation qu'elle avait à l'économat avec ses deux adjutrices, la trésorière et la soeur intendante. Elle faisait la fière au milieu de sa cour, je te le dis, et elle leur expliquait à mots couverts que jamais semence d'homme n'avait souillé sa bouche et que toute femme honnête devrait préférer devenir poule plutôt que de jamais laisser une telle pitance inondée son palais ! Et bien sûr, les soeurs qui l'écoutaient y allaient de leur indignation et confirmaient avec véhémence leur adhésion à une telle sentence !" Gaston éclate de rire. "Ah, Gaston, ce n'est pas drôle. Vois-tu sous quel joug je travaille ? Je ne suis pas vache pourtant mais je sens bien sur mes épaules la dureté de l'entrave !" "Attends ma chérie, j'ai une idée pour gentiment te venger. Viens donc lire l'article publié récemment par "les 400 culs"..."

"Oh !" Pétronille regarde Gaston en écarquillant les yeux. "C'est dingue ! A quoi as-tu pensé, vilain ?" "Et bien, puisque la semence est du dernier cri en matière de gastronomie, pour te faire pardonner ne pourrais-tu offrir à cette chère Mère Supérieure un de ses gâteaux préférés ?" "Tu veux dire..." Les yeux de Gaston pétillent de gourmandise. "Oui ma chérie, si tu t'appliques bien il se peut que je puisse livrer en une seule fois la dose nécessaire !"

Enfin, Sœur Marie Hyacinthe sort de sa cellule. Elle a les traits tirés de celle qui a beaucoup veillé. Elle se présente au bureau de la Mère Supérieure qui étonnamment est vide. Il faut pourtant qu'elle obtienne sa bénédiction avant de pouvoir vaquer à ses occupations. D'un pas fatigué, elle se dirige vers la cuisine. "Ah, Pétronille, merci beaucoup pour tes bons soins, tu es une sœur pour moi" lâche-t-elle avec un sourire complice "n'as-tu pas vu notre Mère ?" Pétronille la regarde malicieusement. "Et bien la dernière fois que je l'ai vue, elle finissait de déguster avec l'intendante, la trésorière et ses deux adjutrices un gâteau de mon cru.

En général, après le goûter, elles se promènent au jardin !"

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Petite histoire inspirée par la photo de Jean-Louis Bec, sur son incitation.

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15 octobre 2009

ELLE - Gicerilla entre en résistance

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Le titre m'avait fait m'exclamer d'indignation !

Encore un article paru dans "ELLE" qui, je le sentais, allait faire naître sous mes doigts un billet de révolte. J'avais arraché la page, animée par une hargne pleine d'anticipation, me promettant de le lire lorsque j'en aurai le temps. Et puis le temps a passé...

Je l'avais remisé dans mon carnet à spirales où je l'avais oublié jusqu'à ce dimanche. Un article plié ne tombe pas par hasard, c'est bien connu, il voulait se faire remarquer, évidemment. Il fallait donc que je le lise. Et comme une mise-en-scène orchestrée par un hasard soucieux de me faire réfléchir sur le sujet, ne voilà pas que la télévision, allumée par inadvertance, venait en renfort de mes réflexions.

Je finis de lire l'article "Faut-il simplifier l'orthographe ?" Ce titre m'avait pour un peu fait hurler seule comme seules hurlent les folles ayant perdu l'esprit, chair à Charcot en devenir. C'est que de pareilles propositions pourraient facilement me rendre folle. Un "non" tonitruant,  un "non" réactionnaire et indigné, un "non " désespéré avait jailli de ma gorge. Ma colère enflait au fil des paragraphes. Simplifier l'orthographe pour satisfaire le manque d'ambition de crétins paresseux et niveler par le bas une société qui régresse déjà. Perdre, par une réforme farcie d'arbitraires, la trace de notre culture, la trace de notre histoire dans l'écriture. Jamais. 

