07 novembre 2009

ELLE - Dans le bain ou dans le pétrin ?

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Allez ma fille, soit courageuse !

C'est ainsi que je me secouais, tentant sans enthousiasme de stimuler en moi la fibre astiqueuse. Oui, la fibre astiqueuse ! C'est une fibre que nous avons tous, en plus ou moins grande quantité, tissée dans nos tissus à l'instar de la fibre musicale, la fibre paresseuse, la fibre matheuse etc. Chez moi, je soupçonne la fibre astiqueuse de ne pas avoir été généreusement distribuée à ma naissance. La Fée concernée devait s'astiquer ailleurs quand je suis née. Bref, me voilà tentant de ranimer ladite fibre, endormie assurément, car une montagne de chaussures n'attend que son réveil pour éblouir encore.

C'est bon, j'y vais. Et comme je fais ce genre de chose avec application, je m'équipe comme une pro. Cirages, brosses à reluire, chiffons de toute sorte, gomme, graisse de bœuf et autre lotion nourrissante, toute chose indispensable à cet ambitieux projet. J'étale sur le carrelage de la salle de bain de vieilles feuilles de journaux et dispose en rang d'oignons que je n'ai pas les paires qui s'impatientent. Je remonte mes manches, c'est parti, on ne peut plus m'arrêter. Je décrotte et je dépoussière, je tartine et je crème, je frotte et j'astique, une véritable machine aux rouages bien huilée. Des images des "Temps modernes" me viennent à l'esprit et pour une peu, avec du cirage,  je me dessine une moustache !

Mes souliers frétillent d'être étrillés, ils ne brillent pas, ils rutilent mieux que les chromes d'une Jaguar. Enfin, arrive le moment de la touche finale, un voile d'imperméabilisant. Noir. Pour ne pas souiller le carrelage, me vient la bonne idée de pulvériser les chaussures au-dessus de la baignoire. Je bombe comme une artiste, le geste large, le geste leste, le geste créatif. Je jongle, je tourne et je retourne encore. Une forme de jubilation m'habite et je souris niaisement. L'émail de la baignoire se macule de giclées noires au gré de ma fantaisie, je suis insatiable toute entière dédiée à mon entreprise. Ah, quelle extase de faire de la bel ouvrage !

J'ai fini. Je constate les dégâts : ma baignoire ressemble à une pièce d'art contemporain. Plus audacieux que l'urinoir de Marcel Duchamp, plus révolutionnaire que les projections de Jackson Pollock, voici la baignoire zébrée de Gicerilla. Mais il va bien falloir que je nettoie. "Et hop, un p'tit coup de Topp's et le tour est joué !" me dis-je en pulvérisant consciencieusement les zébrures. Hélas, trois fois hélas, les marbrures noires ne s'effacent pas ! "Pff, ce n'est rien" me dis-je comme pour me rassurer "j'ai le Cillit Bang surpuissant, une formalité !"

Hélas toujours, le Cillit Bang échoue lamentablement. Une inquiétude s'insinue, vicieuse, dans mon cerveau me susurrant "Ma fille, il va falloir racheter une baignoire..." Je me précipite dans la buanderie. J'enfile mes gants de ménage et ramasse au passage le White Spirit, Le K2R, l'Eau Ecarlate, c'est sûr, je vais y arriver. Me voilà penchée sur la baignoire comme une orante devant son dieu. Je tente le White Spirit, le noir ne bronche pas. Je tends tous les muscles de mon bras, je m'acharne sur les traces. Rien.

Argh ! La panique me saisit, vite le K2R. Un cataplasme sur une jambe de bois et le noir me ricane au visage. Je deviens fébrile, tente sans succès de déboucher l'Eau Écarlate, mais mon énervement m'empêche de vaincre le bouchon de sécurité. Je m'agace, je vitupère, j'insulte la baignoire et ses trainées. "Bande de trainées !" m'écrié-je devenue furieuse. Enfin, le bouchon cède et j'applique comme une forcenée le détacheur sur les souillures. Je m'arc-boute, j'ahane, j'invective mais rien n'y fait, l'imperméabilisant reste incrusté.

"Ah, non !" hurlé-je. Je me rue dans la cuisine et vide le placard. "Ouiiiii !" crié-je en brandissant le Décap' Four, "Je vais t'avoir !" Maintenant entre la teinture et moi, c'est à la vie à la mort. Soit je l'aurai, soit elle m'aura mais une de nous deux devra s'effacer, mieux vaut que soit elle. Pour la bonne cause, je pulvérise une double dose. La sueur perle sur mes tempes, je tousse manquant m'étouffer à respirer les vapeurs nocives à la soude caustique. Je ferme la salle-de-bain à double-tour et me mets à prier les Pénates pour que le miracle par Décap' Four soit consommé.

Dix minutes plus tard, échevelée, un rictus inquiet déformant mes lèvres, j'avance vers la salle-de-bain comme une condamnée. Munie d'une brosse dure, j'attaque. Alléluia, doucement, lentement, à force de frottements et d'huile de coude, les zébrures enfin cèdent du terrain. De noires elles deviennent grises, rougissent un peu et disparaissent enfin. Le bilan est affligeant car je suis épuisée et j'ai déversé dans les canalisations plus de produits chimiques que l'usine Givaudan, mais la baignoire est blanche, enfin presque...

Moralité, ne jamais imperméabiliser sa baignoire en noir !


POST SCRIPTUM : elle est presque blanche mais maintenant elle est fêlée. Urgemment besoin d'un plombier, vous en connaissez ?

 

 ILLUSTRATION GRACIEUSE DE MON CHER IMAGO

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Crédit photo : La vie secrète de Charlemagnet