Je relis les arguments bon marché que me sert François de Closets et je ne peux m'empêcher de penser quoiqu'il en dise, qu'il y a dans cette proposition comme une solution de facilité pour pallier le manque d'éducation tant à la maison qu'au lycée. "Notre orthographe n'est ni cohérente, ni logique" dit-il. Bien sûr qu'elle est tout cela mais, pour le comprendre, il faut avoir des lettres, il faut avoir des langues. Il faut connaître le latin et le grec. Il se peut qu'il faille aussi connaître un peu de hittite, un brin de tokharien et un soupçon de celtique. Alors, et alors seulement, le grand dessin de notre langue et de sa construction nous arrive et la lumière jaillit. N'y a-t-il pas même parfois une forme de jouissance pour le curieux qui se donne la peine de comprendre d'où vient tel mot et qui découvre dans sa construction comme une évidence historico-linguistique ? Et les conventions adoptées dans l'écriture ne sont-elles pas comme autant d'indices de nos origines semés par les linguistes pour ne pas se perdre tout à fait ?

Il me semblait que De Closets était loin d'être un crétin ignare. Comment, dès lors, peut-il demander une réforme fondée sur une décision arbitraire à vocation simplificatrice ? Simplification pour moins d'efforts. On y revient encore. La politique du moindre effort pour séduire les masses dénuées d'ambition et fainéantes. Et je m'interroge. "Qu'est-ce qui aujourd'hui me diffère des jeunes à la parole bancale, à la graphie tordue et non plus ortho, au phrasé syncopé de celui qui n'a pas de plaisir à parler ?" Le plaisir. Oui, il se peut, le plaisir. Car il y a du plaisir à acquérir du vocabulaire pour parler droit et bien exprimer sa pensée. Serait-ce alors qu'ils ne pensent pas ? Pourquoi aimé-je tant les mots et affectionné-je comme un défi leur complexité orthographique ? Une orthographe droite est une victoire et une gloire qui devrait être convoitées.

Et alors que je réfléchis dans ce sens, voilà le 13h15 de dimanche et Alexandre Jardin qui m'interpellent en des mots qui font mouche. Alexandre s'échauffe, une forme de bégaiement l'embarrasse alors que les mots de précipitent vers ses lèvres comme les parisiens vers la rame. Il parle des jeunes des banlieues qu'il fréquente :

"La pauvreté lexicale aboutit à la brutalité. Lorsqu'un adolescent n'a pas les mots pour s'exprimer il se tourne vers la violence. On peut imaginer tous les programmes de réinsertion, avec tous les budgets du monde, s'ils n'ont pas les mots ils cogneront (...) donner leur les mots (...) et ils vont médiatiser leur violence, ils vont médiatiser leurs espoirs (...) la violence qui est faite à la langue est une violence sociale, ça condamne à rester dans un ghetto ..."

Très peu de mots, quelques phrases qui conquièrent instantanément ma conviction, sans esbroufe. Voilà pourquoi il faut lutter contre l'ignorance et l'éducation bas-de-gamme. Voilà pourquoi les parents ont cette responsabilité morale de transmettre à leurs enfants l'envie d'apprendre pour devenir des hommes libres. La liberté est à la portée de celui qui sait, l'inverse est-il vrai ?

Et vous, qu'en pensez-vous ?

 Dessin gracieusement prêté par CENO.

 

12 octobre 2009

ELLE - Paris Select

paris select.jpgFrance Inter me l'a confirmé cette semaine.

Le Français est le plus grand consommateur de presse écrite. La presse. J'aime ce mot à facettes multiples. On oublie trop souvent que la presse se nomme ainsi parce que les journalistes se pressent, s'empressent de dégoter les dernières informations qui feront leur gros titres. Et puis, il y a peu, la presse pressait aussi sous sa presse les lettres gorgées d'encre tatouant de faux ou de vrai les pages d'une presse qu'au matin nous lisions dans le métro, pressés par le temps, compressés par trop de gens. Maintenant, tout est informatisé et de la presse au sens premier il reste peu de choses.

Digression, digression. Recentrons. Ainsi, nous sommes les rois de l'hebdomadaire, de la feuille de chou, du magazine, du canard, de la gazette, du périodique, de la revue et autre journal. Richesse de vocabulaire qui traduit bien notre engouement pour cette littérature. Et en effet, à l'étal du kiosque du carrefour ou celui des Relais H, la palette des éditions nouvelles, éphémères ou pérennes, est toujours plus large. Je n'ai pas encore évoqué le Salon Air France dont l'échantillon de magazines de luxe grandit à chacun de mes passages il me semble, en dépit de la crise. C'est à rien n'y comprendre.

Me voilà donc plantée devant les rayonnages du salon. Et comme à chaque fois, pour un peu, je trépignerais de joie. La mine réjouie d'une enfant devant les pots de bonbons colorés je ne sais lequel prendre. Tous me tentent avec leur papier glacé aussi brillant et tapageur que les produits qu'ils vantent. Harper's Bazaar, Atmosphères, Paris Select... J'élis ce dernier. Format géant. Parti-pris évident de démesure qui ne tiendra jamais dans le sac à main, à l'opposé des Biba et autre Marie-Claire, petite presse sans importance.

Grande taille comme une démonstration formatée de son importance. Se distinguer de la masse des mini-formats bon pour la métropolitaine laborieuse. Le luxe ne se voit qu'en grand. Le luxe ne se glisse pas dans un sac, au contraire, il s'affiche au bras à l'instar d'un bijou ou d'une montre. Une montre, oui, qui se montre plus qu'elle ne donne l'heure. Bref, attablée devant ce nouveau Paris Select, je contemple les yeux vert d'eau de la belle Eva Green. Quel fin pseudo. J'ai dit vert d'eau comme on dirait émeraude et non pas glauque. L'eau de ses yeux comme on parle de l'eau d'une gemme et non pas de l'eau vaseuse d'une mare.

Religieusement, je feuillette les pages. Manipuler un incunable ne me donnerait assurément pas autant de sensations. Sous mes yeux ébahis s'étale ce qui se fait de plus beaux, de plus luxueux. Je tourne les pages et la tête me tourne. Je me sens glisser en spirales. Un monde inconnu s'ouvre moi et qui me happe et mon esprit s'emballe. Gicerilla issue de la plèbe, se croit transformée un instant par la grâce de ses lectures, en une riche esthète qui choisit parmi ces articles de luxe ceux que, bientôt, elle croit pouvoir s'offrir. Ah, magie de la photographie, magie des mots qui, parce qu'on les caresse du regard mystifient notre cerveau. Lire l'inaccessible me transporte vers un monde de possibles, imaginaires bien sûr.

Le comble de mon excitation est atteint lorsque je découvre l'article "Concierges de luxe. Au service de nos désirs les plus fous."  Les mots défilent et m'étourdissent. L'argent au service des caprices les plus fous mais les plus essentiels aussi. Ferai-je ouvrir en pleine nuit le rayon lingerie des Galeries pour le séduire ? Affrèterai-je un jet privé à 5 heures du matin pour voir avec lui le lever du soleil sur la Tour Eiffel ? Rien n'est impossible avec The-sphère.com, Conciergerie pour VIP friqués. VIP. On est important par la taille de son compte en banque et non pas par la somme de ses mérites. Comment devenir important à coup de carte noire. Le noir, nouvelle couleur à convoiter qui se décline en Infinite, en Platinum ou bien encore en Centurion. Pas de limites. Vous avez 100.000 € de revenus annuels ? Vous dépenserez grâce à nos soins au moins 250.000 € cette année ? Alors vous êtes qualifiés, rejoignez notre club très privé...

Crise, vous avez dit crise ?

Je lis. Que dis-je, je lis ! Je bois chaque mot qui m'enivre mieux que le meilleur champagne. Des sensations étranges me font serrer les cuisses. Une exquise jubilation envahit mon cerveau et pour un peu, des petits cris d'extase s'échappent de ma bouche. Nos désirs les plus fous disent-ils ? Me découvrirai-je jouisseuse par le simple fait des mots, tous ces mots luxueux qui m'enflamment aussi bien qu'un bel amant. Ah, vite, cesser cette lecture licencieuse avant que je ne jouisse au salon...

Vous voyez, une femme se satisfait de peu parfois !

Nota Bene : Note absolument sans intérêt, je vous le concède. Sérieusement, je me demande vraiment qui peut bien lire un tel magazine sans intérêt. Sans façon, moi, c'est le magazine "ELLE".

09 octobre 2009

ELLE - Cuniculus morticus est

villepinte.jpgJe n'ai pas cessé de pleurer de la nuit.

Hier, "ô jour maudit" m'écriais-je comme Dame Capulet, mon lapin est mort. Oui, j'avais un lapin et alors, j'ai bien une chatte aussi ? Je l'ai trouvé sans vie et rien que je ne fis n'y fit pour le réanimer. Il était tout froid quand je l'ai pris dans mes mains fébriles et sa rigidité légendaire en était comme exacerbée. Je l'ai trouvé ou je l'avais quitté, il n'avait pas bougé, il gisait inerte, inutile.

Je l'ai longtemps bercé dans mes bras comme Antigone berce son délire et tente de l'assoupir. C'était la seule chose qui me restait de Marc après qu'il m'eut quittée. Il me l'avait offert à l'âge d'or de notre amour en me disant "tiens ma princesse, voilà une petite bête à chérir quand je serai loin de toi. Ces soir-là, il t'apportera du réconfort et tu penseras à moi..." J'avais à l'époque trouvé le geste culotté, audacieux même mais adorable. Il savait mes réticences sur le sujet mais n'avait pas eu peur d'encourir mon courroux en me l'offrant.

Je l'ai rapidement adopté et, à ma grande surprise, ma petite chatte aussi. Lorsque Marc était en mission, souvent je laissais notre lapin me rejoindre dans le lit et, entre les draps, il recréait la chaleur de ses bras absents. Je me surprenais à faire avec le lapin ce que j'épinglais chez les autres comme le comble du gâtisme animal. L'animal roi a toujours été pour moi source de critique et de dégoût et ne voilà pas que je rejoignais avec enthousiasme la foule des esclaves de Médor ou de Miaou.

Combien de fois Marc et moi n'avons-nous pas joué avec lui comme des gamins. Il était docile et se pliait volontiers à tous nos caprices. Il était toujours vaillant, ne faillissait jamais et je me suis souvent demandée pourquoi on dit des lapins qu'ils sont craintifs. Le nôtre se laissait manipuler dans tous les sens et me rendait force caresses. Quand Marc m'a quittée, je l'ai gardé près de moi en lui aménageant un clapier tout douillet dans la table de chevet. Je l'alimentais des meilleures piles, rien n'était trop cher pour lui assurer l'énergie dont il avait besoin.

Je le sortais souvent pour qu'il ne s'ennuie pas et lui donnait de l'exercice car ces petites bêtes-là, voyez-vous, sont vite neurasthéniques. Nous vivions tous les deux dans un état quasi fusionnel. Parfois, lorsque j'étais trop fatiguée pour le faire pratiquer, je le badigeonnais de Nutella en me disant que pendant mon célibat s'il ne fallait pas perdre la main, il ne fallait pas non plus perdre la langue, alors avec application je le suçais, ne laissant sur sa peau aucun trace chocolatée.

Hélas, il n'est plus. Je n'ai pas su lui redonner vie et ma petite chatte, je le crains, ne s'en remettra pas. Nous portons le deuil elle et moi. Oh, comme j'ai pleuré à l'idée qu'il allait falloir nous en débarrasser.  Ce matin, les yeux gonflés des larmes versées, j'ai décidé de lui offrir une digne sépulture. Hélas, encore, je vis en appartement et il est hors de question qu'il finisse vulgairement aux ordures. Alors je me suis renseignée et j'ai trouvé. Il existe à Villepinte un cimetière animalier. C'est là que je voudrais le voir enterré. Hélas, encore une fois, cela coûte fort cher. C'est incroyable ce qu'il en coûte pour décemment inhumer un être cher. Oserai-je ici faire appel à votre générosité ? Oui, je l'ose mais croyez bien que c'est la nécessité qui m'y pousse. Alors, si parmi vous il y avait de généreux donateurs, je vous en prie faites-moi signe sachant qu'il me faudra rassembler près de 1.000 €. Mais pour lui, rien n'est trop beau alors je vous en prie, donnez !

Oh, je ne vous l'ai pas encore dit, mon lapin s'appelait Pinky !

pinkrabbit.jpg

 

ndlr : toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existés serait fortuite

 

06 octobre 2009

ELLE - Fourreau noir

fourreaunoir.jpgIl fait déjà noir et l'atelier n'est illuminé que par sa lampe.

Un halo jaune la cerne de lumière alors que toute la salle est plongée dans l'ombre. Un œil avisé ne s'effaroucherait pas de ces silhouettes sans têtes menaçantes comme des morts-vivants qui tiennent la garde. Claudine pose ses lunettes à broder. Elle est myope comme une taupe disait-on d'elle petite, et elle bénit la technologie et Afflelou d'avoir relégué au placard les verres cul-de-bouteille qui troublaient son regard aux yeux des autres. Les siens sont bleus, bleus d'une eau de lagon, bleus mais parfois verts, c'est selon son humeur et la couleur du ciel.

De son index et pouce droit elle masse doucement l'arrête de son nez espérant détendre la ride du lion qu'elle tient froncée depuis cinq heures. Depuis cinq heures elle brode. La pochette sur la table, avec ses aiguilles et ses petites ciseaux de dentellière, porte un joli L brodé au point de tige. L comme Lesage, la maison de prestige. Sa maison. A vingt-cinq ans elle est fière d'avoir intégré cet atelier où parfois il lui semble que le temps s'est arrêté à l'époque de Zola.

Elle est brodeuse. Brodeuse à l'aiguille. Sur ses genoux trône une robe de velours noir aux reflets bleu corbeau. Les poils courts et pourtant très doux agacent la pulpe de ses doigts. Un par un, elle les frotte tentant d'évacuer ainsi cet agacement à fleur de peau qui lui hurle de ne plus toucher le tissu. Elle ne sait pas coudre avec un dé et sa peau est piquetée de centaines de trous. Pointes minuscules rosées qui témoignent des milliers de piqûres que représente son travail.

Lentement, elle se redresse et semble déplier une à une ses vertèbres qui grincent comme un portail rouillé. La position penchée sur l'ouvrage crée des tensions qui vrillent sa nuque. Il est déjà 1 heure du matin. Elle n'aura jamais fini demain le bouquet de roses et de lierre qui remontent sur le décolleté. Pour se donner du courage, elle dépose à plat sur la table à tréteaux le fourreau noir. Les fils de soies multicolores brillent sous la lampe. Debout, elle contemple son travail. Le velours noir intense chatoie. Les reflets bleutés sont rehaussés par les fleurs qui remontent en volutes emmêlés sur le côté droit. Nés de nulle part des bouquets sinuent de la hanche au décolleté. "Ah, que n'ai-je l'argent pour ce modèle-là !" Des images de Gilda se dessinent en calque sur le fourreau. Tout y est sauf le satin mais, bizarrement, la robe brille autant. Le décolleté arrondi comme un cœur tronqué et la fente. La fente vertigineuse qui libèrera la jambe de la belle qui la portera.

Une envie de passer la robe subitement saisit Claudine. C'est interdit, évidemment, mais voir. Oui, il lui faut voir absolument le fruit de son minutieux travail battre au rythme de son cœur. Rapidement, elle se dévêt. Un sentiment d'urgence la meut et la fait rigoler nerveusement. Ah, comme c'est bon l'interdit. Le fourreau semble taillé à sa mesure. La fermeture latérale glisse sans heurt. Un bruit de coulisse bien réglé cisaille le silence de l'atelier. Elle se sent devenir femme. En boitant un peu, elle a rejoint la psyché posté non loin et s'est plantée devant. Elle a fermé les yeux et, du plat de ses deux mains, en synchronie, elle repasse le velours contre sa peau chaude. Aucun pli, aucune torsion du tissu ne vient casser la ligne. Son cœur bat plus vite encore alors que des idées saugrenues l'assaillent "il est fait pour toi ! Ah, si Gérard me voyait" murmure-t-elle. Elle se regarde maintenant. Ses deux seins pigeonnent et transforment le sillon qui les sépare en un abîme où elle aimerait que Gérard plonge son visage.

Hélas, la fente de la jupe dévoile la jambe qu'elle voudrait si souvent voir disparaître. Son reflet dans le miroir la rappelle à sa réalité comme le vertige la happe. Même turbulence à l'intérieur, même déséquilibre qui fait peur. C'est violent comme un coup de poing dans le foie. Les larmes montent à ses yeux, sans frein, soudainement. Ça brûle, ça casse son image en mille morceaux qui s'éparpillent à ses pieds. Son pied gauche affiche sans pudeur le soulier orthopédique qui la maintient à niveau. "Quelle idiote tu fais, des robes comme ça, ce n'est pas pour toi. Jamais..." Elle retourne vers son poste de travail en boitant. Son léger déhanchement, difficilement estompé par les souliers, lui rappelle cruellement qu'elle n'est pas comme toutes les femmes. Pour toujours affublée de sa démarche bancale. "Si peu" lui répète à l'envi Gérard "Je t'assure, on le voit à peine. Et puis on s'en fout, moi, je t'aime !"

Alors qu'avec hâte elle tente de se dévêtir, sur la navette de la fermeture éclair sa main tremble.  Elle hait la nature qui l'a faite ainsi. Elle maudit en mots confus sa malédiction quand soudain, au fond du noir un "bonsoir" grave emplit l'espace. Elle sursaute. "Qui est là ?" Un rire modulé de baryton lui répond en écho "Panique pas, c'est moi !" Gérard s'approche et s'arrête net, frappé de stupeur "mais, tu es magnifique." Claudine baisse les yeux "Ne dis pas d'ânerie, aide-moi plutôt. Et d'abord que fais-tu là ?" "Ben, tu savais bien que ce soir j'étais de garde !" Oui, évidemment, il le lui avait dit mais concentrée sur son travail elle l'avait oublié. Gérard la saisit dans ses bras musclés, il est bien plus grand qu'elle. "Mais ... tu as pleuré ?" Claudine renifle et lui répond que non, pas du tout, tu dis n'importe quoi. "Regarde-moi" lui dit-il en forçant Claudine à relever le menton. "Qu'as-tu donc ce soir !" "Oh, ne t'inquiète pas, je suis juste crevée et j'ai encore tant de boulot. Je dois finir cette nuit et ..."

Elle fond en sanglots et se laisse aller contre son épaule. Entre deux hoquets elle crachouille "Ca va passer !" "Non, ma chérie, tu ne t'en tireras pas comme ça, c'est quoi le problème ?" Claudine ne veut pas lui dire qu'elle vient de prendre comme une gifle son reflet dans le miroir, qu'elle ne comprend pas comment il peut l'aimer, elle, l'infirme. Infirme et myope à ne pas voir à trois pas. Mais Gérard n'est pas dupe. "Viens" dit-il en la tirant par la main. "Non, laisse moi, j'ai du travail." Alors, sans hésiter, en une flexion de genoux leste, il la prend dans ses bras en la serrant contre son uniforme et l'emporte vers le miroir. Il l'a reposée avec délicatesse devant la psyché, elle, sa poupée, sa beauté. Il se campe derrière elle comme une sentinelle, rien ne pourra lui arriver, mais elle ne le sait pas car elle résiste et tient ses yeux fermés. 

"Regarde-toi, bordel. Regarde-toi, tu es superbe..." il y a de la colère dans sa voix, une colère véhémente qui effraie Claudine. "Mais, tu es fou. Laisse-moi" "Non, fais-moi confiance, regarde-toi !" Alors, sans conviction Claudine lève les yeux et se regarde. Au dessus de sa tête, les yeux émerveillés de son homme regarde aussi son reflet. Gérard pose ses deux grandes mains sur ses hanches et doucement remonte le long de ses flancs "Regarde-moi ces hanches, nom de dieu, regarde-moi cette taille. Tu te trouves laide ? Mais tu es folle. Tes lignes sont parfaites" continue-t-il alors qu'il glisse toujours plus haut. "Et regarde cette gorge, regarde donc vraiment." Ses mains sont maintenant sous ses seins et caressent doucement le bustier. D'un index curieux il souligne l'arrondi de ses seins, glisse sur sa peau pâle et dessine les courbes qui palpitent un peu plus fort. Claudine est troublée par son jeu. Ses caresses de sculpteur l'émeuvent et il lui semble que dans le miroir elle devient plus belle. Il a plongé son visage dans le creux de son épaule et la picore de baisers. Son haleine brûlante la fait frissonner. "Regarde-toi mon amour, regarde comme tu es belle et le fourreau je te l'assure n'y est pour rien."

Claudine frémit en sentant la main de Gérard qui fait glisser lentement la fermeture à glissière sans cesser de l'embrasser. Par réflexe, Claudine a plaqué ses mains sur le bustier "Non, arrête, je ne veux pas !" Mais Gérard continue et dégrafe entièrement le fourreau. Il saisit les deux mains de Claudine et le fourreau libéré chute au ralenti le long de sa peau blanche. Elle est nue et seul le petit triangle de dentelle noire habille sa nudité. Gérard croise son regard par miroir interposé et elle y lit tout l'amour du monde. Alors elle se retourne vers lui, le seul qui sache la rendre belle à ses propres yeux. "Tu vois mon amour, tu es belle." Palpitante, elle l'embrasse à pleine bouche, tant pis, elle n'aura pas fini ce soir.

A ses pieds, témoin silencieux de leur amour, le fourreau s'étale comme une flaque noire.

 Texte librement inspiré par le parfum de Serge Lutens "Fourreau Noir".

Fourreau-Noir-de-Serge-Lutens.jpg

02 octobre 2009

ELLE - Rêves de grandeur

rêvedegrandeur.jpg

J'ai toujours aimé les grands hommes.

Il y a en eux quelque chose d'irrésistible qui m'attire comme le miel. D'ailleurs, this is an understatement *. Les Anglo-saxons, on a beau dire, ont des formules lapidaires qui parlent mieux que nos infinies circonlocutions ! Oui, c'est une "sous-affirmation", le miel n'a rien à voir dans l'affaire, ils m'attirent, c'est tout. Un homme grand est rassurant. Attention, je n'aime les asperges qu'à la sauce mousseline, les grands, je les aime baraqués. Il faut qu'ils soient proportionnés bien sûr et qu'ils me toisent de leurs larges épaules. Bizarrement, malgré mon attirance, des petits ont plutôt émargé ma vie. Pied-de-nez de la vie sans doute. "Fontaine..." susurre-t-elle, rigolant en fluides gargouillis.

Drôle de phénomène qui se manifeste à proximité d'un géant. A peine entré-je dans une pièce que mes yeux, rodés à l'exercice mieux qu'un moteur de Ferrari, repèrent instantanément celui qui dépasse du lot. Pour peu qu'il soit charmant, je suis déjà conquise et tente un discret rapprochement. Perchée sur mes hauts talons je dois encore lever la tête pour lui parler comme on regarde le ciel en y cherchant Dieu. Il n'est pas rare que je doive me contrôler pour ne pas me frotter à lui comme une vache contre un tronc tant un grand a sur moi d'ascendant. Ronronner sous les caresses de ses grandes mains et me sentir perdue contre son torse, un peu poilu de préférence. Croire dans sa chaleur que plus rien de néfaste ne peut m'arriver. Ah, quel effet me font les grands.

Et puis, évidemment, il me faut l'avouer, alors que je lui parle, des idées de grandeur me viennent à l'esprit. Je consulte ses mains comme une muette chiromancienne et tente de déchiffrer ce que ses lignes recèlent de plaisir à me dispenser. Je regarde son nez, analysant sa forme et sa longueur, mes sangs s'échauffant de constater qu'il l'a fort large et long. Comme un présage ? N'y a-t-il pas beaucoup de sagesse dans les dictons populaires "grand blase, à toi l'extase !" Euh, enfin, il me semble. Comme des augures favorables, ses proportions me mettent les méninges en érection.

Alors, imaginez ma joie de lire récemment que l'homme le plus grand du monde cherchait la perle rare à aimer jusqu'à la fin des temps. Un monde de possibles s'ouvre enfin à moi. Il est libre, il est jeune, il est grand, très grand.  Sultan Kösen, l'homme le plus grand du monde. "Que de promesses !" se disent mes fesses. Frénétique à cette nouvelle, j'interroge Google. Le net est disert et me sert tout plein d'informations qui me font écarquiller les yeux. Anticipation, anticipation. Soudain, au hasard d'un article je découvre cette révélation "Son gigantisme est venu de la surproduction de ses hormones de croissance, sécrétées par la glande pituitaire, atteinte d'une tumeur et qu'on lui a retirée l'an dernier (...) qui est responsable (...) du micro pénis."

Ah, malheur ! Mes espoirs de bonheur se dégonflent à l'idée que le sien le soit. Vite Wikipédia. Je m'afflige plus encore de découvrir l'étendue du risque encouru. Enfin, étendue, c'est beaucoup dire et tout est dit, ce ne sera pas lui. Oh, je vous en prie, ne faites pas la leçon en me disant, qu'en la matière, ça ne compte pas. Bien sûr que si, size does matter et seules celles qui n'ont jamais été confrontées à cette ineffable sensation d'absence s'insurgeront que je dis n'importe quoi. Faudra-t-il, en renfort de mon affirmation, que je vous raconte en chuchotant l'histoire de Gicerilla et de son Dom Juan de bar, "I'm an artist" m'avait-il laissé croire ?

Non, croyez-moi, vous ne voulez pas savoir !

* ndlr : en anglais dans le texte.

 crédit photo : brutoseros

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